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Monnaie locale complémentaire : j’ai testé la Roue

Par Agathe Perrier

Journaliste

Elle fait beaucoup parler d’elle ces derniers mois. À Marseille comme à Aix-en-Provence et davantage encore dans le Vaucluse, de plus en plus de commerçants l’acceptent : la Roue. La monnaie complémentaire citoyenne de Provence. Qui favoriserait une économie plus humaine et respectueuse de l’environnement. Qui permettrait de financer des projets éthiques. Mais, techniquement, comment et où ça marche ? J’ai fait le test pour mes courses et mon café.

 

Pour payer en roues, encore faut-il en avoir. À Marseille, Aix, Salon, Arles, Sisteron ou Orange, des associations en assurent la gestion. Adhérer est la première étape du processus car « une monnaie locale, complémentaire et citoyenne ne peut circuler qu’entre les adhérents d’une association », met en avant SEVE04, l’association qui gère la Roue dans les Alpes-de-Haute-Provence. L’adhésion se fait très facilement en ligne. Le site dédié à la Roue vous renvoie sur celui de l’association dont dépend votre lieu d’habitation. Via l’espace « Adhésion », on paye sa cotisation annuelle pour devenir officiellement utilisateur de la Roue. De 5€ à 15€ selon le territoire, avec possibilité d’un geste « solidaire » pour l’association.

Car non, la Roue n’est pas une spécificité marseillaise et encore moins des Bouches-du-Rhône. Elle circule dans sept territoires de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, à savoir Marseille, le pays Salonais, les Alpes-de-Haute-Provence, le pays Aixois, le pays d’Arles, les Hautes-Alpes et le Vaucluse – où elle a vu le jour en 2012. À Marseille, 260 particuliers utilisent aujourd’hui la Roue et une soixantaine de prestataires l’acceptent. Plus globalement, d’après le pointage du 31 mars dernier, 160 510 roues sont en circulation pour 2 700 adhérents dont 600 professionnels. Des chiffres en augmentation. « Les particuliers adhèrent parce qu’ils savent que les euros échangés restent dans le circuit et ne partent pas en spéculation. Les professionnels car ils appartiennent à un réseau éthique qui participe à la relocalisation de l’économie. Ils doivent d’ailleurs signer une charte de respect de l’humain et de l’environnement pour adhérer », explique Jean-Pierre Goretta, bénévole et membre de la direction collégiale de l’association SEVE13, en charge de la gestion de la roue à Marseille et dans le Pays Phocéen.

Grâce au film « Demain »

Etape suivante, comment se procurer cette fameuse monnaie ? Rendez-vous dans l’un des six bureaux de change marseillais, pour moi l’épicerie en vrac Au Grain Près, où j’échange mes euros contre les Roues. La preuve de l’adhésion enregistrée sur mon Smartphone suffit à valider l’opération (ça marche aussi évidemment avec le papier imprimé !).

Daisy Cadiou, la gérante de l’établissement, et Audrey, son employée, notent minutieusement chaque transaction euro/roue dans un carnet. Une dizaine seulement en un an. Il faut dire que l’épicerie, située à quelques mètres du Palais du Pharo, est éloignée du gros des commerces acceptant la roue, plutôt regroupés dans l’hyper centre marseillais. « S’il y avait au moins une dizaine de commerçants aux alentours, ça fonctionnerait mieux ! Mais il faut bien qu’il y ait un premier qui se lance », reconnaît Daisy Cadiou.

Ce concept de monnaie locale, la commerçante l’a découvert grâce au film « Demain ». Convaincue, elle a voulu soutenir à son tour. Et non seulement elle accepte la roue depuis près de deux ans, mais elle tient aussi un bureau de change. « Quand on s’est inscrit dans le réseau, il n’y en avait qu’un, à l’Équitable Café au Cours Julien. Ça n’était pas suffisant », confie la gérante pendant que son employée enregistre mes articles. Un total de 8,90 euros, soit 8,90 roues, pour des pâtes, des céréales et de la pâte à tartiner dans des quantités sur mesure.

De fait, à Marseille, la Roue a plus de mal à tourner qu’à Aix ou Salon-de-Provence par exemple. D’après SEVE13, cela s’explique par le caractère étendu de la ville et des commerces donc plus éparpillés. « On va changer notre stratégie et tenter de s’implanter quartier par quartier. En y ouvrant un bureau de change, en organisant des moments de convivialité pour parler de la Roue et en incitant deux ou trois commerces à s’y mettre. De façon à se développer plus rapidement », espère Jean-Pierre Goretta. C’est à Vauban, aux pieds de la Bonne-Mère, que la Roue va prochainement tenter de convertir le porte-monnaie des riverains

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A Avignon, la Roue a permis de financer « La Machine à Écrire », un restaurant locavore © DR

