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Daniela Lévy : « le féminisme est une expertise »

Par Nathania Cahen, le 8 mars 2019

Journaliste

Une féministe est-elle une harpie en jogging ? Une pin-up court vêtue ? Une Beauvoir enturbannée ? (et est-ce qu’en ces temps corsetés, la femme que je suis peut écrire ceci sans passer pour une traîtresse à sa cause ?) Daniela Lévy balaie tous les clichés. Porte-parole d’Osez le féminisme 13, ancienne présidente du Collectif 13 Droits des femmes, diplômée en sciences sociales et sciences politiques, la trentenaire engage toute son énergie dans l’émancipation de ses paires*. Féministe mais rationnelle, elle pose la formation et la culture comme des outils essentiels de cette révolution en devenir.

 

Ce rendez-vous du 8 mars initié en 1910, c’est du grand n’importe quoi ou une date qui compte ?

Daniela Lévy : « le féminisme est une expertise » 1Quand on en fait la « journée de la femme » avec des fleurs, ou des promos pour de la lingerie, c’est un contre sens et c’est cliché. Il s’agit de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Et dans ce positionnement historique et symbolique, le 8 mars trouve son utilité, se fait l’écho des combats menés pour notre cause. Et permet de dresser des bilans : ce que nous avons pu obtenir, ce qu’il nous reste à conquérir.

 

En 2019, que signifie être féministe ?

Cela veut dire croire radicalement en l’égalité entre les femmes et les hommes. Cette égalité existe dans les textes, mais pas dans les faits. C’est en grande partie lié à la culture. Et, paradoxalement, c’est la culture, avec les contenus appropriés, qui permettra de combattre les inégalités. Féministe ça n’est pas une intuition, ni une opinion mais une expertise qui se construit. On le devient après avoir creusé la question, après la lecture et l’étude de certains ouvrages de sciences sociales.

 

Qu’est-ce qui vous a poussée dans cette direction ?

La rencontre entre mon histoire individuelle et l’histoire collective. Il y avait sans doute une prédisposition car, petite, j’étais déjà scandalisée par cette grammaire qui veut que le masculin l’emporte toujours sur le féminin, quelles que soient les forces en présence… J’ai également été sensibilisée à la question des droits de la femme dans le cadre familial. Côté maternel, mes arrière-grands-parents venaient du Yémen. Mon arrière-grand-mère avait été mariée à 9 ans. Leur fille, ma grand-mère, s’est émancipée à l’âge de 13 ans et a participé à la création d’un kibboutz en Israël. C’est là que ma mère est née, et j’y ai séjourné plusieurs fois. J’ai grandi entre Marseille et ce kibboutz qui incarne des valeurs fondamentales en matière d’égalité : on y vit débarrassé de ce qui crée des liens de pouvoir ou d’asservissement : la famille (lieu de multiples violences) et la propriété (la collectivité prime). Du côté de mon père, né en Algérie, c’était un peu la même histoire avec un mariage traditionnel et organisé, que n’avait pas choisi ma grand-mère.

Plus tard, il y a une période de ma vie pendant laquelle j’ai travaillé à l’international. En Inde, c’était pour une ONG qui accompagnait les femmes brûlées par leur belle-famille, pour que le mari puisse bénéficier d’une nouvelle dot en se remariant. Puis au Congo, côté Rwanda, j’ai découvert avec une association humanitaire les ravages du viol comme arme de guerre. Il est à chaque fois question d’économie, de politique, de violence.

Mon féminisme s’inscrit donc dans une dimension internationale, universelle. Beaucoup d’histoires sont similaires même si elles s’expriment dans des lieux et pays très différents. Il existe une communauté de femmes qui ont vécu la même chose. Forcément, cela oblige à se poser des questions.

 

Le déclic vers le féminisme, grand F, a eu lieu à quel moment ?

Daniela Lévy : « le féminisme est une expertise » 3Dans les années 2010. Je participais à un des « feministcamp » organisés par Osez le féminisme. J’avais encore des réserves, des résistances, je pouvais encore dire quand on faisait un comparatif femme/homme sur l’un ou l’autre sujet : « mais quand même, il y a des différences ! ». J’avais intégré la confusion entre la croyance et le réel. L’inné et l’acquis. Et à cette occasion, j’ai pris la mesure de ce que démontraient une multitude d’études. Par exemple, à partir de l’idée reçue selon laquelle les garçons sont meilleurs en maths, la chercheuse en psychologie cognitive aixoise Isabelle Régner a soumis un même exercice à des filles et des garçons répartis en deux groupes mixtes. Au premier groupe, elle l’a présenté comme de la géométrie, et les garçons ont été meilleurs. À l’autre groupe, elle l’a présenté comme étant du dessin, et les filles ont mieux réussi. De même, il est avéré qu’on manipule les bébés filles avec beaucoup plus de précautions que les garçons. C’est la « menace du stéréotype », mise en évidence par les psychologues Claude Steele et Joshua Aronson en 1995. Très tôt, inconsciemment, les enfants se plient aux attentes et injonctions sociales.

