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La seconde vie des bateaux fatigués de voguer

 

Par Valérie Bridard, journaliste

Une terrasse sur pilotis et, dessus, posée, sans quille, une coque de bateau, étincelante. J’ai d’abord cru à un caprice de bobo en voyant cette installation lors d’une fête à Nantes. Mais c’est l’idée d’une entreprise de l’ESS nantaise, Bathô : donner une seconde vie aux bateaux en polyester, compliqués à recycler.

 

Monocoques, trimarans, petits bateaux de pêche, annexes, tous les bateaux construits en polyester depuis les années 70 ont le même problème que nous. Comment vieillir et ne pas se sentir inutile ? Didier Toqué et Romain Grenon ont eu l’idée de proposer une solution de gestion de la fin de ces bateaux. « Car il n’y a pas de solution de recyclage ! Ils doivent être broyés ou incinérés et ça peut coûter plusieurs milliers d’euros à un propriétaire. Il n’y a pas de valorisation possible. Notre solution, ce n’est pas du recyclage, c’est du réemploi », explique Didier Toqué qui était entrepreneur dans le domaine des déchets avant cette aventure. « On prolonge la durée de vie du bateau, on le retire de la logique du déchet ».

Les deux créateurs ont été accompagnés depuis un an par l’incubateur des Ecossolies, organisme dédié au développement de l’ESS dans la région nantaise. Outre des ateliers collectifs avec les autres start-up incubées, ils ont bénéficié de la force du réseau pour la levée de fonds ou des rendez-vous facilités avec les interlocuteurs du territoire.

Un euro symbolique

Pour un euro symbolique, les propriétaires, souvent âgés, qui ne savent plus quoi faire de leur bateau de plaisance peuvent donc le céder à l’équipe de Bathô. Il faut 300 heures de travail à l’équipe de cinq personnes pour transformer une épave envasée en résidence ambiance bord de mer. « Il y a différents marchés possibles : de la chambre supplémentaire dans un jardin, à des gites insolites pour le tourisme durable en zone humide. On peut transformer un tout petit bateau en terrain de jeu, genre bac à sable. On propose aussi une cabine de timonerie transformée en salle de bain, avec toilettes sèches et lavabo et une douche solaire à côté. »

Le grand nettoyage

  • La seconde vie des bateaux fatigués de voguer 1Les embarcations sont d’abord allégées de leur quille, démontée ou sciée. « C’est un point de non-retour », souligne Samuel Laganier responsable de l’aménagement des bateaux (bois et composite). « Le premier travail est de nettoyer la coque, la débarrasser des accessoires nécessaires à la navigation. Des winch, taquets et petites poulies qui pourront être revendus sur le marché de l‘occasion. » Puis une découpe est faite dans la coque pour permettre d’y accéder de plein pied.

Une fois la coque remise en état, ce sera au tour de l’aménagement intérieur d’avoir un coup de neuf : les nombreux placards, alcôves, coussins sont rénovés ou remplacés. « Tout est fait sur mesure. Il y a peu de bateaux aux mêmes dimensions. Dans un bateau, il n’y a rien de droit. Rien n’est d’aplomb, rien n’est d’équerre », explique Samuel Laganier, menuisier de formation et qui a accueilli des élèves de bac pro en plasturgie composite cette année pour « travailler dans un esprit de transmission ».

Ces habitacles peuvent contenir jusqu’à 4 à 6 couchages. Le design élégant du bateau, repeint, contraste alors avec une terrasse sobre en pin douglas qui entoure la coque et permet l’accès à l’intérieur. Une voile d’ombrage horizontale complète le tout, garanti sans mal de mer.

En faire un hébergement à la mode

Dans les mois à venir, Bâtho va devoir affronter du gros temps : trouver des acheteurs pour rester à flot alors qu’ils ne sont pas subventionnés. Présents à différents salons, comme Atlantica à La Rochelle, « nous avons eu notre succès », glisse fièrement Didier Toqué. « Les gens trouvent que c’est un hébergement insolite. Comme la yourte et le tipi il y a 10 ans. Nous voulons contribuer à un tourisme d’itinérance, écoslow. On propose une croisière immobile. Les gens viennent en vélo, en canoë, à cheval, bref, sans moteur. Ils cherchent un contact avec la nature. Et dorment dans nos bateaux qui n’ont pas besoin de scellements, de construction. Harmonieusement parlant, c’est quand même plus beau qu’un mobil-home ! »

De l’emploi pour les travailleurs manuels

La seconde vie des bateaux fatigués de voguer 2Depuis 20 ans, Didier Toqué travaille dans les chantiers d’insertion. Avec le faible chômage de la Région des Pays de Loire, Bathô n’entend pas devenir une entreprise d’insertion dans l’immédiat, mais « nous recherchons l’utilité sociale dans toutes nos activités. On veut donner du travail aux hommes qui aiment le travail manuel. Certains grands chantiers navals ont dégagé les anciens lors des plans sociaux il y a quelques années. On a perdu des savoir-faire ! J’aime les métiers traditionnels, ceux où on met les mains dedans ! Où il y a de vrais gestes professionnels, pas ce monde automatisé de gens derrière des ordinateurs ! »

Le prochain recrutement sera une personne au RSA de 55 ans, promet Didier Toqué. « J’ai déjà géré plus de 400 parcours d’insertion. Aboutir à un CDI, c’est très difficile. Mais quand on sait faire, c’est formidablement intéressant ! »

En lien avec les grandes entreprises de l’industrie nautique des environs, comme le groupe Béneteau (qui recrute fortement), Bâtho veut être une passerelle : former aux métiers de l’agencement, connaître les bateaux de les transformer pour ensuite être embauché pour en construire des neufs.

 

Bonus

 

  • En France, on compte 4 millions de plaisanciers plus ou moins occasionnels et un million de bateaux sont immatriculés sous pavillon français. 20 % de ces bateaux sont des voiliers. Le boom de la construction de coques en polyester dans les années 70 s’est prolongé jusque dans les années 2000.
  • Bathô a reçu le premier prix NINA 2108 remis par le navigateur Michel Desjoyaux, en septembre 2018 à Saint-Gilles-Croix-de-vie. En vidéo !
  • La loi sur la transition énergétique prévoit la mise en place d’une filière de responsabilité élargie des producteurs de déchets de bateaux de plaisance et de sport. Le décret du 23 décembre 2016 créait cette filière mais un recours devant le Conseil d’État par la fédération des industries nautiques retarde sa mise en œuvre.
  • Pour creuser un peu le sujet des bateaux nombreux, jolis mais parfois abandonnés et polluants, le rapport de l’ADEME établi 2016, en préalable au décret.