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Toulon, l’incroyable résurrection

 

Par Guylaine Idoux, journaliste – Photos Edwige Lamy

 

Euh, Toulon… vraiment ? Oui, Toulon, absolument ! Minée par les années de plomb, le clientélisme et la montée des extrêmes, la Varoise a fait sa mue. La voici aujourd’hui pimpante, ou presque. En tête de ligne : l’ex « Petit Chicago », le centre ancien longtemps abandonné à tous les trafics, métamorphosé grâce à une ambitieuse politique de rénovation urbaine, menée sous le double signe du béton et de la culture. Marcelle est allée voir de près le fruit de cette longue gestation, menée aux forceps. Et elle a découvert un beau bébé, encore fragile, certes, mais qui promet.

 

Les Toulonnais sont unanimes : leur ville a changé. Et elle revient de loin. « En 2002, quand j’ai été nommée à la tête du Musée national de la Marine, j’étais ravie de la mission mais beaucoup moins de la ville que je trouvais terne et grise… Je me suis donnée cinq ans », raconte Cristina Baron. La directrice n’est jamais repartie et  continue de diriger avec un bel entrain le fameux musée, incontournable dans une ville qui vit à l’ombre du plus grand port militaire de France, reclus derrière les murs de l’arsenal. Au loin, les silhouettes grises des navires de guerre rappellent son importance stratégique.

À Toulon, l’incroyable résurrection 1Même impression de départ pour Pascale Boeglin-Rodier, co-directrice, avec l’acteur Charles Berling, du théâtre Liberté : « Pour être honnête, quand Charles, qui a grandi à Toulon, m’a fait visiter la ville pour me convaincre de prendre le poste, j’ai failli renoncer. Je l’ai trouvé ringarde, pardonnez-moi le terme, mais bon… Il n’y avait aucune boutique sympa, plus personne dans les rues après 19 heures. Dans le centre historique, il y avait des rues entières avec des vitrines abandonnées… Heureusement que le projet de théâtre était vraiment motivant, sinon je ne serais pas venue ». Dix ans ont passé. Pascale Boeglin-Rodier, elle aussi, est restée. Et pas uniquement parce que le Liberté, aujourd’hui labellisé scène nationale, est l’une des plus belles aventures artistiques des dix dernières années dans le sud.

À ses yeux, comme aux yeux de beaucoup d’autres, Toulon est une ressuscitée. Littéralement. « Quand des artistes viennent jouer, ils arrivent au mieux sans connaître, au pire avec des a priori. Ils sont stupéfaits de découvrir sa beauté. Et tous veulent revenir ! », s’amuse la directrice du théâtre, lui-même l’une des icônes de la renaissance culturelle. Fondé en 2011, le Liberté se nourrit de ce renouveau, et inversement. « Nous sommes très ouverts aux synergies et nous tenons à être présents hors les murs. Outre notre programmation, très éclectique, nous organisons l’été « Liberté-Ville », une série de spectacles dans la ville, en particulier dans le centre historique, et « Liberté-Plage », des concerts d’électro qui attirent plus de 50 000 jeunes sur trois soirs ». Cinquante mille jeunes… Pendant trois soirs… Sur les plages de Toulon. Oui, vous avez bien lu !

 

Un travail en coulisses

À Toulon, l’incroyable résurrection 2Ces mêmes jeunes « découvrent » le centre historique de Toulon, jusqu’il y a peu une sorte de no man’s land, réputé mal famé, et déserté… Situé aux portes du port militaire, face au port de pêche et aux ferries en partance pour la Corse et la Sardaigne, l’entrelacs de ruelles a toujours eu un parfum de quartier chaud, où venaient s’encanailler les marins à l’escale. Après-guerre, la tendance s’est accentuée : surnommé le « Petit Chicago », ses trafics en tous genres et ses bars louches ont fait fuir les habitants, beaucoup vers le Mourillon, le quartier des plages, devenu une sorte de centre-ville parallèle. Dans le même temps, la ville était gangrénée par le clientélisme et les règlements de compte, jusqu’à la victoire du Front national, en 1995, qui a jeté l’opprobre sur la ville. Pire : la gestion plus que chaotique du parti d’extrême-droite a achevé de laisser la ville exsangue.

