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Comment aider les ados surdoués en rupture scolaire ?

Par Marie Le Marois

Journaliste

Non, les HP (Haut Potentiel) ne sont pas forcément des premiers de la classe. Sur environ 200 000 enfants concernés, près de la moitié est en échec à l’école, quand une phobie scolaire n’a pas été développée. Zébra Alternative est la seule structure en France qui leur est dédiée à 100%. Mon fils a passé deux ans chez Zebra en 4eet 3e, avant de reprendre sa scolarité, regonflé à bloc. J’ai eu envie de partager la découverte de cette association. Pour offrir cette ressource à d’autres parents en détresse. Et aux adolescents en souffrance.

 

Zébra, une structure pour les adolescents atypiques en rupture scolaire 1
Tatiana, référente  »bien-être » avec un jeune  »Zèbre »

Fondé à Marseille par la psychologue Jeanne Siaud-Facchin et conventionné par l’Education Nationale, ce lieu pluridisciplinaire permet aux enfants de la 6e à la terminale de se poser, se ressourcer, identifier et renforcer leurs compétences naturelles grâce à un accompagnement thérapeutique et scolaire individualisé. Sur les 48 jeunes inscrits, 15 viennent des quatre coins de la France (Grenoble, Metz, Paris, Toulouse…). La première visite chez Zébra est déstabilisante. Nos repères sont mis à mal. Ni école, ni maison de ‘’repos’’, la structure est hybride. Difficile de comprendre. Les jeunes vont et viennent. Jouent au foot, aux échecs, au piano, discutent sur les marches de l’entrée. Partagent un pique-nique sur un bout de table. A observer de plus près, tout est parfaitement structuré et encadré, avec une directrice, deux référentes (bien-être et scolaire) et 14 intervenants. Quand ils ne sont pas en atelier, les jeunes évoluent sous l’œil attentif de Tatiana, la référente bien-être. Elle s’assure que tout le monde va bien, sent l’humeur de chacun, crée du lien entre des âges très disparates, impulse une dynamique de groupe, s’assure que les règles sont bien respectées. Et surtout prend le temps d’écouter.

 

Des jeunes déconnectés de leurs corps et de leurs émotions

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Charlotte et Tatiana, en pleine discussion avec un  »zèbre »de 6e

Pendant cette pause déjeuner, Tatiana est totalement absorbée par l’histoire de Simon*, 11 ans. Le plus jeune de Zébra. Une histoire d’arbre empoisonné qui doit trouver un antidote, « une histoire qui est en fait la sienne, c’est très émouvant ». En face d’eux déjeune Charlotte. Cette thérapeute a animé le matin même l’atelier ‘’Boussole’’ pour aider les terminales à mettre en place un projet post bac. « Très peu d’entre eux souhaitent poursuivre des études supérieures. Avec différents outils, je les encourage à avoir une meilleure connaissance de soi : identifier qui ils sont, leurs fragilités et leurs atouts ». Sabine, une autre thérapeute, a animé des séances de shiatsu toute la matinée, atelier que les jeunes adorent tout comme l’art thérapie ou le yoga. La plupart sont déconnectés de leurs corps et de leurs émotions.

 

Des jeunes singuliers dans leur comportement, la gestion de leurs émotions, leur façon de raisonner et d’apprendre

Zébra, une structure pour les adolescents atypiques en rupture scolaire 8Lorsqu’ils arrivent chez Zébra, ces jeunes sont cassés. Certains sont en rupture scolaire, d’autres en rupture sociale. Parfois les deux. Beaucoup rencontrent des difficultés avec leurs parents. Les familles sont abimées quand elles contactent la structure. Les parents sont à bout. L’origine du mal-être des jeunes est multiple mais « leur point commun est leur façon de fonctionner, différente de ce qu’on attend. Nous, les parents, l’école, la société. Ils ne perçoivent pas les codes scolaires et/ou sociaux de la même façon », souligne Valérie Girousse, la directrice solaire de Zebra. « Des troubles qui pourraient être bientôt reconnus comme un handicap ».

