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Des plantes pour empoisonner Alzheimer et Parkinson

Par Agathe Perrier

Journaliste

Une start-up de Gardanne redonne espoir aux personnes atteintes de maladies neurodégénératives. Son arme ? Les plantes, dont certaines molécules, utilisées comme compléments alimentaires et, bientôt peut-être comme médicament, en ralentissent les effets. Yann Jaudouin, président et cofondateur de Neuro-Sys, m’a ouvert les portes de son laboratoire.

Retrouvez les dernières actualités de Neuro-Sys dans notre article « Au fait ! » en cliquant ici.

 

En me rapprochant de Neuro-Sys, je m’attendais à trouver des champs à perte de vue ou encore une serre tropicale. Rien de tel. Car si les plantes sont bien au cœur des recherches de cette société de pharmacologie, de petites quantités suffisent, entre un et deux kilos par végétal. « On travaille avec des espèces méditerranéennes bien-sûr, mais nous puisons surtout dans un catalogue de 3 700 spécimens vietnamiens. Là-bas, la médecine les utilise depuis des siècles, donc a beaucoup de recul sur leur efficacité. C’est pourquoi nous les avons choisis pour nos études », explique Yann Jaudouin. L’équipe scientifique s’approvisionne donc auprès de l’Institut de développement Viêtnam Pacifique, dont le fondateur, Philippe Caron, fait d’ailleurs partie de l’équipe qui a créé la start-up, en 2013.

Des plantes pour empoisonner Alzheimer et Parkinson 5Depuis, les chercheurs ont lancé 14 programmes d’expérimentation sur autant de plantes différentes. Certains sont toujours en cours. Deux ont été abandonnés car les effets des végétaux ont été jugés nuls ou trop toxiques. Trois ont donné naissance à des brevets – deux pour la maladie d’Alzheimer et un pour Parkinson. « Des entreprises de l’industrie nutritionniste s’y sont intéressées pour en faire des compléments alimentaires. Ces derniers seront très innovants par rapport à ce qui existe déjà sur le marché, avec des espèces qui sortent des classiques ginseng ou guarana, souvent utilisés ». Le président garde pour l’heure le secret sur les fameuses plantes entrant dans la composition de ces extraits… Plus pour très longtemps puisqu’ils devraient être commercialisés début 2019. Nous ne manquerons pas alors de partager ces informations avec vous.

 

Du végétal à la molécule

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Machine à ultrasons et micro-ondes.

Pour un programme, les chercheurs choisissent un seul et même spécimen végétal en fonction de son impact supposé. « On ne peut présupposer de l’efficacité d’une espèce avant de l’avoir étudiée. Qu’elle soit déjà utilisée dans la pharmacopée vietnamienne n’est pas un gage de réussite et elle peut n’avoir aucun effet. C’est parfois aussi une question de chance », précise le Dr Noelle Callizot, directrice scientifique de Neuro-Sys.

La plante arrive séchée dans les laboratoires, où elle est broyée. Puis elle passe dans des machines à ultrasons et micro-ondes pour en extraire ses molécules. « Dans l’industrie, l’extraction se fait le plus souvent avec des solvants toxiques. Nous avons préféré opter pour des technologies alternatives, aux résultats semblables, et sans pollution. C’est dans la continuité logique de notre ambition : proposer des produits naturels dans le respect de notre environnement ».

Vient alors la phase d’étude in vitro. Les scientifiques réalisent des cultures cellulaires dans lesquelles ils introduisent une maladie, par exemple Parkinson. « On y ajoute les molécules de la plante choisie pour observer leur action. Elles peuvent être toxiques comme inoffensives, ou bien avoir un effet bénéfique et protéger les cellules », synthétise Yann Jaudouin. Dans les deux premiers cas, le programme est abandonné. Dans le dernier, la synergie des molécules est étudiée pour augmenter davantage leur efficacité. Elle est ensuite brevetée. Dit comme cela, les étapes paraissent simples et réalisables en un claquement de doigts. En réalité, il faut 18 mois entre la sélection du végétal et le potentiel dépôt de brevet.

 

Médicament ou complément alimentaire ?

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Cindy Sangnier, responsable marketing, et Yann Jaudouin, président de Neuro-Sys.

