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Jusqu’où notre responsabilité s’étend-elle ?

 

Par Monique Pillant et Marc Rosmini, membres des Philosophes Publics.

Lors de la soirée citoyenne et festive de la St Marcel.le, notre collectif Les Philosophes Publics a proposé aux convives de s’asseoir à notre table, de faire tourner la roue, et de réfléchir ensemble.

Comme souvent, c’est à partir des récits d’expériences problématisés que les questions théoriques ont émergé. En l’occurrence, la réflexion s’est déployée autour de la notion de responsabilité suite à deux interventions concernant des expériences professionnelles singulières, et les doutes qu’elles suscitent chez celles et ceux qui les vivent. La première a été proposée par la responsable d’une association assurant l’accompagnement de travailleurs indépendants malades du cancer, avec pour finalité de les soutenir pendant leur parcours de soin et lors de la reprise du travail. La seconde est venue du directeur d’un cabinet de conseil intervenant auprès des collectivités territoriales.

 

Des attentes très diverses envers « la philosophie »

Jusqu'où notre responsabilité s'étend-elle ?À partir de champs d’activités assez différents, ces deux interventions se sont recoupée sur un certain nombre de points. Comment faire face à des difficultés, notamment touchant notre travail ? Quelle attitude adopter devant les obstacles qui freinent ou empêchent notre action ? Et, plus précisément encore, jusqu’où devons-nous assumer les conséquences de certains de nos « choix » antérieurs ? (Nous reviendrons un peu plus loin sur les raisons pour lesquelles ce terme est mis entre guillemets). Face à la mauvaise prise en charge collective des soins de santé d’un travailleur indépendant et au sentiment d’injustice ressenti par ce dernier, par exemple, que pourrait la philosophie ? Deux manières très différentes de répondre à cette question ont émergé de la discussion. Soit la philosophie est envisagée avant tout comme un travail intérieur sur ses idées et ses affects ; dans ce cas, en s’inspirant de certaines maximes stoïciennes, la solution pourrait consister en une forme de résignation et d’acceptation de son « destin ». Soit elle est plutôt pensée dans sa dimension politique et, alors, ce n’est pas sur le sentiment d’injustice qu’il s’agirait d’agir par des exercices spirituels, mais plutôt sur l’organisation de la société qui génère cette injustice. Il n’est pas inutile de remarquer qu’une grande partie de la littérature (très en vogue de nos jours) consacrée au « développement personnel » ou au « bien être de l’âme » n’envisage les problèmes que sur un plan purement individuel. Or, ce parti pris méthodologique tend à dépolitiser la plupart des problèmes, ce qui va exactement à l’inverse de ce à quoi le collectif des Philosophes Publics entend contribuer. Car, s’il ne s’agit bien sûr pas d’abandonner le projet de travailler méthodiquement sur ses propres représentations, la focalisation exclusive sur l’individu tend à le sur-responsabiliser. Pour chacun, il suffirait de le décider pour « améliorer » sa vie intérieure, et, par voie de conséquence, son existence sociale dans ses différentes dimensions. Or, philosophiquement, il existe de nombreuses raisons de mettre en doute l’idée selon laquelle toutes nos décisions relèveraient d’un « choix » qui ne serait déterminé par rien sinon par notre libre-arbitre. En réalité, nos décisions s’inscrivent toujours dans un réseau de contraintes, notamment sociales et politiques, dont nous avons plus ou moins conscience.

 

De la difficulté intime au problème public

À la Saint Marcel.le, les esprits étincellent !L’un des enjeux de la discussion de cette soirée de la St Marcelle a donc consisté à se demander à quelles conditions une difficulté éprouvée subjectivement peut devenir ou pas un problème public. Comment passe-t-on d’une épreuve que l’on vit sur un mode privé et intime à une réflexion sur l’organisation de la société ? De nombreux sociologues ont travaillé sur cette question. Comment une collectivité, comment une société prend-elle conscience d’un problème ? Quelles questions est-elle amenée à se poser, et dans quels termes ? Sans bien sûr prétendre répondre exhaustivement, le débat autour de notre table a fait émerger deux enjeux essentiels, l’un touchant à la manière même de formuler les questions, et l’autre aux institutions dans lesquelles les difficultés peuvent être discutées. Toujours à partir des expériences professionnelles évoquées par les deux personnes assises avec nous, nous nous sommes par exemple demandé s’il était pertinent d’opposer la « solidarité » et l’ « individualisme ». Plus précisément, est-il légitime d’opposer la liberté d’entreprendre (qui valoriserait la responsabilité de chaque individu) et la mise en place d’institutions publiques chargées de la solidarité ? Formulée ainsi, la question nous a semblé posée dans des termes très discutables, puisque les petites et moyennes entreprises, souvent fragilisées par les fluctuations de l’économie, ont sans doute besoin de bénéficier d’aides particulières, dont les très grandes entreprises peuvent se passer eu égard à l’ampleur de leurs bénéfices. Mais se pose alors un autre problème, qui doit aussi être discutée démocratiquement : comment fixer la À la Saint Marcel.le, les esprits étincellent ! 5frontière entre les entreprises qui « mériteraient » d’être aidées (par exemple par des baisses de cotisations sociales) et celles qui ne le « méritent » pas ? Le témoignage d’un entrepreneur qui « ne s’en sort pas seul », renvoie à une autre question : n’existe-t-il pas un mythe de l’autoentrepreneur ou du « self made man » ? La moindre de nos actions – téléphoner, se nourrir, travailler, etc. – ne se soutient-elle pas de tout un réseau d’infrastructures sociales et économiques ? Lorsque nous ne sommes plus soutenus par celles-ci, nous sommes exposés à la plus grande précarité. Ainsi que l’écrit Judith Butler dans Rassemblement (2015) « … le corps est moins une entité qu’un ensemble vivant de relations : il ne peut pas être totalement dissocié de conditions infrastructurelles et environnementales de son vivre et de son agir. Son agir est toujours un agir conditionné, et c’est là un des aspects du caractère historique du corps. En outre la dépendance de l’être humain et des autres créatures à l’égard de ce soutien infrastructurel révèle la vulnérabilité spécifique dont nous sommes affectés lorsque nous sommes privés de tout soutien, lorsque les conditions infrastructurelles se décomposent, ou bien lorsque nous nous retrouvons, sans aucun soutien, dans des conditions de précarité. » Sans soutien économique et social, sans accès à un logement, à des soins de santé, à un emploi, à des droits d’expression politique, à des formes de reconnaissances sociales, à des conditions permettant l’action politique, que sommes-nous, que devenons-nous ? Sans doute est-il vain d’opposer l’initiative individuelle et la solidarité sociale, car personne ne peut agir indépendamment de cette dernière.

