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Du bac pro aux grandes écoles, il n’y a parfois qu’une prépa

Par Agathe Perrier

Journaliste

Au sein du lycée Antonin Artaud (13e arrondissement de Marseille), dans le panel de bacs généraux et technologiques, de BTS et de prépa, se trouve une classe un peu particulière. On l’appelle « CPES », pour Classe préparatoire aux études supérieures. Une parmi tant d’autres en France ? Loin de là, puisqu’elle s’adresse uniquement à des bacheliers issus de bac pro. Et c’est la seule à le faire. Avec curiosité – et aussi un peu d’émotion puisqu’il s’agit de mon ancien « bahut » – je suis allée découvrir en quoi cette section est « unique en son genre ».

 

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Ambiance studieuse pendant le cours d’anglais

Un vendredi matin dans la salle C29. Quinze élèves – tous des garçons – se concentrent sur un texte en anglais. Il y est question de la célébration du mois de l’histoire des Noirs aux États-Unis, de Rosa Parks et de ségrégation. Pas un bruit. Au contraire de la classe d’à côté, où un prof d’italien pousse une gueulante contre ses lycéens de premières qu’il qualifie de « touristes de l’éducation nationale ». Dans la salle C29, des touristes, il n’y en a aucun.

Tous ont au moins un point commun : celui d’avoir obtenu un bac professionnel. « Avant, les jeunes partaient travailler après leur bac pro. Depuis quelques années, ils continuent leurs études, souvent vers un BTS. « On » s’est alors demandé : pourquoi les bacheliers de filières technologiques peuvent poursuivre vers un parcours d’ingénieur et pas ceux des bacs professionnels ? C’est comme ça que la section CPES a été créée », explique Benoît Stauff, professeur de sciences techniques. Derrière ce « on », l’enseignant parle principalement de l’ancienne proviseure du lycée Artaud, Madame Nigita, aujourd’hui retraitée, et du recteur de l’Académie d’Aix-Marseille. Leur concept est resté le même après sept ans d’existence : une classe de 20 étudiants maximum, 40h de cours par semaine, un accompagnement personnalisé. Avec pour objectif que chacun ait le niveau d’intégrer n’importe quelle filière « traditionnelle » au bout de l’année.

 

Un rythme soutenu

Retour dans la salle C29, cette fois en pleine effervescence. Les 15 garçons répondent aux questions de Madame Petey avec un certain entrain. Tout se passe en anglais. L’un d’eux pose une question en français ? L’enseignante ne lâche rien et continue de lui répondre dans la langue de Shakespeare. Ses camarades l’aident en lui expliquant certains mots. Aucune moquerie, mais de l’entraide. Une caractéristique propre à cette classe. « Ils sont peu nombreux et travaillent beaucoup ensemble. Ils s’aident, s’encouragent », reconnaît Madame Petey.

Le petit effectif permet également aux enseignants de s’attarder sur certaines difficultés rencontrées par les élèves. « Les profs sont là pour nous et s’adaptent à nos difficultés. Ils nous amènent jusqu’au plus haut qu’ils peuvent », estime Chams, 18 ans, l’une des personnalités fortes de la CPES. Les progrès de chacun sont spectaculaires en un an. « On part d’un niveau fin collège en début d’année pour arriver à un niveau de fin terminale. On reprend les bases, mais en accéléré », précise Benoît Stauff.

Pas le temps de procrastiner. Les journées commencent à 8h et se terminent à 16h. Suivent ensuite deux heures d’études dirigées obligatoires, chaque jour autour d’une matière différente. « Pour leur apprendre une vraie méthode de travail qui leur servira aussi pour la suite de leur parcours ». Un temps pendant lequel les élèves en profitent pour plancher sur leurs devoirs personnels, accompagnés de leur professeur.

 

« Ça sert vraiment à quelque chose »

« À part travailler, on a le temps de rien », confie Chams après le cours d’anglais. « C’est frénétique, ça ne s’arrête jamais », confirment Dylan et Marwan. Si les deux premiers ont déjà une idée assez nette de leur prochaine étape – Classe préparatoire aux grandes écoles (CPGE) ou BTS aéronautique pour Chams, DUT ou Fac de physique chimie pour poursuivre sur un master puis un doctorat en astronomie pour Dylan –, le cœur de Marwan balance encore. Mais le constat reste clair : « Quand on voit notre évolution rien qu’en un trimestre, on se dit que ça sert vraiment à quelque chose d’être ici ».

