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Quand les entreprises checkent avec les jeunes

Par Nathania Cahen

Journaliste

Ne dites plus quartiers nord mais le nord de Marseille. Là, un réseau de 270 entrepreneurs a fait de 2018 l’année des jeunes, multipliant les invitations à découvrir le monde du travail. Sensibles à transmettre l’envie d’avoir un métier.

 

Cap au Nord Entreprises (CANE), « c’est une association d’action, et quand on dit, on fait », assure Alexandre Fassi, au poste de secrétaire général. Alors quand il a été décidé que 2018 aurait pour thème la jeunesse, ce n’était pas une parole en l’air. Mais, pourquoi les jeunes ? Outre qu’il s’est agi d’un choix collégial, « les jeunes représentent une problématique d’entreprises, de territoire, une valeur ajoutée pour l’économie. La population locale est plus débrouillarde, costaude. Et nous travaillons à transformer ces qualités en motivation. À donner aux jeunes la confiance qui leur manque souvent. Cela passe par les regarder autrement, les accueillir autrement ».

 

Un même intérêt pour ce territoire

CANE compte 272 adhérents, des entreprises et artisans installés dans les quatre arrondissements du nord de Marseille. Le lien entre ces acteurs aux statuts variés et dont la taille varie d’un à 2 000 salariés et plus, comme Quand les entreprises checkent avec les jeunes 1chez l’armateur CMA-CGM ? « Le même intérêt pour ce qui se passe sur ce territoire. Comment j’impacte mon environnement et comment il m’impacte. La même motivation pour un cadre de vie satisfaisant, pour l’emploi, la mobilité », résume Christian Cortambert, ancien patron d’une entreprise locale et président de CANE depuis deux ans. « Et nous, nous sommes un peu les concierges de ce territoire. Nous donnons les clés, partageons les nouvelles, créons du lien, cherchons à le faire rayonner ».

Ainsi, pour les traditionnelles « Rencontres » de Cap au Nord, en mai dernier, le mot d’ordre a été « Et si les jeunes prenaient le pouvoir ? » Cela aurait pu être « et si on bousculait un peu les chefs d’entreprise ! », moins convenu. Ils étaient 20 jeunes lors de cette soirée, porte-paroles de plusieurs dizaines de leurs pairs, scolarisés dans des lycées et CFA des environs ou engagés dans des programmes comme Impact Jeunes ou Formation et Métier. À leur côté, un parterre de 200 entreprises adhérentes, auxquelles ils ont remis un petit questionnaire sur leur capacité d’engagement : accueillir un stagiaire de 3e, faire visiter son entreprise, prendre un jeune en alternance et participer à des forums de métiers dans les collèges. Les prises de parole étaient à leur intention, à commencer par les trois témoignages de jeunes entrepreneurs qui ont réussi : Arthur Leroux dont la société Enogia cartonne, et qui est installée sur une ZFU de ce territoire. Moustadira Adamé et Mateo, tous deux originaires des cités voisines, respectivement à la tête de l’entreprise Chewö Couture et… manager de Soprano ! Jusqu’à l’animation de la soirée, qui était co-assurée par une jeune étudiante en BTS communication au lycée Saint-Exupéry voisin.

 

Accompagnement et bienveillance

Quand les entreprises checkent avec les jeunes 2Il y a les événements récurrents, reconduits d’une année à l’autre. Ce sont les stages de 3e, bien-sûr, en collaboration notamment avec le dispositif Dégun sans stage ! Et les visites d’entreprises installées dans cette partie de la ville. « Ce qui nous semble important, relève Alexandre Fassi, c’est de faire évoluer le regard que portent les chefs d’entreprise sur la jeunesse. Nos entreprises ont des enjeux de recrutement, besoin de connexion avec main d’œuvre de demain. Et c’est aussi l’occasion, dans l’autre sens, de montrer que des chefs d’entreprise peuvent avoir connu des parcours chaotiques ». Dans le cadre du projet maison « Collège et entreprise », cette Quand les entreprises checkent avec les jeunes 3année quelque 40 dirigeants ont ouvert leurs portes à une vingtaine de classes. Beau succès d’estime puisqu’en 2019, 46 classes ont demandé à profiter du dispositif. « C’est très important que ces collégiens considèrent l’entreprise comme un acteur de leur territoire. Et peut-être de leur avenir », pointe Christian Cortambert. En juin dernier, il a accompagné le groupe invité par la Scop Atem, une société spécialisée dans la maintenance industrielle. Et observé « les filles en retrait jusqu’à ce qu’elles découvrent des opératrices à l’atelier de sablage. Les plus dissipés qui oublient de faire les marioles et se font surprendre à poser des questions : « Vous prenez des stagiaires » ? Ou le sempiternel « combien ça gagne » ? ». C’est le jeune responsable QSE (qualité sécurité environnement) qui a mené la visite, assuré les commentaires et bien vendu son entreprise, motivé par ce jeune public piaffant. Seul le terrain permet d’instaurer ce type de dialogue, de telles connexions. Après Atem il y a eu Corsica Linea. De nouvelles curiosités et d’autres questions.

 

Un territoire Nord plutôt que des quartiers

Quand les entreprises checkent avec les jeunes 4Un des derniers adhérents de Cap au Nord Entreprises est le Grand Port Maritime de Marseille. Une belle prise. « Nous avons fait remarquer à Christine Cabau Woehrel, la présidente du directoire, que pour le quartier, son port ressemblait plus à une citadelle qu’à un phare… » Les portes se sont alors ouvertes comme par magie. L’occasion pour 100 jeunes de faire partie d’une belle journée embarquée. Venus des lycées Le Chapelier, Saint Exupéry, de l’Estaque, du collège Jacques Prévert, de l’École de la 2e Chance, de Centrale Marseille, du centre EPIDE, ils ont découvert, autant que leurs enseignants, cet univers dissimulé aux regards par un long grillage littoral. « Nous avons créé les conditions de la rencontre. Et ces jeunes ont pu appréhender des métiers qu’ils ne connaissaient pas, à quai, sur les bateaux. Ils ont pu changer de regard, faire mûrir leurs envies ».

Un territoire dynamique, ouvert, qui mérite ici une parenthèse. Cap au Nord a choisi de bannir de son vocabulaire l’appellation « quartiers nord » : « Trop péjoratif, trop réducteur ! On fait avec, on vit avec, mais il y a des habitants, des entreprises, de nombreux acteurs économiques, 85 000 emplois…, peste Christian Cortambert. Nous ne sommes pas que cette étiquette, nous sommes le territoire au nord de Marseille et il n’est pas plus difficile de s’y installer qu’à Aubagne ou La Ciotat ».

 

Bonus

  • Cap au Nord Entreprises a fêté son jubilé l’an passé, même si, longtemps, il s’est appelé Arnavant Activités avant de fusionner, en 2009, avec Entrepreneurs en Zone France.

 

  • CANE en chiffres, c’est 500 hectares dédiés à l’économie, 250 000 habitants répartis entre les 13e, 14e, 15e et 16e arrondissements de Marseille, 7 700 acteurs économiques du public et du privé et deux zones franches urbaines (ZFU).