 

La nécessaire réinvention permanente de la démocratie

Jusqu'où notre responsabilité s'étend-elle ? 3Dans la mesure où les questions  socio-économiques relèvent de décisions politiques, nous en sommes venus à réfléchir sur les cadres institutionnels dans lesquels elles doivent être discutées. Ici, la question de la responsabilité rejoint celle de la démocratie. Qui doit-être responsable des choix, notamment économiques et sociaux, qui s’imposent à la société toute entière ? La multiplication des strates du pouvoir représentatif – de la commune à l’Union Européenne, en passant par les communautés de communes, les départements, les régions, etc. – produisent, chez le citoyen, une hésitation concernant l’imputabilité. Par ailleurs, la tendance de certains élus à se défausser de leurs responsabilités est propre à créer de la confusion, et parfois de l’indignation. Depuis le 5 novembre 2018, à Marseille, ces tentatives de déresponsabilisation sont devenues encore plus insupportables. Face à l’opacité de beaucoup de décisions politiques et à la langue de bois, voire à la confiscation du pouvoir par quelques-uns, un accord s’est fait autour de la table sur la nécessité de revitaliser notre démocratie, notamment locale, en introduisant davantage de participation et de délibération citoyennes. Aucune méthode miraculeuse ne peut bien sûr être mise en œuvre mécaniquement, et la démocratie est moins une recette à appliquer qu’un problème qui restera toujours à résoudre. La démocratie délibérative pose par exemple, elle aussi, la question de l’imputabilité : devant qui seraient responsables les assemblées délibératives ? Comment s’assurer de leur représentativité ? Selon quelles modalités devraient-elles trancher les débats et prendre des décisions ? Ces questions ne sont pas simples à résoudre. Toutefois, les multiples dysfonctionnements et imperfections de la démocratie représentative ne conduisent pas à son abandon. Pourquoi en serait-il autrement avec la démocratie délibérative ?

 

Multiplier les perspectives

Jusqu'où notre responsabilité s'étend-elle ? 2A l’issue de cette discussion, il est apparu à chacun.e des participant.e.s que notre capacité à assumer la responsabilité de nos jugements politiques dépend en grande partie des différents points de vue auxquels nous pouvons tenter de nous identifier (ne serait-ce que provisoirement). Ici, on peut laisser la parole à Hannah Arendt, qui écrit dans « Vérité et Politique » : « La pensée politique est représentative. Je forme une opinion en considérant une question donnée à différents points de vue, en me rendant présentes à l’esprit les positions de ceux qui sont absents ; c’est-à-dire que je les représente. (…) Plus les positions de gens que j’ai présentes à l’esprit sont nombreuses pendant que je réfléchis sur une question donnée, et mieux je puis imaginer comment je sentirais et penserais si j’étais à leur place, plus forte sera ma capacité de pensée représentative et plus valides seront mes conclusions finales, mon opinion. (…) Le véritable processus de formation de l’opinion est déterminé par ceux à la place de qui quelqu’un pense et use de son propre esprit, et la seule condition à cet emploi de l’imagination est d’être désintéressé, libéré de ses intérêts privés. » Or, pour que nous puissions effectuer cette expérience de pensée consistant à envisager un problème sous le plus d’angles possibles, il est nécessaire d’avoir l’habitude de dialoguer avec des interlocuteurs diversifiés. Plus que jamais, dans notre période où tant de crises s’entremêlent, il est donc urgent de multiplier les espaces dans lesquels la société se réfléchit, et où chaque citoyen peut dépasser son ressenti personnel et sa perspective singulière pour élaborer avec d’autres une réflexion sur l’intérêt général, et les solutions communes. A cette condition, on peut nourrir l’espoir que c’est non seulement chaque individu, mais aussi la société dans son ensemble, qui pourrait cultiver son sens de la responsabilité intellectuelle et politique. @

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