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Boosteur social à la fac

Par Nathania Cahen

Journaliste

À la fac de sciences Saint-Charles, un dispositif baptisé « Ascenseur Social » fait la courte échelle aux étudiants les moins assurés, repérés dès le lycée. Les résultats sont convaincants, avec 50% de réussite en première année. L’initiative pourrait bientôt être étendue.

Pourquoi cette fac en particulier ? « Ce n’est pas un hasard car il y a longtemps que nous avons à cœur la réussite de nos étudiants. Or, le faible taux de réussite en première année nous interpellait vraiment », analyse Anne Ribaud, maître de conférences en géologie, chargée de mission pour la faculté de sciences. Pour ceux qui ne connaissent pas Marseille, précisons que le site Saint Charles de la faculté de sciences (la plus ancienne, fondée en 1854) côtoie la gare du même nom, en avant-poste de la Belle-de-Mai, quartier reconnu comme l’un des plus pauvres d’Europe et dont sont issus de nombreux élèves.

Le « bébé » d’Anne Ribaud est un dispositif baptisé « Ascenseur Social », une sorte de booster académique pour étudiants en difficulté, dont elle a été la principale instigatrice. A ce titre, elle en assure le suivi… et les RP. En 2012, sa faculté se regarde en face : « Si le nombre d’étudiants avait augmenté, en revanche, le taux de réussite n’était vraiment pas satisfaisant. Nous obtenions 18% à la fin de la première année, contre un taux standard de 35% ». Il y a urgence, il faut mettre des pare feux en place. Les causes de l’échec sont vite diagnostiquées : bon nombre d’élèves se retrouvent isolés à leur arrivée à la fac (souvent choisie par défaut plus que par choix). Ils ne saisissent paBooster social pour étudiants fragiles 1s bien les attentes des enseignants et le niveau d’exigence requis, ils se déconcentrent très vite et manquent de persévérance. D’où absentéisme puis décrochage. Grandie dans les quartiers Nord, scolarisée en son temps au lycée Saint-Exupéry, Anne Ribaud sait de quoi il en retourne. « C’est important d’aider les plus fragiles. L’école a un rôle fondamental dans notre société, elle doit être garante de l’égalité ».

 

Les lycées les plus défavorisés du secteur

Ces alertes ont conduit à la mise en place d’Ascenseur Social, avec le soutien d’Aix Marseille Université (AMU), du rectorat, et un financement A*Midex (Aix Marseille Initiative d’Excellence). « De telles problématiques, très lourdes, ne peuvent se résoudre sans partenaires », pose Anne Ribaud. Le projet obtient le label « Cordées de la réussite », un sésame précieux pour pousser la porte des établissements identifiés. Dès 2015, les échanges démarrent avec trois premiers établissements partenaires, les lycées les plus défavorisés du secteur (au regard des catégories socio-professionnelles des parents) que sont Victor Hugo, Saint-Charles et Diderot. Depuis, Artaud, Montgrand et Simone Veil les ont rejoints. Cette collaboration passe par des échanges pédagogiques avec les équipes enseignantes et l’inspection d’académie (IAIPR). Pour les lycéens, c’est trois rendez-vous durant l’année de terminale : la présentation des formations dispensées à la fac et des métiers possibles (c’est important car leur représentation se borne souvent à quelques métiers auxquels ils ont eu à faire, comme médecin, enseignant ou avocat), la réalisation de TP (travaux pratiques) dans l’enceinte de la fac pour illustrer la continuité, puis un dernier rendez-vous avec des étudiants en sciences (passés parfois par l’Ascenseur social) afin de préciser l’orientation, via notamment des fiches de candidatures. « Et là ce sont moins les notes qui m’intéressent que la motivation, glisse Anne Ribaud. Si l’élève est travailleur, s’il a les prérequis, normalement il doit pouvoir s’en sortir ».

 

Une filière qui joue aussi l’entraide et la solidarité

C’est ensuite le soutien durant la première année de fac qui est décisif. Les élèves identifiés et volontaires font leur rentrée une semaine avant les autres – « nous n’avons rien inventé, nous sommes inspirés de ce qui marchait bien ailleurs, comme l’école ouverte avant la rentrée au collège ». De 20 dans la première promo, en 2015, ils étaient 50 à la fin du mois d’août dernier, toutes filières confondues, prêts à fourbir leurs nouvelles armes : une boîte à outils avec des recettes de méthodologie, des trucs pour apprendre à apprendre, prendre des notes efficacement, des explications sur le fonctionnement du cerveau et de la mémoire par un professeur spécialiste des neurosciences. Des valeurs comme l’entraide et la solidarité sont également mis en avant, pour prévenir l’isolement. Avec pour encadrer ces nouveaux venus, une poignée d’enseignants et quelques étudiants volontaires et impliqués.

