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Viensvoirmontaf : des stages de 3e pour les jeunes sans réseau

Par Marie Le Marois

Journaliste

©PaulineDeChassey-HD16

Le stage de 3e ? Une semaine d’observation entre novembre et mars. En trouver un ? Trop facile ! Entre les connaissances, le boulot et la famille, on a trouvé une entreprise passionnante pour notre fiston. Trop facile ? Pas pour tout le monde en fait. Pas pour les jeunes sans piston ni réseau, en particulier les collégiens des établissements classés REP (Réseau d’Éducation Prioritaire).

 

C’est tout cela que m’explique Olivia Fortin dans un bistrot de la Place aux Huiles. À la tête d’Organik, une société spécialisée dans l’évènementiel, elle développe en parallèle l’association ViensVoirMonTaf à Marseille. Mission : mettre en contact entreprises et collégiens via une plateforme numérique. Le verbe claire et authentique, cette fonceuse nous raconte – entre deux fourchettes de pâtes – l’origine de son engagement et le concept de l’association. 

 

« Eh madame ! J’aime trop votre métier »

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Olivia Fortin

La rencontre s’est produite il y a deux ans à Clair-Soleil, collège du 14e. Olivia intervenait pour ‘’100 000 entrepreneurs’’ – association qui met en contact chefs d’entreprise et élèves pour leur faire découvrir le monde du travail – quand un jeune l’a branchée : ”Eh madame ! J’aime trop votre métier, j’aimerais trop faire un stage chez vous’’. C’était Kader. Le bagout et la motivation du garçon lui plaisent, elle signe. Premier rendez-vous le lundi suivant au Conseil Régional avec le responsable des évènements : « Kader débarque en jogging-casquette-pochette, salue mon interlocuteur la main sur le cœur et s’assoit jambes écartées, coudes pliés sur les genoux, façon arrêt de bus ». De retour au bureau, elle l’invite à observer le décalage entre sa façon de se présenter et la sienne. La remarque tombe bien, ce que recherche avant tout le jeune homme avec ce stage, c’est l’apprentissage des codes. Ses parents ne les connaissent pas et ses profs n’ont pas le temps. Et pourtant, ils sont la base de toute intégration réussie dans le monde du travail. Leur maitrise est déjà un grand pas que Kader effectue rapidement. Il comprend que pour être crédible professionnellement, il doit ajuster ses vêtements, son attitude et sa manière de s’exprimer.

 

« 28 jeunes faisaient leur stage au petit commerce du coin »

Ce qui a motivé cette audacieuse à intégrer ViensVoirMonTaf, association alors uniquement parisienne, c’est le constat de Kader : sur 30 élèves de sa classe, 28 faisaient leur stage au petit commerce du coin, le 29e restait chez lui. Seul Kader sortait de son quartier, découvrait vraiment le monde de l’entreprise. « Le prof m’a confié qu’au moins la moitié de la classe était des Kader en puissance mais que leur seule perspective était le kebab. Comment peuvent-ils savoir quel métier faire dans leur vie s’ils n’ont aucune notion du monde du travail et aucun moyen pour les connaître ? Et comment pourraient-ils même avoir l’envie de travailler si leur seule perspective est l’épicerie d’en bas de chez eux ? Jamais Kader n’aurait imaginé ce qu’était mon boulot s’il n’était pas venu ». Indignée par cette injustice, Olivia s’embarque dans l’aventure ViensVoirMonTaf et développe la première antenne régionale de l’association en sollicitant son réseau.

 

« Une rencontre de ouf »

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Olivia Fortin explique les grandes lignes de son métier à Kader.

Le stage de Kader ? Une réussite. Pour tout le monde. « Une bombe ce môme : curieux de tout, partant pour tout. Il a préparé avec nous la première de Fast and Furious 8 mais aussi un séminaire qui réunissait le Président de la République, Harlem Désir et d’autres personnalités. Il a appris à argumenter à l’oral, se servir d’un Power Point… C’est fou en cinq jours l’impact que tu peux avoir sur la vie d’un gamin ! Il a obtenu 100 sur 100 à son oral de stage au brevet et le lycée qu’il désirait ». Si cette expérience a été structurante pour le jeune homme, elle a boosté Olivia et ses collaborateurs. « Je ne vends pas du rêve, c’est la réalité ! Il nous a apporté pleins d’idées, notamment pour l’avant-première du film : il a proposé de diffuser à la fin de la présentation du film le morceau hommage à Paul Walker, un des acteurs. On ne connaissait même pas l’existence de cette chanson ! »

 

« Ouvert les yeux sur ces jeunes »

Plus largement, la présence de Kader les a bousculés, leur a ouvert les yeux sur d’autres vérités que les leurs, sortis de leur zone de confort. « C’est une occasion assez rare dans la vie d’une entreprise d’ouvrir ses portes et ses fenêtres, et de prendre l’air frais ». Si les employeurs acceptent au départ un stagiaire pour faire une action citoyenne et créer du lien avec son territoire, ils se rendent rapidement compte que cette initiative remobilise les équipes et crée une ambiance bienveillante et enrichissante. ViensVoirMontaf avait pour objet de changer le regard du jeune sur le monde du travail. L’association s’est rendu compte que l’inverse était vrai : le regard des adultes sur ces jeunes change aussi. C’est le succès de l’association, ce qui fait que les stages se passent tous très bien. Pour preuve : les entreprises sont toujours partantes l’année suivante.