La protection de ses innovations n’est pas une fin en soi pour Neuro-Sys. L’étape ultime, et toute aussi cruciale, étant de les vendre. Soit à l’industrie pharmaceutique pour en faire un médicament, soit à celle dite nutritionniste pour créer un complément alimentaire. « La diffusion est meilleure quand il s’agit d’un médicament prescrit par les médecins. En revanche, le développement et la mise sur le marché sont beaucoup plus longs », reconnaît le Dr Noelle Callizot. Si l’industrie pharmaceutique rachète le brevet, il faut qu’elle le transforme et face des essais cliniques sur un échantillon important d’individus. Environ 10 ans seront nécessaires pour espérer la commercialisation. Contre seulement quelques mois pour développer un complément alimentaire. Une rapidité et une simplicité relative qui séduisent les chercheurs gardannais.

 

Un essai clinique aux résultats prometteurs

Des plantes pour empoisonner Alzheimer et Parkinson 3Pour autant, Neuro-Sys travaille actuellement sur l’élaboration d’un médicament. Un peu par hasard à vrai dire. Il y a environ un an, une société parisienne l’a contactée pour étudier l’un de ses compléments alimentaires déjà vendu au grand public. « Nous l’avons examiné et nous avons mis en évidence une efficacité sur la progression de la maladie de Parkinson (pour laquelle aucun traitement n’existe). De plus, nous nous sommes rendu compte qu’il améliore réellement les symptômes liés à la pathologie : plus de facilité pour se lever, marcher, aller aux toilettes etc. ». Yann Jaudouin s’en réjouit encore.

La start-up a alors lancé un essai clinique en 2017 sur 24 patients pour le tester. Terminé en juin 2018, il affiche des résultats plus que prometteurs puisqu’aucun effet secondaire n’a été détecté. « Il faut maintenant un essai clinique plus important, sur 50 à 100 patients. Nous sommes en train de le préparer et nous cherchons un partenaire de l’industrie pharmaceutique pour le mener à bien ».

 

Sollicités par des laboratoires du monde entier

La recherche n’est toutefois pas la seule activité de Neuro-Sys. Les scientifiques travaillent en lien avec des laboratoires pharmaceutiques du monde entier – France, États-Unis, Angleterre, Suisse, Israël, principalement. Ces derniers leur envoient leurs propres molécules pour évaluer leur efficacité. « Cela devient trop compliqué pour eux de le faire en interne. D’une part, car ils n’ont pas forcément les chercheurs compétents en science neurodégénérative dans leurs équipes. D’autre part, parce que ça coûte cher », conçoit Yann Jaudouin. Le récent exemple du plan de restructuration de Bayer en est la preuve et reflète la tendance de fond du secteur. Le géant a annoncé la suppression de 900 postes de R&D pour sous-traiter ces tâches. Du pain béni pour des entreprises comme la jeune pousse gardannaise. De cette seconde activité, Neuro-Sys tire les moyens financiers qui permettent de faire vivre sa partie recherche. La start-up est également financée par des aides et subventions régionales, nationales et européennes : Dispositif d’Amorçage de Provence (DAP), PACA Émergence, BPI, Agence Nationale de Recherche et le programme européen H2020.

 « Notre ambition est de multiplier les découvertes à même d’améliorer la vie des malades. Surtout lorsque l’on connaît les chiffres actuels et l’évolution attendue des pathologies », appuie Yann Jaudouin. La situation est en effet glaçante : 900 000 personnes atteintes d’Alzheimer en France aujourd’hui, 200 000 pour Parkinson et plus de 100 000 pour la sclérose en plaques. Si l’âge est le facteur numéro 1 de leur déclenchement, l’environnement joue aussi un rôle majeur. Avec le recul de l’espérance de vie et la dégradation croissante de la planète, on peut facilement parier que le pire reste à venir. Les solutions pour y remédier doivent donc être anticipées. Dès maintenant. A.P.

 

Bonus

  • Depuis le 1er août 2018, les quatre médicaments « anti-Alzheimer» distribués en France ne sont plus remboursés par l’Assurance maladie (l’un d’eux n’est d’ailleurs plus commercialisé depuis fin novembre). La raison : « un intérêt médical insuffisant pour justifier leur prise en charge » et « l’existence d’effets indésirables potentiellement graves ». Aucun traitement curatif n’existe à l’heure actuelle.

 

  • Neuro-Sys mène aussi depuis 2017 un programme baptisé « Neumaris » financé dans le cadre du projet européen Neptune. Avec l’aide de ses partenaires, l’IMBE (Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Écologie marine et continentale) et CYPREOS (producteur international d’éponges marines), la société a réussi à isoler et caractériser un extrait d’éponge aux propriétés neuroprotectrices. La deuxième phase du projet vient de commencer afin d’évaluer plusieurs autres espèces d’éponges pour confirmer le potentiel de ce réservoir de molécules bioactives. Une nouvelle source de produits naturels pour combattre les maladies neurodégénératives.