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An IV de Scop-Ti : pas assez de pétrole mais des idées

Par Nathania Cahen

Journaliste

Née en 2014 dans la douleur et sur les cendres de Fralib Gémenos, la société coopérative Scop-Ti ne ménage pas sa peine. Mais difficile d’écouler thés et tisanes quand la concurrence, internationale, est effrénée. S’ils manquent parfois de ressources, les coopérateurs n’en multiplient par moins initiatives et démarches. Je suis allée boire un thé avec eux.

 

Blouse vert sapin (avec le macaron SST, pour sauveteur secouriste du travail, sur l’épaule) et casquette assortie, Olivier Leberquier est toujours sur le pont, avec le titre de président de Scop Ti. Il faut dire que la mobilisation coule dans ses veines depuis 2010… si l’on s’en tient à l’histoire provençale. Et bien avant, si on se déplace jusqu’au Havre, d’où il est originaire, quand le site local Fralib avait connu remous, fermeture et reclassement à Gémenos à la fin des années 1990. C’est là que nous nous trouvons. Dans l’usine des « ex-Fralib » (Française d’alimentation et de boissons, filiale du groupe anglo-néerlandais Unilever), outil gagné de haute et longue lutte par les salariés, à l’issue de 1336 jours d’occupation. Quatre ans plus tard, le quotidien n’est toujours pas simple mais il a le mérite d’être. Et puis, au compte-goutte, les petites améliorations laissent espérer des jours meilleurs.

 

Enfin propriétaires

C’est par exemple le règlement de cette affaire de terrain loué à la métropole marseillaise, qui traînait en longueur et n’en finissait pas. Le changement de majorité à la tête de cette institution (communauté urbaine à l’époque des premières discussions), passée du PS à LR, a quelque peu retardé le processus et modifié le montant des loyers. « A l’époque socialiste d’Eugène Caselli, la création d’un pôle de l’économie sociale et solidaire avait même été envisagée ici ». Le rachat des 20 000m² (dont 12 000 m² de bâti) devrait pour finir, se régler avant l’été, via une SCI montée avec le concours de différentes mutuelles de l’économie sociale et solidaire : Entrain (la mutuelle des cheminots), Solimut, et le groupe Mutuelle de France Unie.

 

« Avec 0,4% du marché, la marge de progression est large ! »

An IV de Scop-Ti – pas assez de pétrole mais des idées 3Côté activité, c’est de mieux en mieux, mais loin d’être idéal. La capacité de production et les équipements n’ont pas bougé. Si à l’époque faste, quand Lipton et Éléphant étaient les marques phares, l’entreprise traitait jusqu’à 6 000 tonnes/an, en 2018, la société coopérative a tout juste atteint 172 tonnes – 22% pour les marques maison, le reste pour les marques de distributeurs (MDD). « On espérait beaucoup plus, entre 50 et 60 tonnes pour nos seules marques », reconnaît Olivier Leberquier. Le marché national représente aujourd’hui 12 000 tonnes, et nous en représentons 0,4%. Il y a donc une belle marge de progression ! »

An IV de Scop-Ti – pas assez de pétrole mais des idées 2Les 172 tonnes produites concernent 60 références, dont 22 pour 1336 et Scop Ti bio (100% plantes de France). Du côté des marques de distributeurs, le volet ne s’étoffe pas encore suffisamment. Pour l’heure, les seuls accords nationaux concernent Auchan et Franprix. Carrefour, Casino, Intermarché, Système U et Monoprix ne distribuant que par zones régionales, le sud-est bien souvent. Deux contrats également avec les petites marques Éthiquable (pour le site Paysans d’ici) et Maison Taillefer (Le Temps des cerises). C’est pour développer les partenariats, multiplier les appels d’offre et prospecter qu’un responsable commercial marketing a été recruté voilà un an, avec le statut de prestataire extérieur.

