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Quand les Ephad adoptent la méthode Montessori

Par Marie Le Marois

Journaliste

À force de lire des articles à charge contre les Ehpad, on finit par croire que tous les résidents sont traités comme des numéros par un personnel pressurisé. Tous pourris ? Bien sûr que non. De plus en plus d’établissements introduisent Montessori au cœur de leur projet. Je suis allée à Toulon, où Notre Dame de la Paix a formé son personnel soignant à cette approche voilà trois ans.

 

Si au départ, cette méthode pédagogique a été élaborée par Maria Montessori pour encourager les enfants à davantage d’autonomie et de confiance en soi, elle a été adaptée par le neuropsychologue Cameroun Camp pour les personnes atteintes d’Alzheimer et d’autres troubles neurovégétatifs. L’objectif principal est de freiner leur perte d’autonomie. ainsi que l’expérimente Notre Dame de la Paix. Autrefois propriété d’une congrégation religieuse (d’où son nom), cet Ephad privé (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) appartient à la même famille depuis 1936. Isabelle Kurtzemann en est la gériatre et son frère, Bruno Kurtzemann, le directeur. Leur maman est toujours présente. Ils m’ont donné le feu vert pour un reportage dans le service sécurisé Alzheimer. Sa spécificité est d’avoir été aménagé autour d’un bureau vitré d’où le personnel de santé peut surveiller les patients, qui déambulent autour. Toute une matinée, j’ai interviewé librement personnel et résident.

 

‘’Aide moi à faire seul’’

Il est 9 heures dans l’Unité Spécifique Alzheimer. Calée dans son fauteuil roulant, face au miroir, Madame B se lave les dents. Le geste est maladroit mais elle y parvient. Et dans son sourire se lit la fierté.

Quand les Ephad adoptent la méthode MontessoriPatricia, son aide soignante, encourage ses progrès, mêmes les plus infimes. « Je la motive aussi à se coiffer seule, même si elle ne veut pas. Et si les cheveux sont hirsutes d’un côté, ce n’est pas grave, je rectifie ! » ‘’Aide moi à faire seul’’ est LE grand principe de la méthode Montessori : valoriser les capacités restantes de la personne âgée, la remettre au centre de sa vie, lui redonner le contrôle de son quotidien. Cela signifie changer son regard sur elle et ses difficultés, repérer ce qu’elle peut encore faire seule. Mais aussi la laisser choisir. Une liberté encadrée avec deux ou trois propositions maximum : vous voulez mettre aujourd’hui ce pantalon ou cette robe ? Boire un sirop de fraise ou d’abricot ? Jardiner ou écouter la radio ?

 

« S’accroupir pour lui parler à la même hauteur »

Dans le salon, une autre aide-soignante accompagne les résidents à débarrasser le petit déjeuner et nettoyer la table. « Ils adorent. Avec ces responsabilités, ils se sentent utiles ». Comme tout le personnel soignant, Patricia et sa collègue ont été formées à Montessori en 2015. Mais la bascule a vraiment été la formation à ‘’l’Humanitude’’, quatre ans plus tôt. « Donner la main à la personne, s’accroupir pour lui parler à la même hauteur, être dans l’empathie avec celle pleure, respecter un membre paralysé… », détaille Patricia, 22 ans de Notre Dame de la Paix derrière elle. Le respect de la personne âgée a toujours été l’ADN de la maison. « Mais on n’avait pas conscience que stimuler leurs capacités cognitives leur permettait d’être autonomes le plus longtemps possible. Pareil pour l’encouragement. On les remercie toujours de nous avoir aidées dans leur toilette. C’est tout bête mais ça les valorise beaucoup ». Et par ricochet, valorise l’aide-soignant : « avoir la possibilité d’agir encore sur les capacités des résidents est tellement gratifiant qu’on reste motivé », explique Noëlle qui travaillait dans un autre EHPAD avant de venir ici il y a trois ans. « J’ai changé d’établissement car je ne me respectais plus en tant qu’aide soignante ».

