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Une chambre pour redémarrer dans la vie

Par Agathe Perrier

Journaliste

Souleymane @AP

Pour les jeunes réfugiés, une réponse positive à une demande d’asile ne sonne pas la fin des problèmes. L’association AAJT a donc créé « Mon toit pour toi », un dispositif qui les met en contact avec des familles prêtes à les accueillir le temps qu’ils trouvent du travail.

 

Ils ont entre 18 et 25 ans et viennent d’obtenir une réponse positive à leur demande d’asile après des mois d’attente. La fin d’un long calvaire ? Loin de là. Souvent sans ressources ni emploi, maîtrisant approximativement le français, logés de façon précaire si ce n’est dans la rue, les difficultés ne disparaissent pas pour autant.

D’un côté Souleymane, qui en est l’illustration. De l’autre, Sandrine et Caroline. Le premier est un réfugié guinéen de 22 ans, arrivé à Marseille en octobre 2016. Les secondes tiennent une cave à vins dans le quartier de La Plaine à Marseille. Ils ne se connaissaient pas il y a deux mois, et pourtant ils vivent ensemble. Lui pour, enfin, goûter un peu de stabilité personnelle. Elles pour aider quelqu’un, tout simplement. C’est là le principe même du programme « Mon toit pour toi » porté à Marseille par l’Association d’Aide aux Jeunes Travailleurs (AAJT).

La structure a un contact permanent avec ces profils jeunes et leurs difficultés, logement en tête. Un casse-tête pour ceux qui viennent d’obtenir le statut de réfugié. S’ils ont la chance d’être hébergés en centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA), ils se voient contraints de quitter cet établissement dans des délais souvent courts. Dans le meilleur des cas, ils arrivent à trouver un hébergement temporaire voire pérenne. Mais la plupart du temps, ils se retrouvent plutôt à la rue ou bringuebalés d’un lieu provisoire à un autre. « C’est dans ce laps de temps précaire, entre l’acceptation de la demande d’asile et l’obtention d’un emploi ou d’une formation rémunérée, que l’on essaye d’agir », met en avant Claire Louazel, chargée de projet au sein de l’association.

 

Pas de règles, ni d’obligations

Tout a commencé en novembre 2018 pour Souleymane, Sandrine et Caroline. Le fils de Caroline, parti depuis la rentrée scolaire étudier à Paris, a libéré sa chambre. « On avait l’habitude de loger des personnes via Airbnb, mais là, on souhaitait accueillir quelqu’un sans passer par ce type de plateforme », explique Sandrine. Par hasard, en discutant avec une cliente devenue proche, elles découvrent l’association AAJT et son dispositif innovant. « Banco ».

Depuis, un certain quotidien s’est installé. Souleymane, après un stage dans un restaurant, attaque une formation de commis de cuisine. Sandrine et Caroline vaquent aux nombreuses occupations qu’implique la gestion d’un commerce. « On ne se voit pas forcément beaucoup car Souleymane part tôt le matin, avant que l’on soit levées, et nous travaillons tard. Mais on sait que les dimanche et lundi soirs, on est tous disponibles pour passer du temps ensemble », explique Caroline. Aucune obligation pour autant de part et d’autre. « Si Souleymane préfère passer du temps dehors avec des amis, il nous prévient qu’il ne dîne pas avec nous et c’est tout ! »

 

« Il y a du respect »

Des moments ensemble, ils en passent tout de même régulièrement. Celui qui aura marqué les esprits reste le réveillon de Noël. « On a dit à Souleymane : Noël chez nous, c’est en famille. Maintenant tu en fais partie, alors tu es avec nous ! », se souvient Caroline. Le Guinéen a reçu quelques cadeaux de la part de ses hôtes. Un geste qui l’a beaucoup touché. « Je ne m’y attendais pas. Je n’ai jamais eu ça avant », confie-t-il encore ému.

Ici, Souleymane savoure cette tranquillité relative qu’il peut enfin toucher, celle d’avoir un toit au-dessus de la tête plutôt que le ciel de la rue. S’il rêve d’une situation stable, il n’en éprouve pas moins beaucoup de gratitude pour Sandrine et Caroline. « Elles me parlent comme à n’importe qui. Il y a du respect. Je ne m’imaginais pas en arriver-là ». Des sentiments partagés par les deux femmes : « C’est un garçon super, poli, prévenant. Il a vraiment envie de réussir son parcours en France. Si on peut y contribuer c’est tant mieux, on ne demande pas plus ».