En 2001, la ville bascule à nouveau. C’est cette fois vers un maire (LR), Hubert Falco, qui parle de redonner aux habitants « la fierté d’être Toulonnais ». Ils sont peu à y croire, alors. « Les premières années, nous avons mené un travail tout en discrétion. Hubert Falco a eu l’intelligence de prendre le problème dans sa globalité et de s’attaquer tout de suite au plus dur : le centre historique et l’habitat indigne. Nous avons identifié onze îlots qui présentaient de l’insalubrité, du mal-logement, de la vacance… Et nous avons vite compris que le combat était à mener sur du long terme », raconte Hélène Audibert, l’adjointe à la rénovation urbaine, également présidente de Var-Aménagement-Développement, une société d’économie mixte qu’elle présente comme « le bras armé de la ville en matière d’habitat ».

À force de volonté politique, de travail, de montages de dossiers complexes, de préemptions, voire d’expropriations en dernier recours face à des propriétaires indélicats, la ville finit par chasser la plupart des marchands de sommeil. « Quand des propriétaires mettaient un coup de peinture et un nouveau carrelage, et qu’ils venaient me voir pour me dire qu’ils avaient rénové, je leur répondais qu’ils étaient des marchands de sommeil. Cela les scandalisait mais c’est la réalité. Un marchand de sommeil, ce n’est pas forcément un vilain avec un couteau entre les dents. C’est quelqu’un qui loue sans se préoccuper de l’état de son bien et du respect des normes en vigueur », tance Hélène Audibert. Saluée par beaucoup, son implication va jusqu’à sillonner les ruelles, le nez en l’air, pour repérer les immeubles qui posent souci.

 

La reconquête du cœur historique

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« Au bout de quinze ans, le travail a commencé à se voir et l’on a pu commencer à communiquer », se souvient l’élue. Ravalé, rafraîchi, repensé, le centre historique n’a plus rien à voir avec le « Petit Chicago » des années 2000. En mai 2016, c’est officiel : l’équipe municipale inaugure, en grande pompe, une « rue des Arts », où un partenariat public-privé a permis d’installer 25 boutiques, galeries et ateliers, moyennant des loyers modérés. Des milliers de Toulonnais se pressent à l’inauguration, stupéfaits de découvrir leur centre historique ainsi réhabilité, une émotion encore plus forte pour les plus âgés, dont certains n’y avaient plus mis les pieds depuis… cinquante ans !

Selon Jacques Mikaélian, le promoteur privé avec lequel la mairie a monté le projet de la rue des Arts, la réussite de cette opération s’est appuyée sur trois piliers : « D’abord une politique continue et volontariste d’acquisition/rénovation, sous-tendue par une stabilité municipale qui a permis une vision à long terme ; ensuite une connaissance pointue du territoire, qui amène confiance et sécurité : Hélène Audibert est une élue de terrain, elle connaît non seulement tous les acteurs du secteur, mais aussi tous les bâtiments aussi. Avec elle, aucun immeuble n’aurait pu s’effondrer comme à Marseille. Enfin, il faut répéter que la municipalité n’a pas chassé les gens, elle a rééquilibré le quartier. Au lieu d’une seule population, on a aujourd’hui une vraie mixité. » Et si l’aventure était à refaire, que changerait-il ? « J’aurais encore plus structuré l’animation de la rue. Pour faire venir les gens, il faut communiquer et créer de l’événement. C’est fondamental ».

 

Pas de façadisme mais des vraies rénovations

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« Attention, on n’a pas fait de « façadisme », c’est-à-dire de jolis extérieurs cache-misère. Les subventions pour les façades n’ont été versées qu’à la condition expresse que les logements aient été rénovés selon les normes en vigueur », insiste Hélène Audibert. Au théâtre Liberté, cette qualité retrouvée de l’habitat s’est traduite de manière très concrète : « Dans mon équipe, au moins cinq collaborateurs vivent dans le centre ancien, ce qui était inimaginable avant ! », témoigne Pascale Boeglin-Rodier.

