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Valoriser les vêtements et les vies

Par Agathe Perrier, le 7 janvier 2019

Journaliste

Des vêtements à 4, 8 ou 10 euros : depuis bientôt 20 ans, les boutiques à l’enseigne de La Fibre Solidaire proposent des centaines d’articles de seconde main en très bon état, voire neufs. La solidarité ne joue pas qu’avec les clients et s’étend aux employés, tous issus de l’insertion. J’ai poussé la porte de la maison-mère, à Venelles.

 

Passée l’entrée, je me retrouve directement dans l’espace de vente dédié à l’homme et à l’enfant. Quelques pas encore et me voilà dans la partie femme. Les habits sont soigneusement rangés sur les portants ou installés sur des mannequins. Les chaussures, impeccablement alignées sur des étagères. Rien à première vue ne distingue ce magasin de n’importe quel autre. Un petit coup d’œil aux étiquettes marque toutefois la différence : 4 euros un pantalon, idem pour une chemise, 8 euros une robe… Pas de doute, on est bel et bien dans un commerce solidaire. Même si l’entreprise préfère se définir comme une « boutique à petits prix ».

 

320 tonnes de dons récoltés chaque année

Tout le stock de l’office de Venelles et des cinq autres établissements de La Fibre Solidaire répartis dans le Pays d’Aix (voir bonus), provient de dons. « On récupère entre 25 et 30 tonnes de vêtements par mois », explique Alain Valoriser les vêtements et les viesCabrera, adjoint de la direction. Une bonne partie des affaires est amenée directement dans les différents locaux par des particuliers, sans restriction dans les quantités. Pour le reste, les chauffeurs de l’entreprise partent en tournée chaque semaine récupérer les articles auprès du Secours Catholique et de diverses associations partenaires.

Tous les dons sont acheminés à la boutique de Venelles, qui fait aussi office d’atelier. Un premier tri est effectué pour dissocier les habits. Trop abîmés, ils partent au rebut. Les « second choix » présentant un petit défaut qui les empêche d’être vendus sont mis de côté. Les bons passent à l’étape suivante. Là, un deuxième tri est fait : femme, homme ou enfant, mais aussi hiver ou été. Ils sont ensuite nettoyés, repassés avant d’être mis en vente. Dix tonnes suffisent pour remplir ou réapprovisionner portants et étagères de tout le territoire. Soit 400 à 1 200 pièces en vente par magasin, avec un roulement toutes les semaines, pour ajouter les nouveautés et enlever ce qui ne se vend pas.

Que deviennent alors les affaires qui ne partent pas en boutique et les invendus ? « Nous n’avons pas le temps de toutes les trier. Nous les vendons à l’étranger, à des structures qui nous les achètent au kilo », précise Alain Cabrera. Cela représente chaque mois 13 à 18 tonnes de linge.

 

Des petites et des grandes marques

Si la quantité de dons a peu varié depuis les 20 ans d’existence de La Fibre Solidaire, la qualité, elle, a plutôt baissé. « Six tonnes suffisaient auparavant pour remplir nos boutiques. Aujourd’hui, on trie beaucoup plus de vêtements pour avoir de quoi remplir les rayons », confie Alain Cabrera. La différence se vérifie également au nombre d’articles de marque donnés. L’entreprise en récoltait bien davantage il y a quelques années. « Les particuliers les vendent désormais sur les sites internet ou les applications car ils peuvent en tirer un peu d’argent ».

On peut néanmoins trouver ce type d’habits dans les rayons de certains établissements. Carrément neuf parfois, comme ce blouson homme estampillé du logo au joueur de polo, vendu 200 euros contre 700 euros dans une boutique « normale ». Ou ce pull de la même griffe que l’on trouve à 40 euros au lieu de 140. Un stock apporté ici, non pas par un particulier, mais par une enseigne de grand magasin. « Les articles de marque sont vendus à des prix plus élevés que les autres, mais quand même très avantageux par rapport à leur prix initial. Ils sont rares, car notre ADN reste avant tout de proposer des vêtements et accessoires à prix réduits ».