 

« La politique de la maison a été de mettre le paquet sur le personnel »

Avec Montessori, un accompagnement plus humain de la fin de vie 1

L’approche Montessori demande beaucoup de temps aux aides-soignants. A titre d’exemple : la toilette de la personnes âgées prend ici quasi une demi-heure. Cela fait en moyenne sept toilettes par aide-soignant contre presque le double avant. Comment cette évolution a-t-elle été possible ? « On a mis le paquet sur le personnel et la formation », souligne Bruno Kurtzemann qui se félicite du faible absentéisme. Loin d’être le cas dans la plupart des établissements comme le relevait le site infirmiers.com en juin dernier : 9% des Ehpad auraient au moins un poste non pourvu depuis plus de six mois. « Je gagne peu mais, au moins ici, je ne me sens pas de côté. On est tout le temps formé et on travaille dans de bonnes conditions : on a des gants de toilettes et protections jetables à volonté, on n’est pas submergé par les toilettes. Cela nous laisse du temps pour les soins et les activités », conclut Noëlle en s’approchant de Monsieur G, tout recroquevillé. Il a suffi qu’elle entame les premiers mots d’une chanson espagnole pour que ses yeux s’illuminent et les paroles lui viennent.

« On les laisse déambuler »

Habitudes et goûts des résidents n’ont pas de secret pour les soignants. Ce temps en plus leur permet également de veiller sur leurs protégés qui déambulent non stop, un des symptômes des personnes atteintes d’Alzheimer. Elles déambulent parfois jusqu’à la chute. « Alors quand on voit qu’elles titubent de fatigue, on s’assoit avec elles et on les apaise », confie Noëlle. « Pas question de les attacher », martèle Céline, l’infirmière de l’unité qui a connu cette pratique lors de ses stages d’école. Idem pour les lits : pas de barrière, uniquement des sommiers très bas et des tapis moelleux pour amortir les chutes.

 

S’adapter à eux

S’adapter à eux et non l’inverse est une autre facette de la méthode Montessori. Une partie des troubles du comportement qui apparaissent chez les patients Alzheimer est liée à un environnement physique et social inadapté. Des soignants et/ou des proches qui ne savent/ne veulent pas ajuster leur pratique. Dans le service, Madame C a envie de dormir ? Sa toilette attendra. Monsieur M erre au petit déjeuner ? Une aide-soignante lui donnera ses tartines à chaque passage. Monsieur J a besoin de dormir entre chaque bouchée ? Pas grave si le repas prend deux heures. Cette bienveillance offre « une nette diminution des signes de dépression, d’anxiété, d’agressivité. Et donc moins de prescription médicamenteuse, comme les anxiolytiques », observe Céline.

 

Des formations continues sur la bientraitance

Il est 11h30. L’infirmière s’assoit à côté de Madame K qui refuse de manger. La jeune femme prend alors sa main et lui murmure des encouragements. Dans un élan, la vieille dame l’embrasse – baiser que Céline lui rend – et accepte de manger sa paupiette de saumon. Appliquer Montessori demande beaucoup de patience. Il arrive que l’un des aides-soignants flanche, n’arrive plus à faire face au désarroi d’un résident qui parle de suicide ou fait preuve d’agressivité. C’est pour cette raison que la psychologue de la maison garde toujours sa porte ouverte et enchaîne les formations sur la bientraitance. Des piqûres de rappels indispensables.

 

Bonus 

  • À Notre Dame de la Paix, la prise en charge par les familles est de 2 549 euros à 2 900 euros, quelle que soit la dépendance. En retranchant les APL, cela fait en gros de 2 300 à 2 500 euros (la moyenne nationale est de 1 801 euros dans le public et 2 620 euros dans le privé)
  • Près de 600 000 personnes vivent aujourd’hui dans l’un des 7 200 Ehpad existants en France, selon le Ministère de la Santé, et 400 000 personnes y travaillent.
  • Montessori : la formation est suivie en PACA par au moins 100 établissements par an depuis 2015. Elle est dispensée par l’organisme AG&D (Accompagnement Gérontologie Développement)