Un 6e bureau de change à Marseille

En rendant la monnaie sur mon billet de dix roues, en euros toutefois pour les centimes, Daisy Cadiou soulève la difficulté de faire circuler cette monnaie. Aujourd’hui, l’épicerie accepte les roues mais ne les utilise pas elle-même, faute de fournisseurs intégrés au circuit. « Comme pour toute monnaie locale, on est obligés à un moment de passer par la reconversion en euros, même si on essaye de la limiter », note Jean-Pierre Goretta. L’Écomotive, café « écolo et innovant » niché au pied de l’escalier monumental de la gare Saint-Charles, a peut-être trouvé une solution. L’établissement a rejoint le réseau il y a un an pour promouvoir les circuits courts et locaux. Il vient de passer à la vitesse supérieure en devenant le sixième bureau de change marseillais. Installée à une table à l’intérieur du café avec mon chocolat chaud réglé quatre roues, Oanh Guillopé, la manager de l’établissement, me rejoint et m’explique : « Nous avons agi dans un double intérêt. Parce que les utilisateurs ont désormais un lieu de change facile d’accès dans ce quartier. Ensuite, parce que ça nous permet de réinjecter dans le circuit les roues dont on dispose plutôt que de les rendre à SEVE13 ». Actuellement, le café responsable récupère entre 100 et 150 roues par mois via ses clients, principalement des locaux et des habitués. Grâce à sa bonne localisation, il devrait aussi attirer des utilisateurs du reste de la Provence, et permettre ainsi aux roues de circuler sans passer par la case reconversion.

Dans les commerces de proximité mais aussi chez son psy !

La roue, on la trouve chez Au grain près et à L’Ecomotive mais aussi chez Greendelice, Les Ondines, les Pissenlits…  En somme des épiceries, des cafés, des restaurants tous « responsables » et qui ont dans leur ADN la notion de consommation locale. Mais en navigant d’un point à un autre de la carte des implantations dans la région, je me rends très vite compte qu’il ne s’agit pas seulement de commerces de proximité. Je trouve aussi une agence de communication à Avignon, un photographe au cœur des Alpes, une école de kitesurf près de l’Étang de Berre. Plus étonnant encore, un médecin psychiatre ou un avocat marseillais.

Leur présence dans le réseau exprime bien souvent « un acte militant et de soutien » pour le projet m’explique Jean-Pierre Goretta. Des propos confirmés par Hélène Coulouvrat, la fameuse psy dont le cabinet est implanté dans le 8e arrondissement de Marseille. « J’ai rejoint la roue il y a trois ans parce que je suis favorable au projet et que j’ai envie de le soutenir ». Si elle n’a encore jamais été payée en roues, l’occasion s’était pourtant présentée à deux occasions. « J’ai été contactée par des personnes qui souhaitaient devenir mes patients et payer en roues. Le problème est que je n’ai plus de place, sinon je les aurais acceptés ! ».

Adepte de la roue ?

Ainsi s’achève mon immersion dans l’univers de la roue. Vous vous demandez si je compte continuer à en utiliser ? La réponse est : « Oui, de temps en temps ». Car dans la campagne marseillaise où je réside, le nombre de prestataires acceptant la roue est sans appel : zéro. Mais le projet se développe et il devrait donc être bientôt plus facile d’utiliser les roues même sans habiter l’hyper centre. D’ailleurs, pourquoi ne pas tester le dispositif par vous-même ? Au pire des cas, cela vous aura fait dépenser quelques euro(ue)s dans des commerces « responsables ». Il y a pire non ?  A.P.

 

Bonus

  • Retrouvez l’annuaire régional de tous les prestataires acceptant la roue en cliquant ici. Si vous préférez les avoir sous forme de carte interactive, c’est par ici.
  • Les besoins de Seve la Roue : les associations du réseau sont en recherche permanente de bénévoles pour œuvrer au fonctionnement et au développement de la roue. Plus encore à Marseille où l’équipe est très réduite.
  • Les euros collectés en échange des Roues servent à financer des projets locaux qui respectent l’humain et la nature via des crédits accordés par la NEF (coopérative de finances solidaires). Ce fonds de garantie placé à la NEF peut être une source de financement pour l’aide à l’installation et/ou au maintien d’activités économiques locales bénéfiques au territoire. Jusqu’à très récemment, les fonds de garantie tombaient dans le pot commun de la NEF et n’étaient pas fléchés vers des projets en particulier. Les choses sont en train de changer et le territoire du Vaucluse a été pionnier sur cette évolution puisque la Nef a prêté 10 000€ du fonds de garantie de la Roue pour financer « La Machine à Écrire », un restaurant de produits locaux et de saison à Avignon.
  • Il existe une cinquantaine de monnaies locales en circulation en France comme par exemple Sol Violette depuis 2011 dans le bassin toulousain, l’Eusko depuis 2013 dans le Pays Basque, la Pêche depuis 2014 à Montreuil et depuis 2018 à Paris ou encore le Krôcô depuis mars 2018 à Nîmes et sa région. D’autres projets de monnaies locales sont d’ailleurs près à rejoindre le mouvement.