 

L’insertion au cœur de l’entreprise

Un chantier d'insertion qui valorise les vêtements et les vies 2Les petits prix, c’est souvent ce qui attire les clients dans les différents magasins de La Fibre Solidaire. Le côté recyclage des habits aussi, pour celles et ceux qui ne supportent plus l’ultra-consommation de notre société. Pour Florence, croisée dans la boutique de Venelles ce jour-là, c’est encore un autre aspect de l’entreprise qui l’a séduite, celui qui reste confidentiel si personne ne délivre l’information : l’insertion. Sur une équipe totale de 41 personnes, 35 sont en effet des contrats d’insertion. Ces employés restent en moyenne 15 mois et occupent des postes en couture, pressing, vente ou transports. Ils (re)découvrent le monde du travail et la vie d’une entreprise, retrouvent confiance, et apprennent même un métier en participant à des stages. Afin de pouvoir avancer à nouveau dans leur propre vie.

Pour Thérésa et Affaf, en poste depuis respectivement six mois et un an, cet emploi a été synonyme d’un retour à l’indépendance. La première a pu retrouver un logement grâce à ses revenus, et quitter le foyer d’hébergement où elle vivait avec ses deux filles à la suite d’une séparation. La seconde a pu financer son permis de conduire. Toutes les deux pointent l’écoute et l’adaptation de l’entreprise au cas particulier de ses employés. La majorité repart en ayant décroché un poste CDD ou CDI ailleurs, ou encore une formation. « On enregistre un taux de sortie positive de 45% à 60%. La moyenne nationale pour les chantiers d’insertion est plutôt de 30% », met en avant Alain Cabrera, coiffé de sa deuxième casquette, celle de conseiller d’insertion.

 

S’adapter au marché du travail

Un chantier d'insertion qui valorise les vêtements et les vies 3Il souligne toutefois la difficulté à laquelle son système est confronté : « Les secteurs de la couture et du pressing sont bouchés. On ne va donc pas chercher à les former en priorité là-dedans car le but est qu’ils ressortent de chez nous avec la possibilité d’être embauchés. On les forme ainsi prioritairement au traitement des vêtements et à la vente, même si cela ne correspondent pas la plupart du temps à leur projet professionnel ». La réalité du marché du travail, parfois aussi leurs obligations personnelles incompatibles avec certains métiers, leur imposent bien souvent de revoir leurs ambitions. « Outre un métier, c’est surtout une situation stable que recherchent les personnes qui passent ici », tempère Alain Cabrera.

 

Marseille dans les cartons

Si La Fibre Solidaire se cantonne pour le moment au Pays d’Aix, elle espère conquérir prochainement le territoire marseillais. Elle y a déjà implanté un atelier de triage et repassage en 2015, du côté des Chutes-Lavie, et envisage d’ouvrir des boutiques… dès que possible. « Installer un magasin implique des frais avant de trouver l’équilibre ou de faire des bénéfices. Actuellement, nous n’avons pas les moyens d’investir dans ce développement », regrette Alain Cabrera. L’entreprise s’autofinance à 35%, comme le veut la loi pour tout chantier d’insertion. Le reste de son financement provient de subventions de l’État et des collectivités locales (région Provence-Alpes-Côte d’Azur, département des Bouches-du-Rhône, métropole Aix-Marseille-Provence). En attendant le moment opportun de tenir boutique à Marseille, la Fibre Solidaire tente de développer une ligne vintage et friperie, destinée aux professionnels. A.P.

 

Bonus

  • À Venelles, au-dessus de la boutique se trouve aussi un atelier couture avec six employées en insertion, chapeautées par une styliste costumière. En plus de rafistoler les vêtements, elles créent des modèles pour la marque éponyme de l’entreprise. Et aussi pour la griffe « Tissons la solidarité », parrainée par Christian Lacroix. Des enseignes leur donnent des pièces d’anciennes collections que les couturières transforment pour les Un chantier d'insertion qui valorise les vêtements et les vies 4remettre au goût du jour. Chaque vêtement, unique, est présenté ensuite en défilé, un automne-hiver et un autre printemps-été, pour être vendu. Un bel outil de valorisation du travail de ces petites mains, et de communication pour la Fibre Solidaire.

 

  • Les six boutiques sont ouvertes à toutes et tous, pour des achats ou déposer des dons (habits, chaussures, accessoires (sacs à main, ceintures, foulards, linge de maison…), petits bibelots, vaisselle, livres, jouets). Retrouvez les différentes adresses et horaires directement sur le site de la Fibre Solidaire en cliquant ici.

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