 

Recherche hôte en urgence

« Beaucoup de gens en France sont en mesure d’accueillir quelqu’un. On a tous des maisons bourgeoises, comparées aux cases africaines », glisse Sandrine. Une certaine once de colère pointe dans ses paroles. Contre les personnes qui trouvent leur geste « super », mais qui ne font rien derrière. « Ce n’est pas un gros investissement, c’est très facile à faire quand on a une pièce pour les héberger », ajoute-t-elle. Les hôtes solidaires reçoivent même une petite contrepartie de 150 euros par mois de la part de l’association. Cette dernière est en recherche constante de personnes – seule, en couple, en famille ou même colocations d’étudiants ou de jeunes actifs – prêtes à ouvrir au plus vite leur porte à un jeune (voir bonus). Les deux femmes souhaitaient agir depuis de longues années. Dès le début de la guerre civile en Syrie, elles s’étaient portées volontaires auprès de l’association « Comme à la maison » pour accueillir des personnes exilées. Sans avoir été contactées par la suite. « Ça nous tenait à cœur de faire quelque chose, surtout qu’on avait cette chambre qui se libérait et un appartement plutôt grand. Dans la situation inverse, si je devais fuir mon pays, j’aimerais trouver les mêmes personnes que nous ailleurs », souligne Caroline.

 

Un métier pour s’en sortir

Une chambre pour redémarrer dans la vie 1
Un autre jeune migrant et sa famille d’accueil.

Le quotidien de Souleymane ne s’arrête évidemment pas à la question de l’hébergement, malgré tout temporaire. Le programme « Mon toit pour toi » a également vocation à accompagner les jeunes dans leurs démarches vers l’autonomie. Afin qu’ils emménagent le plus rapidement possible dans leur propre logement. Une étape qui implique de passer par la case travail. « Au départ, je cherchais un job dans les domaines de la climatisation et du froid. Mais je n’ai pas eu de réponse », regrette Souleymane.

Avec sa formation de commis de cuisine, qui débouchera par la suite sur un CAP, il en est plutôt loin. « On essaye d’écouter les souhaits des jeunes, mais l’important est surtout qu’ils trouvent un emploi pour gagner de l’argent et sortir de la précarité. Le plus souvent, on les place dans des postes en tension (bâtiment, hygiène, restauration collective…). Ce n’est pas toujours possible de les positionner sur le métier de leur rêve dans l’immédiat, mais ils pourront toujours se repositionner quand ils seront sortis de la survie, grâce à un emploi et donc une capacité d’épargner petit à petit », reconnaît Claire Louazel.

Une fois l’embauche validée, les demandes de logement peuvent être envoyées par l’association. En parallèle, une conseillère en insertion professionnelle et une autre en économie sociale et familiale suivent les réfugiés. Un accompagnement qui, en quelques mois, leur permet normalement d’intégrer une habitation autonome et pérenne (foyer de jeunes travailleurs, résidence sociale, logement social…).

Six mois, parfois plus

Si Sandrine et Caroline se sont engagées pour encore quatre mois avec Souleymane – soit six en tout –, elles n’excluent pas prolonger davantage cette période si nécessaire. « On peut le garder même un an, pour qu’il puisse mettre des sous de côté pour plus tard. Mais je comprendrais son envie d’avoir son chez lui. C’est le début de la vie », confie Sandrine. Le programme prévoit une durée d’accueil par les hôtes de 15 mois maximum.

Au total, quatre binômes « hôte-hébergé » se sont formés depuis le lancement du dispositif en novembre 2018. Le Service d’Accompagnement des Statutaires de l’AAJT espère dans un premier temps pouvoir accompagner de cette façon 20 réfugiés par an. Il en côtoie pourtant plus d’une centaine chaque année. Sans compter tous ceux qui ne connaissent pas cette structure, les plus âgés ou les mineurs. Les besoins sont immenses. A.P.

 

Bonus

  • L’association AAJT est en recherche active d’hôtes solidaires pour accueillir les jeunes réfugiés. Si vous êtes intéressé, ou souhaitez plus d’informations, vous pouvez contacter Claire Louazel : claire.louazel@aajt.asso.fr ou au 07 83 07 43 57.
  • L’association recherche également des bénévoles pour du soutien scolaire, et des interprètes/traducteurs (possibilité de stage). Contacter Fanny Duperret : fanny.duperret@aajt.asso.fr
  • Un dispositif a également été lancé par l’association AAJT en direction des mineurs non-accompagnés hébergés par l’AAJT. De temps en temps, ils passent quelques jours pendant les week-ends et les vacances dans des familles qui les accueillent. Contacter Fanny Duperret : fanny.duperret@aajt.asso.fr