 

« Aucune banque ne nous suit vraiment »

L’équipe actuelle se monte à 58 personnes (en 2010, avant la fermeture, Fralib en comptait 182, dont 76 qui « ont mené le combat »), tous membres de la SCOP. Parmi eux, 41 salariés, deux qui attendent de l’être (la procédure se fait au fur et à mesure des pertes de droits, pour ne pas plomber les comptes de la SCOP), des retraités et des bénévoles. « Soit on réussit tous ensemble, soit on échoue tous ensemble, résume Olivier Leberquier. Mais l’ensemble reste fragile car aucune banque ne nous suit vraiment ». C’est là que le bât blesse, du côté de ces 18 mois qui séparent l’appel d’offre du règlement, pendant lesquels courent des coûts incompressibles – l’achat des matières premières, les salaires… Les besoins de trésorerie sont de l’ordre de 1,5 à 2 millions d’euros. Le chiffre d’affaires 2018 s’est monté à 3,03 millions d’euros (+ 300 000 euros par rapport à 2017), auquel s’ajoute une subvention de la Direccte (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi). Lancée en 2017 pour soulager les finances, une campagne de sociofinancement a touché 2 300 contributeurs et permis de récolter 285 000 euros – encore loin quand même des 700 000 euros visés. Ce crowfuding, toujours d’actualité, a permis de financer les nouveaux emballages et d’approfondir certains axes de développement envisagés.

An IV de Scop-Ti – pas assez de pétrole mais des idées 4Pensé pour doper les ventes, le nouveau packaging 100% recyclable (cellophane comprise) vient de gagner les rayons (j’étais pour ma part adepte du précédent, élégant et décalé). Des fruits colorés habillent désormais les 22 thés et infusions de la marque, à commencer par les nouveaux venus, le thé noir Grand Yunan et l’infusion Du nord au sud. Pas de surprise concernant les produits phares, ces grands classiques que sont avec l’Earl Grey, le thé vert à la menthe et l’infusion du soir. Il faudra attendre pour vérifier si l’habit est gage de succès ! L’idéal serait, avec les fonds adéquats, de se payer la gaufre d’une vraie campagne de publicité… En attendant, d’autres pistes sont explorées, comme des partenariats autour d’échanges produits : avec MonClubBeauté par exemple, qui glisse des sachets d’infusion dans chaque colis.

 

Une filière des plantes aromatiques et médicinales ?

C’est un projet qui tient à cœur aux coopérateurs, car il privilégie le bio et le local : la création d’une filière des plantes aromatiques et médicinales, intégrant toutes les régions de France, est en effet séduisante. « Avant, on récoltait jusqu’à 500 tonnes de tilleul en France, aujourd’hui c’est 10 à 15 tonnes. Les grands groupes privilégient l’achat à bas prix, en Amérique latine notamment ». Conséquence, les récoltes font de fabuleux voyages, acheminées jusqu’à Hambourg par bateau avant de partir pour Katowice, en Pologne, où elles sont conditionnées, puis envoyées en France pour distribution. Dans la gamme Scop Ti bio, le tilleul vient de Buis-les-Barronies, dans la Drôme, où il est récolté et séché par les producteurs locaux, puis coupé sur place par l’entreprise partenaire Senteurs de Provence. « C’est sûr qu’on le paye cinq à six fois plus cher, mais le bilan carbone n’est pas le même. Il faut savoir ce que l’on veut ! »

 

Bonus

  • An IV de Scop-Ti – pas assez de pétrole mais des idées 5Sur le fonctionnement des Scop, tout ou presque dans ce décodage de Marcelle.
  • Pour donner un coup de pouce à la Scop Ti, vous pouvez (devez !) acheter / offrir les thés et tisanes de la marque 1336. Ou les commander en ligne si la supérette du coin n’en propose pas. Si vous préférez le café, ou si vous souhaitez juste faire un geste solidaire, vous pouvez aussi adhérer à l’association Fraliberthé, pour un montant de 13,36 euros.

 

  • Dates clé : 1976 Unilever, multinationale anglo-néerlandaise, achète Fralib à Pernod Ricard – 1989 L’usine Fralib de Marseille dans la zone franche de Gémenos – 1998 Au Havre, Unilever ferme l’usine Fralib et délocalise 122 emplois à Gémenos – 2010 Unilever annonce la fermeture de l’usine de Gémenos et la délocalisation de la production (en Pologne !) – 2013 La justice annule pour la 3e fois le plan social d’Unilever – 2014 Unilever et les salariés signent un accord : Unilever versera 2,85 millions d’euros pour le projet de Scop Ti mais celle-ci n’obtient pas la marque Eléphant – 2015 Naissance de la marque 1336 – 2017 Campagne de sociofinancement – 2019 Nouvel habillage
  • Les dates de la tournée du spectacles Parole de Fralibs, c’est ici