 

Réseaux sociaux et SMS pour ne pas perdre le fil

Pendant l’année, ces mêmes élèves voient leur emploi du temps se grever d’heures supplémentaires, pour la bonne cause. Les cours de renforcement, en petit comité, sont assurés par des profs du secondaire, qu’ils ont pu avoir au lycée, et qui saisissent bien les blocages de ces étudiants tout neufs, dont ils partagent encore le langage, peut-être moins savant et plus pédagogique. En résolvant ces bugs inévitables, ces sessions permettent aux élèves Ascenseur Social de rester dans les rails, de ne pas perdre le fil. Grâce aux réseaux sociaux et aux SMS, même les urgences sont résolues en temps voulu. Un module « dépassement de soi » de 20 heures a également été mis en place avec Marc Pavageau, ingénieur spécialisé en psycho-sociologie : des exercices, des parcours physiques et symboliques (type accrobranche par exemple) pour mettre les jeunes en difficultés, les aider à vaincre certaines peurs, collectivement pour commencer, puis en binôme, et seuls pour finir. Pour mettre à fin à la réaction type : ce n’est pas possible, je n’y arriverai pas. Cela révèle leurs ressources, et démultiplie leur motivation. Anne Ribaud se souvient d’une élève paniquée devant son premier partiel de maths, confessant : « J’ai failli pleurer, puis je me suis souvenue de la manière dont j’avais réussi à passer de l’autre côté du plan d’eau : j’ai fait des petits pas et j’ai réussi à avancer ». Elle y voit un accélérateur de maturité très intéressant.

 

« En sciences, il faut être curieux et critique »

Au 2nd semestre, le programme évolue avec des cours de Français et de culture générale. On s’étonne, Anne Ribaud sourit : « En sciences, il est important d’être curieux et critique. Beaucoup de ces jeunes manquent d’ouverture, ne se sont pas aventurés bien loin de leur quartier. Les enseignants s’appuient sur la visite d’expositions, Botero à l’hôtel de Caumont qui, comme un film ou un livre, se prête à la critique, à l’écriture. Ils râlent au départ et changent vite d’avis ! ».

Les années de licence L2 et L3 sont également accompagnées, via une plate-forme d’échange qui permet de trouver un enseignant ressource dès qu’un élève rencontre un problème dans sa spécialité. Avec les mesures mises en place dans le cadre d’Ascenseur social, les résultats des élèves se sont franchement améliorés : 50% de réussite en L1 pour les élèves accompagnés, 70% en L2 et 90% en L3. Le dispositif a par ailleurs été étendu à des élèves boursiers bénéficiant d’une aide élevée.

Ce sont bien-sûr les élèves eux-mêmes qui en parlent le mieux :

Un dispositif modèle

« L’édifice reste fragile, il y a encore des couacs sur l’orientation, pour 25% des échecs, que Parcoursup pourrait résoudre, confie Anne Ribaud. Mais je suis très contente ». Si certains confrères ont pu faire preuve de condescendance quand le projet a vu le jour, aujourd’hui le regard a changé et les sollicitations sont plus nombreuses. Au printemps 2018, Ascenseur Social a fait partie des 10 dispositifs retenus par Frédérique Vidal, Ministre en charge de l’enseignement supérieur, et présenté à Paris dans le cadre du Plan Étudiants. Également exposé lors d’un regroupement interacadémique, il intéresse depuis l’université de Brest. Et étendre Ascenseur Social à toutes les composantes d’AMU est aujourd’hui envisagé. Une belle reconnaissance !

 

Bonus

 

 

  • Sur les Cordées de la réussite, dispositif mis en place en 2008 pour créer des passerelles entre le supérieur, le lycée et le collège dans les quartiers prioritaires, autour des établissements qui accueillent des jeunes de milieux modestes. Et donner envie d’entamer des études, y compris des études longues.

 

 

  • Budget Ascenseur social : 75 000€ débloqués par A*Midex qui permettent l’encadrement d’une vingtaine d’élèves