 

Zébra permet avant tout de souffler

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Pause déjeuner et jeu d’échec

Julien est en terminale, il vient de Trets (au nord d’Aix) chez Zébra chaque mardi et jeudi : « je n’allais plus au Lycée, je n’arrivais plus à apprendre. J’étais bloqué. Venir ici permet de me redonner un rythme, me remettre en selle. Je ne retourne toujours pas en cours mais je me sens mieux ». En face du jeu d’échecs, Manon, en 1ère, qui vient trois demi-journées par semaine : « ça me permet de souffler et de tenir en cours le reste du temps ». A ses côté, Max, en 3e, une semaine sur deux chez Zébra : « Quand je viens, je me détends et je respire. C’est une bouffée d’oxygène. Du coup, j’arrive à mieux gérer les cours au collège ». La vocation première du lieu est que les enfants puissent d’abord se poser, être accueillis comme ils sont, valorisés dans leurs compétences naturelles. Soutenus et encouragés. Je me souviens que chaque soir, mon fils rentrait joyeux en disant : « J’ai joué aux échecs, j’ai appris un tour de magie, j’ai fait une tarte aux pommes, du tir à l’arc… » C’était un changement radical : il ne ratait plus, il réussissait.

 

Un emploi du temps sur-mesure

Une semaine sur deux, un mi-temps, un plein temps, un jour par semaine… L’emploi du temps est aménagé selon la problématique de l’élève et en accord avec l’établissement de référence. Une convention est signée dans le cadre d’un PAP (Plan d’Accompagnement Personnalisé). Justement, Valérie Girousse, la directrice de Zébra, est en ligne avec le proviseur d’un lycée de Nîmes. Une élève de seconde en phobie scolaire, dans un tel état qu’elle est dans l’incapacité de mettre un pied à l’école. C’était le cas de Noé, en seconde, enfermé chez lui pendant deux ans, à ne voir personne avant d’intégrer Zébra à plein temps en fin d’année dernière. « Il a fait un jour d’essai mais sans succès. Nous nous sommes alors déplacés, nous sommes venus chez lui ». Parfois encore, il lui est difficile de sortir. Tatiana, la référente bien-être, l’appelle tous les matins, quand elle ne va pas le chercher directement chez lui.

 

Première étape : aider l’enfant à retrouver confiance en soi, en ses compétences naturelles

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Atelier Art-Thérapie

Cette souplesse est la force de Zébra. Elle permet aux encadrants d’être au plus près des besoins de l’enfant. Chaque jour, sauf le mercredi, jour de fermeture, des ateliers sont proposés. Libre au jeune de s’y inscrire. Théâtre, échec, Do In (technique d’auto-massage issu de la médecine traditionnelle japonaise), shiatsu, hypnothérapie, art thérapie en individuel et en groupe, yoga, cuisine, relaxation, PNL (programmation neuro-linguistique), travaux manuels, boxe, sports collectifs… Et bien-sûr, psy avec Sophie, présente deux jours et demi par semaine. Les propositions sont nombreuses et choisies le matin même sur le tableau mais ici, les jeunes sont libres de ne rien faire. Tatiana organise alors pour eux un jeu, impulse une discussion.

 

Quand l’enfant va mal, tout est débranché dans son cerveau

L’absence de contraintes et d’obligations soulage ces jeunes. Tout se passe tranquillement et sans stress. Pour cela, il faut, en tant que parent, mettre de côté ses attentes, son impatience, son besoin de résultats. Tiana, qui a témoigné dans un livre (voir bonus), est restée un an à dormir sur un canapé chez Zébra avant de reprendre vie et goût à ses études. « Quand l’enfant va mal, tout est débranché dans son cerveau. Plus aucun circuit d’apprentissage ne fonctionne », explique Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne.

 

2ème étape : aider l’enfant dans son parcours scolaire

Zébra, une structure pour les adolescents atypiques en rupture scolaire 5Si la scolarité n’est pas la vocation première de Zébra, elle est organisée au mieux « pour continuer à soutenir les jeunes, pour qu’ils ne s’enfoncent pas d’avantage dans le décrochage scolaire », souligne la directrice de Zébra. Tous les matins, Marylin, la référente scolaire, accompagne les élèves là où ils en sont dans leurs études, soutenue par deux profs de maths et physique. Certaines écoles, très coopérantes, envoient les contrôles chez Zébra pour que les élèves puissent les passer sans stress. Ceux qui sont inscrits au CNED suivent le programme, comme Jérémy, qui est là depuis la 4e et passe son bac en juin. L’association vise la réintégration scolaire pour chacun des protégés et s’y attelle. Mais parfois, cela ne fonctionne pas. Jérémy a essayé de reprendre le chemin de l’école en Seconde mais a craqué au bout d’une semaine.

