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Le Gyptis, une oasis dans un désert culturel

 
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Par Guylaine Idoux, journaliste

 

Marre des blockbusters américains et des tickets hors de prix ? Gros plan sur le Gyptis, qui fêtera ses cinq ans cette année. Porté par une équipe de la Friche, ce cinéma fait le pari d’une programmation exigeante, au cœur du quartier de la Belle-de-Mai. De quoi attirer les cinéphiles, bien sûr, mais aussi les habitants, dont certains n’étaient jamais allés au cinéma. Mieux, certains sélectionnent les films à l’affiche, dans le cadre d’un club de programmation participative.

 

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Il fait aujourd’hui tellement partie du paysage cinématographique qu’on a l’impression qu’il a toujours été là : le cinéma Gyptis, ses 170 places assises (199 de plus avec le balcon, ouvert lors des grands événements), sa programmation pointue, axée documentaires et jeune public, et surtout thématique. « Une rareté en France », rappelle Nicolas Roman-Borré, l’un des artisans de cette aventure. En coulisse, des fonctionnaires territoriaux joints ici et là pour tâter l’intérêt d’un reportage sur le lieu, avaient confirmé : « L’équipe a fait un travail formidable depuis la reprise de la salle, en 2014 ».

 

Au Gyptis, les habitants font leur cinéma 1Et c’était loin d’être gagné ! Nicolas Roman-Borré reconnaît même quelques sueurs froides au départ : « J’étais hyper convaincu mais certains arrivaient quand même à me mettre le doute, quand, aux réunions publiques, ils nous assénaient que ça ne marcherait jamais dans ce quartier ». Bienvenue au cœur du 3e arrondissement, le plus pauvre de France selon l’Insee, avec plus de 30% de chômage, et en plus mal desservi, le soir, par les transports en commun. Bref, un no man’s land culturel (à part la Friche voisine, bien sûr), où rares sont les familles qui peuvent s’offrir une sortie ciné à 10 euros par personne, où il était aussi sacrément osé de vouloir lancer une salle à la programmation exigeante, avec l’ambition de la faire classer « Art&Essai » le plus vite possible. « Rappelons qu’en 2013, il n’y avait plus qu’une seule salle « Art&Essai » pour tout Marseille : l’Alhambra, dans les quartiers Nord. »

 

Prix doux et programmation participative

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Le Gyptis aura vite fait taire les oiseaux de mauvais augure en trouvant -presque- tout de suite son public. « Vingt-trois mille personnes la première année et une moyenne de 35 000 depuis », se réjouit Nicolas Roman-Borré, qui attribue notamment ce succès à l’ouverture au jeune public : « C’est un travail quotidien dans le cadre des dispositifs d’éducation à l’image, en lien avec le CNC. Au total, 120 classes du quartier travaillent avec nous, de la primaire au lycée. C’est très émouvant, surtout quand il s’agit d’enfants qui viennent pour la première fois au cinéma ! Ils sont perdus quand les lumières s’éteignent, avant d’être cueillis par la magie du grand écran. Et ils te remercient en sortant. »

Les familles, aussi, peuvent remercier le Gyptis, puisque le lieu a fait le choix de prix doux, surtout lors des séances Jeune Public, avec des billets à 2,50 euros, adultes compris. Quand on sait que le prix moyen d’une place de cinéma, aujourd’hui en France, tourne autour de 10 euros, on mesure l’effort, d’autant plus remarquable que l’équipe ne cède rien sur le front qualitatif. Outre la programmation exigeante (voir ci-dessous) et un foisonnement d’événements (rencontres avec les réalisateurs, ateliers enfants et même… un « ciné karaoké » lors du film Bohemian Rapsody (« mamaaaaaah, hohohoho ») !), le Gyptis est allé jusqu’à créer un « club de programmation participative » : « Il réunit deux fois par mois des cinéphiles de tous bords, beaucoup d’habitants du quartier. Ils choisissent les films projetés l’été sur le toit-terrasse de la Belle de Mai ainsi que les films des quatre Ciné-Dimanche annuels, le prochain le 31 mars, sur l’écologie ! »

Innovant, participatif, ouvert, différent, populaire, exigeant… Les compliments pleuvent sur le Gyptis, dont on ne doute pas qu’il saura faire face avec la même intelligence aux défis qui l’attendent : améliorer la desserte en transports en commun en soirée (en collaboration avec le collectif d’habitants La Belle Navette), et résister face à la multiplication annoncée des salles de cinéma marseillaises. Y aller, c’est les déjà aider.

 

Bonus

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  • L’histoire : baptisé du nom d’un des personnages du mythe fondateur de Marseille, ce cinéma a été créé en 1913. Endommagé par le bombardement de mai 1944 (qui a complètement détruit l’église de la Belle de Mai voisine, reconstruite dans un style moderniste), le petit cinéma de quartier résiste jusqu’en 1975. Laissé ensuite à l’abandon, il est repris en 1987 par la compagnie Châtot-Vouyoucas, qui le transforme en théâtre. En 2014, la Friche sollicite -et obtient- l’aide des collectivités territoriales, pour recréer une salle de cinéma de quartier. En 2016, le Gyptis est classé Art et Essai.

 

  • La programmation : thématique, c’est-à-dire articulée autour d’un thème qui change toutes les six semaines, elle est à la fois pointue et éclectique, du blockbuster (mais oui, quand même, il y en a) au documentaire sur les Comores (l’une des grandes communautés du quartier est comorienne), en passant par le film en noir et blanc. Elle est signée de la programmatrice Juliette Grimont, de la société de distribution et de production Shellac.

 

  • Y aller : Le Gyptis, 136 rue Loubon, 13003 Marseille, tél. 04 95 04 96 25. Depuis Centre-bourse : bus 31 et 32, arrêt « Loubon Barbini » (env. 20mn). Depuis Réformés-Canebière : bus 33 et 34, arrêt « Clovis Hugues » (env. 15mn).