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Cultiver des graines pour reprendre racine

Par Marie Le Marois

Journaliste

Vous pouvez enfin acheter le nouveau dada des grands chefs : les micro-pousses. Vous savez, ces petites feuilles de différentes couleurs, entre la graine germée et la mini plante. Cultivées par Le Paysan Urbain à partir de graines d’herbes et de légumes, récoltées au stade le plus nutritif de leur développement, elles sont un concentré d’énergie, de vitamines, de minéraux et de goût. Non seulement ces merveilles poussent en deux semaines, mais elles permettent à des cabossés de la vie de s’enraciner. Tout doucement.

À la fois entreprise agricole et chantier d’insertion, Le Paysan Urbain porte une vocation sociale, environnementale mais aussi économique. Cette structure hybride et fière de l’être commercialise ses produits depuis janvier. J’ai rencontré les responsables (super bonnards) – Cécile, Arnaud, Benjamin, Guillaume le président et Benoît le fondateur -, dans leur serre située en haut d’une colline qui surplombe les cités du 13e.

 

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Guillaume, Cécile, Arnaud, Benjamin et Benoît, le fondateur.

Très concentrée, Pauline coupe minutieusement les feuilles de tournesol à l’aide d’une grande paire de ciseaux. A moins que ce ne soit de la moutarde, du pois vert ou du brocoli. À part la betterave et le chou rouge, reconnaissables à leur couleur pourpre, il est difficile d’identifier les autres légumes. Les quatre boss se sont limités à 12 micro-pousses, sélectionnées pour leur goût, leur forme, leur couleur mais aussi leurs origines européennes et bio. Elles s’étalent en mosaïque sur des tables de culture dans une immense serre surchauffée (par le soleil, bien-sûr) implantée dans le parc du Cloître, futur pôle d’innovation sociale administré par les Apprentis d’Auteuil à Marseille. Les espaces verts ont été mis à la disposition de l’équipe de Paysan Urbain en échange de leur entretien et de l’accueil du public, le tout englobé dans un projet à vocation sociale.

 

Des personnes au RSA, des jeunes sans formation, des chômeurs âgés longue durée

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Pauline, en contrat d’insertion, coupe les têtes des micro- pousses @Genghis Garde

Pauline est l’une des sept personnes en contrat d’insertion depuis le 9 octobre, au démarrage de l’activité. À la voir si active et perfectionniste, on ne comprend pas la raison de sa présence. Aucun signe apparent de marginalité. « Ma santé fait que ma vie est en dents de scie. Je n’ai pas de diplôme, pas de permis. Je suis travailleur handicapé ». Cette jeune femme de 33 ans a un contrat de six mois renouvelable pendant deux ans et travaille 26 heures par semaine pour un SMIC, comme le reste de l’équipe. Des personnes au RSA, des jeunes sans formation, des chômeurs âgés longue durée. Des hommes, des femmes, âgés de 25 à 58 ans…suffisamment en difficulté pour qu’ils aient besoin d’un accompagnement, mais pas trop quand même pour pouvoir travailler sur ce chantier. « Tout le monde peut venir. Nous n’avions pas envie de sélectionner un profil particulier, la différence fait la richesse », insiste Cécile, l’une des quatre responsables. Cette femme lumineuse a fait carrière dans l’agroalimentaire avant de rejoindre l’aventure de l’agriculture urbaine, en quête d’indépendance, de sens, et d’envie de reconnexion à la terre. Au Paysan Urbain, elle cumule plusieurs postes et s’estime couteau suisse, comme le reste de l’équipe responsable.

 

Tremplin entre une vie de galère et un emploi durable

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@Genghis Garde

Chaque semaine, une journée est consacrée à la résolution des freins à l’emploi, avec un accompagnant socio-professionnel. Il s’agit par exemple, pour Adrien qui vit dans la rue avec sa femme et ses six enfants, de trouver un logement. Une question de logement également pour Julia, qui vit à l’hôtel avec ses quatre enfants et sa mère à charge. « Avoir des fiches de paie lance une dynamique », explique Arnaud,  » le jeunot », formé à l’entrepreneuriat social et également responsable. « Prenez par exemple Sadate. Il est réfugié afghan. Avec son titre de séjour de six mois, aucune entreprise ne veut le prendre en CDI et du coup, il ne peut pas décrocher le titre de séjour d’un an… C’est un cercle vicieux ».

 

Paysan Urbain offre un cadre et un tremplin

Grâce à ces contrats d’insertion, les entreprises ont moins peur d’embaucher. « D’autant qu’avec tout ce qu’elles ont vécu, ces personnes sont très démerdes, elles savent tout faire, constate Arnaud. Le seul problème est qu’elles sont sorties du système ». Travailler au Paysan Urbain, avoir des horaires, des responsabilités – aussi minimes soient-elles – les structure. Leur donne une colonne vertébrale : « Paysan Urbain, c’est un tremplin entre une vie de galère et un emploi durable ». Un des salariés est déjà en « sortie positive », il vient d’être embauché dans une entreprise de menuiserie.