 

Conjuguer offres et demandes

Viensvoirmontaf : des stages de 3e pour les jeunes sans réseau 4Le job d’Olivia se concentre sur deux actions : recruter des entrepreneurs pour générer l’offre et développer un lien avec les collèges pour générer la demande, « car la plateforme ne suffit pas. Les jeunes n’y vont pas d’eux-mêmes et les profs ne la connaissent pas forcément ». En novembre dernier, sur la cinquantaine de stages proposés, seule la moitié a été pourvue. Quatre collèges viennent de lui être attribués (Versailles, Clair-soleil, Vieux-Port et Edgar Quinet) par l’académie Aix-Marseille. Les autres collèges marseillais ont été répartis entre trois associations de la même veine : Degun sans stage, FACE (Fondation Agir Contre l’Exclusion) et Le Réseau. Ces mesures ont été prises dans le cadre du nouveau dispositif gouvernemental : un portail national réservé au 300 collèges REP+ (réseaux d’éducation prioritaire renforcée). L’objectif de l’Etat étant de trouver 30 000 stages.

 

« Epicerie fine »

L’idée n’est pas de trouver un stage à tout prix mais un stage de qualité. Par conséquent, si aucune offre ne correspond à la demande, Oliva donne dans « l’épicerie fine » : elle part à la chasse au stage. Hier encore, à une heure du matin, elle titillait son réseau pour dégoter un stage dans l’ingénierie mécanique à un jeune du collège de Versailles, dans le 3ème arrondissement. La question d’être sûr ou pas du jeune qu’elle recommande ne se pose même pas. « Si le principal du collège prend la peine de m’appeler, de faire un mail très détaillé sur un stage très précis pour un jeune très motivé, oui, l’entreprise peut y aller les yeux fermés ». Et elle souligne que ce jeune qui vient quand même « d’un collège parmi les plus difficiles » de la ville ne doit pas manquer de ressource pour avoir cogité une demande si précise.

 

« une détermination épatante »

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©PaulineDeChassey

Olivia est épatée par tous ses jeunes qui se donnent la peine d’écrire un mail, de décrocher seul leur téléphone, de se rencarder sur l’entreprise et les moyens de transports avant le rendez-vous. « En 3e, je n’étais pas si débrouillarde et déterminée ». Celle qui avait fait son stage dans la banque de son père a réussi à trouver un peu plus de 150 propositions de stages à ce jour. Tous de qualité. Un chiffre qu’elle espère tripler pour vraiment couvrir le territoire. Et Kader ? Le jeune homme est en première. « Il hésite entre concessionnaire auto, immobilier et évènementiel… Comme moi ! » Peu importe qu’il ne sache pas vraiment ce qu’il veut faire. Pouvoir se projeter permet de donner du sens à sa scolarité. Un bon moteur pour avancer. M.M.

 

Bonus

  • Les besoins : Des offres de stage et des ambassadeurs pour promouvoir ViensVoirMonTaf auprès de son réseau et son entreprise. A disposition : une boite à outils numériques ou papier pour communiquer (affiches, vidéo, flyers, plaquette et powerpoint). contact : olivia@viensvoirmontaf.fr. Egalement ambassadrice à Manosque, Mélissa : manosque@viensvoirmontaf.fr  La procédure pour s’inscrire prend trois minutes. Il suffit juste d’enregistrer son offre sur la plateforme (avec des mots compréhensibles par des jeunes de 14 à 16 ans !). Et de sélectionner parmi les candidatures envoyées par mail. Marcelle l’a testé. Deux jours après, nous recevions une demande de Samantha de Gardanne. Accord conclu : elle commence le 26 novembre.
  • L’académie d’Aix-Marseille compte 29 collèges REP et 33 collèges REP+ principalement à Marseille (Gardanne, Arles, Avignon, Istres…). Le département des Bouches-du-Rhône comptait, en 2017-2018, 23 062 collégiens en éducation prioritaire (toutes classes confondues) dont 12 559 REP et 10 503 REP+
  • ViensVoirMontaf a été créée en 2015 par trois femmes, Gaëlle Frilet, prof d’anglais en REP, Mélanie Taravant et Virginie Salmen,  journalistes