Les chiffres sont aussi parlants : tous les élèves passés par la CPES du lycée Antonin Artaud ont intégré une formation traditionnelle dans la foulée. « Cette année nous apporte de grosses compétences dans les matières générales. C’est quelque chose que l’on n’a pas en sortant de bac pro mais que ceux des filières scientifiques ont », considère Farid, aujourd’hui en double diplôme entre l’école Centrale Marseille et un master d’ingénieur à Bruxelles. « On gagne en ouverture d’esprit, en confiance en soi, ça nous aide à nous développer », renchérit Laura, en Master 1 d’architecture après être passée par la prépa. Car si les matières scientifiques sont prépondérantes dans le programme, elles s’accompagnent toutefois de six heures hebdomadaires de français et culture générale où les jeunes sont amenés à s’intéresser à toutes formes d’art et de culture.

 

Ingé, archi, médecine…

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Farid est aujourd’hui en double diplôme entre l’école Centrale Marseille et un master d’ingénieur à Bruxelles © AP

Après la CPES, quatre à cinq étudiants poursuivent sur une CPGE, continuité directe de leur année de remise à niveau. Le reste intègre licences, BTS ou IUT, dans les domaines de l’électricité, l’électronique, la mécanique, mais pas seulement. Dans la promo 2017-2018, une élève a rejoint médecine, deux le domaine de l’éco-gestion, un autre la filière commerciale. Pour entrer en architecture, Laura avait postulé deux ans consécutifs avant la prépa, et essuyé autant de refus. La troisième fois a été la bonne. « Je garde de cette année un excellent souvenir, comme la plus productive et instructive de mon parcours ».

Tous les anciens confirment le caractère intensif de la formation. « Mais c’est bénéfique, j’ai vu beaucoup de mes camarades de bac pro partir directement en BTS et aucun n’a réussi », met en avant Aurélien Dreux, à l’ESIGELEC de Rouen. Après la CPES, il a intégré la CPGE, toujours au sein du lycée Artaud. « On était quatre de ma promo à venir de la prépa. Il n’y avait aucune différence entre nous, issus de bac pro, et les bacheliers de filière générale ou technologique. On avait même quelques petites avancées dans le programme de certaines matières », ajoute-t-il. De la CPES à la CPGE ou d’autres formations supérieures, l’intensité peut grimper encore d’un palier. Une différence à laquelle les élèves sont préparés. Thomas, pourtant scolarisé en classe ULIS depuis l’école (dispositif qui permet la scolarisation d’enfant en situation de handicap), a réussi avec brio son année de remise à niveau. Aujourd’hui presqu’en fin de CPGE, il est prêt à montrer ses capacités aux concours d’entrée des écoles d’ingénieurs.

 

Un profil prisé des recruteurs

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Karamokoba est diplômé de l’école d’ingénieur l’ESIX Normandie et travaille désormais chez EDF © AP

Karamokoba, embauché depuis quelques mois au sein d’EDF DIPDE (division de l’ingénierie du parc nucléaire de la déconstruction et de l’environnement) après être entré à l’ESIX Normandie, recommande vivement d’intégrer la prépa. « Peu importe les études que l’on veut faire derrière, cette année n’est jamais perdue, ce sera toujours quelque chose d’acquis qui servira pour son parcours scolaire et professionnel ». Un point sur lequel sont unanimes aussi bien les professeurs que les anciens étudiants. Avec leur bagage technique acquis en bac pro et l’aspect général en CPES, leur profil est de ce fait très apprécié des recruteurs. Kevin Garnelli, actuellement en deuxième année de CPGE le confirme. « Au cours de ma recherche de stage, en envoyant seulement trois CV, j’ai eu deux offres fermes. Les entreprises ont souligné mon parcours sans que j’aie eu besoin de le faire ».

 

Faites vos vœux

Pour postuler à la CPES, les futurs bacheliers doivent passer par Parcoursup, la plateforme nationale de préinscription vers l’enseignement supérieur. 20 places sont ouvertes chaque année, et ont du mal à trouver preneur. « On a reçu 70 dossiers de demande l’année dernière. On en a gardé 49 : 20 reçus d’office et 29 en liste d’attente. C’est remonté jusqu’en haut mais on n’a pas réussi à avoir 20 élèves en septembre », regrette Benoît Stauff.

Pour l’instant « unique en France », la classe CPES du lycée Antonin Artaud va peut-être faire des petits. Le recteur de l’académie de Grenoble serait intéressé pour dupliquer le dispositif sur son territoire. Une nécessité puisque 178 400 bacheliers sortent de bac pro tous les ans. Et méritent tout autant que les autres de continuer les études supérieures vers des filières générales. A.P.

 

Bonus

  • Quelques précisions sur le programme de la classe CPES du lycée Antonin Artaud : 8h de sciences industrielles, 6h de mathématiques, 6h de physique chimie, 6h de français et culture générale, 4h d’anglais, 2h d’informatique + 8h d’études dirigées obligatoires. Plus d’infos sur le site internet de l’établissement encliquant ici.