Depuis le musée national de la Marine, Cristina Baron apprécie aussi le travail mené : « La ville a retrouvé des couleurs. Débarrassées de leur gangue noirâtre, les façades révèlent à nouveau leur beauté. Les fontaines se sont remises à couler. Des placettes ont été créées. » En bonne historienne, la conservatrice est bien placée pour se réjouir, plus que d’autres, de la réapparition du raffinement architectural sur des immeubles construits pour les riches négociants portuaires et les puissants officiers de marine. « La rénovation a été respectueuse de l’histoire. Ce qui reste du passé de Toulon a été le socle sur lequel on a bâti les nouveaux projets », estime t-elle.

Et les nouveaux projets, justement, pleuvent : aux portes de la « Haute Ville », le quartier Chalucet, sur l’ancienne emprise d’un hôpital psychiatrique, doit accueillir un pôle éducatif et une nouvelle médiathèque, près d’un vaste parc botanique réaménagé ; la prestigieuse école Camondo, basée à Paris et spécialisée dans les arts décoratifs, vient d’annoncer l’ouverture de sa seule antenne provinciale à Toulon, pour la rentrée 2019. Un peu plus au nord, l’ancienne cité ouvrière Montéty accueillera dès 2020 l’installation de l’Institut de formation des professions de santé. Autre avancée majeure, l’arrivée d’une « Design Parade » spéciale architecture intérieure, à Toulon. Emmenée par de prestigieux présidents de jury, la jeune garde de toute l’Europe vient exposer chaque été à Toulon, dans des lieux emblématiques, certains à l’abandon, tel le somptueux palais de l’Archevêché l’an passé.

À Toulon, l’incroyable résurrection 5Certes, le rideau n’est pas encore tombé sur la pièce écrite par Toulon depuis 2001. En attendant l’épilogue, bien des défis restent à relever, notamment sur la question des crèches et des écoles, ou dans un tout autre registre, celle des centres commerciaux périphériques, des mastodontes qui, si l’on n’y prend garde, pourraient étouffer les jeunes pousses du centre-ville. Autre point délicat pour l’avenir, l’écologie, dans une ville cernée par une circulation automobile très dense, mais aussi par le trafic ferries : une manne économique (plus d’un million de passagers par an) mais un fléau pour l’environnement. Plus anecdotique, mais tout de même problématique, les critiques qui s’élèvent, celles des opposants au maire qui lui reprochent un côté autocratique, qui agace désormais au-delà de la seule opposition. Reste que les graines semées ont été nombreuses et que les premières récoltes sont plus que prometteuses. Vu de Marseille en général, de Noailles en particulier (où l’auteure de ces lignes vit et travaille), on ne peut s’empêcher de penser que Toulon a fait la mue dont Marseille rêve. L’épopée toulonnaise rappelle que c’est possible. Encore faut-il le vouloir. Et y travailler d’arrache-pied.

 

Bonus

 

  • Pour voir de près un quartier qui a réussi sa mue, cap sur la rue des Arts de Toulon et ses alentours (place de l’Équerre). Vingt-cinq jeunes boutiques y ont jeté l’ancre depuis 2016, dont les créateurs de vêtements Seagale, le café couture et brocante Chic Planète ou encore la galerie d’art du Canon.

 

  • Des halles gourmandes sont aussi en projet dans le centre historique. Fermées depuis vingt ans, les anciennes halles de Toulon vont rouvrir en 2020, reprises par l’un des spécialistes du genre, la société basque Biltoki, qui a déjà œuvré -avec succès- à Dax, Anglet et Bordeaux.

 

  • À l’heure d’écrire ces lignes, la « Design Parade Toulon 2019″, prévue au début de l’été, n’avait pas encore annoncé son programme. Quelques clics sur Internet suffiront à vous renseigner. Une chose est sûre : ce sera, une fois encore, un formidable coup de projecteur pour la ville, sur le terrain éminemment porteur du design et de la jeune création.

 

  • Secret défense : vous ne verrez rien, ou pas grand-chose, du plus grand port militaire de France, reclus derrière les portes -fort bien gardées- de l’Arsenal construit par Vauban, signalé  par la Tour de l’Horloge. Pour voir les navires de guerre de plus près, il faudra suivre les visites commentées des Bateliers de la rade.