 

Quand on parle des féministes, il y a toujours une dimension péjorative…

C’est vrai ! Et ce sont toujours les mêmes arguments qui reviennent : tu es excessive, tu nuis à ta cause, tu veux la guerre des sexes, il y a quand même plus important ou plus grave, aujourd’hui ça va quand même mieux par rapport à avant ou ailleurs… Heureusement, nous avons toutes des arguments et du bagou. On nous parle d’excès, mais où est la violence : dans la dénonciation ou dans le viol ? Heureusement que celles qui se sont battues pour le droit de vote ou pour le droit de travailler sans l’autorisation du mari ont été excessives !

 

Selon vous, des mouvements comme #metoo ou #balancetonporc font-ils évoluer la situation ?

C’est un gros chantier mais les lignes bougent. Une sororité nouvelle émerge. Des mots sont posés sur des faits et nous nous rendons compte que nous ne sommes pas seules. Nous sommes nombreuses à partager les mêmes expériences, les mêmes épreuves. La légitimité des revendications a trouvé une meilleure assise. Ce fut également le cas, en 2012, lors de la mise en lumière du harcèlement de rue, grâce à la Belge Sofie Peeters. Des milliers de témoignages ont émergé et nous avons ensuite été en mesure d’organiser notre lutte pour un espace public plus égalitaire.

Cela a révélé autre chose aussi. On a beaucoup entendu la phrase « tout le monde savait ». Les femmes ont toujours parlé. Le problème est qu’on refuse de nous entendre. Notre parole est souvent mal accueillie, mise en doute et remise en cause. Les violences sont banalisées.

 

Quel est le rôle d’une association comme Osez le féminisme ?

Daniela Lévy : « le féminisme est une expertise » 4L’association avait un an quand elle s’est fait connaître avec sa campagne « Viol, la honte doit changer de camp », en 2010. Depuis d’autres campagnes très médiatisées ont été organisées avec de bons slogans : « Sang tabou » autour des règles, « Marre du rose », ou « Qui va garder les enfants ? ». L’objectif est de « féminister » la société, augmenter son niveau de féminisme, pour revendiquer une égalité femme/homme radicale. Nous refusons de prioriser nos combats : les inégalités et les violences sont systémiques alors nous intervenons sur tous les sujets, systématiquement, dès lors que c’est nécessaire. Une de nos dernières montées au créneau localement concerne l’élu Front National Stéphane Ravier qui lors d’un conseil municipal a décoché une remarque déplacée et sexiste à la conseillère municipale EELV Lydia Frentzel : « Même heure, même hôtel », une phrase qu’il a voulue drôle sans doute, mais qui ramène la femme au statut d’objet sexuel. C’est un continuum de violences, avec depuis des décennies, toujours les mêmes discussions et les mêmes enjeux. Et toujours ce sentiment de légitimité dans le camp adverse.

Au niveau national, nous nous sommes fortement mobilisées pour que la loi abolitionniste de la prostitution ne soit pas abrogée. Et nous nous sommes réjouies de la décision du Conseil constitutionnel du 1er février 2019.

Nous allons également présenter une nouvelle campagne d’Osez le féminisme, dès le 8 mars sur les réseaux sociaux : « À notre santéé ! » pour dresser une analyse féministe de la santé, penser la prise en compte des spécificités des filles et des femmes et lutter contre les agresseurs parmi les professionnels de santé.

 

Votre activité professionnelle est en phase avec vos engagements ?

Avec ma casquette de formatrice égalité femmes-hommes, j’interviens en formation initiale ou continue dans divers établissements professionnels ou universitaires et auprès de structures du travail social, pour décortiquer toutes les questions liées à l’égalité. L’axe formation est très important, malheureusement, je trouve que les écoles, lycées, collèges… ne nous sollicitent pas suffisamment. Pourtant la loi, depuis 2011, prévoit trois sessions d’éducation à l’égalité et à la sexualité par an, dans les établissements de l’Éducation Nationale. Encore une loi, qui permettrait de voir les choses évoluer et qui n’est pas encore tout à fait appliquée.

 

Quel est votre programme pour cette journée des droits de la femme ?

J’ai répondu à diverses sollicitations. Avec Femmes de Mars, je participe à l’émission radio de France Bleu Les Tchatcheuses, en direct du Palais Longchamp à 13 heures. À 16 heures, je rejoins le rassemblement organisé sur le Vieux-Port par différents collectifs de femmes. À 18 heures, nous manifestons de l’Ombrière jusqu’aux Réformés. Mais quant à moi, au même moment, j’animerai un débat pour le festival de cinéma Regard de femmes, à Martigues. ♦

*les pairs n’a pas de pendant féminin mais aujourd’hui, et exceptionnellement, le e est de sortie pour faire avancer la cause

 

Bonus

  • Les conseils de lecture de Daniela Lévy pour débuter dans le féminisme : « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir et « Masculin/féminin » de Françoise Héritier. Des classiques toujours d’actualité !
  • D’après une enquête CVS réalisée par l’INSEE en 2017, chaque jour, en France, 254 femmes seraient victimes de viol ou de tentative de viol. Violences faites aux femmes, les chiffres sont éloquents.
  • Les rendez-vous d’Osez le féminisme : le 8 mars, lancement de la campagne « À notre santée ! », à retrouver sur les réseaux sociaux. Le prochain Feministcamp se tiendra les 30 et 31 mars. Les nombreuses rencontres locales et Féministalk sont mentionnées sur la page Facebook « Osez le féminisme 13 ».

 

 

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