 

« Sans Zébra, je ne serais plus de ce monde »

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La directrice de Zébra avec Ismène, qui a réintégré le système scolaire

Valérie Girousse, la directrice, aimerait davantage d’intervenants, notamment plus de profs, si l’association en avait les moyens. Les subventions (région, département et Éducation Nationale) diminuent d’année en année. Au point qu’elle lance une campagne de Crowdfunding. « Zébra n’est pas en péril, mais je ne suis pas sereine », confie celle qui porte à bout de bras l’association depuis ses débuts. Son moteur ? Les jeunes qui retrouvent le sourire, comme Noé (NDLR – le garçon resté chez lui pendant deux ans). Et tous ceux qui reviennent l’embrasser. Justement voilà Ismène, rayonnante. Elle a passé un an chez Zébra à plein temps avant d’intégrer une 2de professionnelle en communication visuelle. « J’avais peur des gens, j’étais perdue. Cette année m’a métamorphosée. Sans Zébra, je ne serais plus de ce monde ».

*Tous les prénoms sauf celui d’Ismène ont été changés

 

 BONUS

 

Les besoins :

  • Des familles d’accueil à Marseille pour les jeunes qui viennent de toute la France, une nuit par semaine à plusieurs (indemnités d’environ 30 € par nuit à titre indicatif)
  • Des profs d’histoire-géo, français, philo et langues (sensibilisés aux personnalités atypiques) pour la rentrée scolaire 2019
  • Zébra Alternative a été fondé en 2011 par Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne. C’est à force d’accueillir des jeunes en rupture scolaire dans son cabinet qu’elle a eu l’idée de créer une structure pour eux, « pour ne pas les laisser au bord du chemin ».
  • Une structure similaire a vu le jour à Nantes sous l’impulsion d’une maman d’un ex Zébra : Association de A à Zèbre
  • Zébra vient de Zèbre. Précoce, surdoué, Haut-Potentiel… Contrairement à l’image renvoyée, ces termes ne désignent pas des enfants ‘’en avance’’. Mais un fonctionnement intellectuel et émotionnel atypique qui peut être paralysant. Raison pour laquelle la psychologue Jeanne Siaud-Facchin, leur préfère celui de ‘’Zèbre’’. Comme cet équidé qui possède des rayures uniques, comme les coups de griffe de la vie, comme ces animaux indomptables mais dépendants du groupe
  • Livre Je suis un Zèbre

Zébra, une structure pour les adolescents atypiques en rupture scolaire 7Son histoire est aussi celle de tous ces enfants malmenés à cause de leur différence. Elle y tient. La voix est grave, le regard adulte mais le sourire enfantin. Il jaillit quand elle est gênée. Et Tiana est gênée d’être en lumière, elle qui s’est longtemps débattue dans l’ombre. Après une enfance heureuse et entourée, cette Marseillaise se confronte à sa particularité en CM2. Son amour pour Georges Brassens, ses aptitudes littéraires, son imagination détonnent. Au collège, elle devient tête de turc. Crachats, sac balancé, moqueries… « pas bien méchants », lui rétorquent les profs. Alors, elle subit en silence ce harcèlement qui détruit à petit feu son estime d’elle-même. Deux ans de souffrance. Elle a honte, culpabilise. Si on la malmène, c’est de sa faute, non ? Pourtant, Tiana fait tout pour se fondre dans la masse. Et par là, se coupe encore un peu plus d’elle-même. En 4e, elle implose. Son corps se manifeste, des saignements de nez ininterrompus. Sa mère l’inscrit dans un collège plus petit, bienveillant. Mais le traumatisme est là, tapi. A la peur des autres s’ajoute la peur de la mort qui se transforme en crises d’angoisse. Tiana se scarifie. Pour expurger sa souffrance, se laver de ses maux, se punir aussi. A l’hôpital, où elle est internée quelques mois, elle est soignée pour schizophrénie par des médecins désorientés, un traitement qui l’enfonce un peu plus. Survient alors une lueur d’espoir grâce au livre  »L’enfant surdoué », conseillé par une amie de sa mère. Elle s’y reconnaît tellement : les émotions qui la submergent, la sensibilité à fleur de peau, les sens aiguisés, le sentiment d’être décalée. Grâce à l’association Zébra, la jeune fille s’ouvre lentement à la vie. Elle apprend à nommer et calmer ses émotions, et à prévenir ses montées d’angoisse. Mais ses tentatives d’intégrer le lycée puis un CAP Fleuriste tournent court, on ne se libère pas aussi facilement du cauchemar du harcèlement. L’écriture devient alors un formidable exutoire. C’est d’ailleurs par le biais d’un de ses textes postés sur la page Facebook de Zébra que Tiana a été sollicitée par un éditeur pour écrire ’’Je suis un Zèbre’’. Aujourd’hui, la jeune femme crée des évènements éphémères autour des mangas. Son livre et sa chanson  »Je suis un zèbre »(140 686 vues) continuent à parler aux jeunes atypiques.