 

BSP (Bon Sens Paysan)

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Cécile, l’une des responsables @Genghis Garde

Si Paysan Urbain se veut inclusif avec toutes les trajectoires de vie, l’équipe concède que la difficulté est de créer une cohésion entre les personnes en insertion. Pas évident quand on ne parle pas la même langue, « mais il se passe des belles choses », insiste Cécile en se remémorant la fois où elle a vu Adrian et Sadate se marrer ensemble alors qu’ils parlent un français approximatif. Ou le jour où Karim a expliqué à Julia comment fonctionnait le réseau de transports marseillais. Mais si personne n’a de formation de psychologue ou d’éducateur, comment font-ils si l’un des salariés ‘’pète un plomb’’ ou si l’ambiance dégénère ? « On fait appel à notre BSP. Bon Sens Paysan », assure Arnaud, placide.

 

Le pouvoir de la terre

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@Genghis Garde

Mais les heurts sont rare, la terre offrant un pouvoir apaisant. « Les salariés travaillent du vivant, se reconnectent avec la nature. Ça calme, nourrit la confiance en soi, renforce bien-être et autonomie », observe Cécile. Pauline, la jeune femme de 33 ans reconnue comme travailleur handicapé, souligne l’effet positif de travailler les mains dans la terre et en plein air. « C’est mieux pour la tête que de rester chez soi ! ». Elle est portée également par « ce projet ambitieux au potentiel énorme ».

 

Micro-pousse, un produit de niche mais aussi d’avenir

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Pauline en contrat d’insertion, devant le compost

Et c’est vraiment énorme : de sept salariés, Le Paysan Urbain est passé à neuf en à peine trois mois. D’une dizaine de kilos de micro-pousses, l’équipe vise 4 tonnes l’année prochaine et un équilibre dans deux à trois ans. Les chefs, pour ne citer que Le Môle Passédat, le Bubo (nouvelle table bistronomique), Saison (nouvel étoilé de Marseille), les Trois Forts, l’Epuisette, la Table de Sébastien et bientôt le restaurant du Cloître, adorent. « Ils connaissaient la micro-pousse pour déjà l’utiliser mais nous plébiscitent car notre produit est local et a plus de goût ». La micro-pousse intéresse également la cosmétique, un partenariat dont ils ne peuvent pas parler est en cours. Pourquoi sont-ils les seuls dans la région à s’adonner exclusivement à cette culture ? « Elle est artisanale et prend du temps », souligne Benoît, le fondateur du Paysan Urbain. Ce trentenaire passionné me montre fièrement son compost. Des racines de micro-pousses putréfiées qui serviront de terreau pour les cultures à venir. Mais aussi le futur potager de légumes anciens, dessiné en demi-mandala, sur lequel Pauline a hâte de travailler.

 

*— Le Fonds Épicurien, parrain de la rubrique « Alimentation durable », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité, mais n’a en rien influencé le choix ou le traitement de ce sujet. Il espère que cela vous donnera envie de vous abonner et soutenir l’engagement de Marcelle – le Média de Solutions —

 

Bonus

* Besoins : des financements ! 1) pour lancer les ateliers pédagogiques avec les enfants du quartier, des supports verts pour sensibiliser le public au ‘’bien manger’’ et 2) pour acheter une chambre froide, des vélos cargos pour livrer les micros pousses en centre ville et pourquoi pas récupérer les composts des particuliers.

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* La boîte de micro-pousses est aujourd’hui vendue 2 € à la ferme, avant d’être distribuée dans les épiceries paysannes d’ici juin. L’adresse : 20 bd Madeleine Remusat, Marseille (13e). Tél. : 06 12 50 56 84

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@Genghis Garde
  • Benoit Liotard est le fondateur du Paysan Urbain.Ce montpelliérain d’origine s’est lancé en 2015 à Romainville, dans la banlieue parisienne, avec l’idée de développer un modèle d’agriculture urbaine vertueux sur le plan économique, social et environnemental. Fructueux, le labo de Romainville va prochainement déménager sur un site plus important dans la 20eà Paris. Aujourd’hui Marseillais (« marre de Paris, envie de retourner dans le Sud »), c’est dans la cité phocéenne que Benoit développe son deuxième site.

 

Paysan Urbain, vecteur d’insertion pour les personnes en marge 9 * Le Cloître, Pôle d’innovation Sociale Économique et Environnementale,est composé de ‘’faiseurs d’avenir’’. Des entrepreneurs qui œuvrent dans l’innovation sociale et s’engagent à s’impliquer dans la formation des jeunes : La Conciergerie Solidaire, VAE, Les 2 Rives, Simplon PACA, Paysan Urbain, TOTEM Mobi, Skola Marseille, L2phone, Mina Kouk Traiteur, TEKIO (acteur de l’innovation sociale) et le restaurant Les Jardins du Cloître. Ce dernier ouvrira ses portes au printemps pour proposer une ardoise de saison, locale et bio, que son chef Lionel Werner ajustera chaque jour. Ce restaurant inclusif s’est engagé, comme toutes les entreprises partenaires du Cloître, à former des jeunes dans les métiers de cuisiniers et serveurs.