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Yohanne Lamoulère, photographe instinctive et indignée

Par Marie Le Marois

Journaliste

Depuis 10 ans, elle saisit les quartiers périphériques marseillais, l’espace public, la jeunesse, les relations amoureuses. Yohanne Lamoulère, diplômée de l’ENSP d’Arles, publiée dans la presse française et internationale, sélectionnée pour de nombreux ouvrages de référence, capte la réalité crue des quartiers relégués. Ses images, prises sur le vif ou mises en scène, dégagent une émotion, une énergie particulière. Et révèlent une certaine beauté du bitume. ‘’Faux bourgs’’ est sa première monographie. Je la retrouve au Théâtre du Merlan, où sa série Gyptis & Proctis a longtemps crevé les murs. Artiste associée, elle y est chez elle.

 

Avant de concevoir ce livre, elle n’en avait aucune idée préconçue. « Faux Bourgs » est une décennie d’observations sensibles et acérées qui rassemble 50 photos couleur et carrées, et de sublimes textes d’auteurs et artistes marseillais, « un rassemblement de copains, de leur regard qui correspond à ma vision politique et à ce que je suis aujourd’hui ». Elle ignorait même ce qu’elle allait raconter. « Je ne sais jamais où je vais, j’ai l’habitude de fonctionner comme ça. Je n’ai pas peur, j’ai confiance ». À force de collecter et accumuler les clichés une cohérence se dessine. La ville par ses résurgences. Sa jeunesse, les gens qui naissent. La ville par ses racines. L’instinctive flâne avec son appareil argentique Rolleiflex, une boîte cubique, sa marque de fabrique. Ses photos sont viscérales, c’est son ventre qui parle. Elle cite le film ‘’Shéhérazade’’, comme pendant de ses photos. « Quand Marlin (NDLR le réalisateur) parle, on a le même vocabulaire. La photographie n’a pas un alphabet immense ». À travers son ouvrage, elle nous livre sa vision de la ville. Une ville avec laquelle elle vit des phases d’amour et de désamour, « je vois plein de moments de beauté et parfois que de la laideur ». Un équilibre auquel elle s’est habitué depuis qu’elle s’est installée en 2004, « par hasard », dans le quartier populaire Saint-Antoine.

 

Des quartiers passés sous un rouleau compresseur

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La destruction des Créneaux, 2009 © Yohanne Lamoulère / faux bourgs

Fraîchement diplômée de l’école d’Arles, elle est habitée de dogmes : « ne pas rentrer chez les gens, pas de mise en scène… » Elle s’attaque alors à l’espace public et aborde ce Marseille qui disparaît. Elle ne sort pas des 15 et 16e arrondissements, raconte la transformation urbaine, « les quartiers périphériques passés sous le rouleau compresseur lié au PRU (projet de Renouvellement Urbain) et Euroméditérranée ». A travers la destruction de la cité des Créneaux qu’elle a photographiée avec ce mélange de douceur et de cru qui la caractérise, elle dénonce ce « Marseille des élites qui veut nous faire croire que le Marseille populaire doit disparaître ». Une tour décharnée où transpire le passage de ses occupants par ses intérieurs colorés, les dents de la grue prêtes à mordre et, en contre champs, la fin de la construction de la tour Zaha Hadid. Parallèlement, elle couvre lotos et fêtes du quartier pour le journal de la mairie du secteur, activité qui lui permet de rencontrer et de tisser des liens avec les habitants. Cette fille d’une Algérienne et d’un Français, qui a grandi dans un quartier populaire de Nîmes, partage la même langue et la même culture que les habitants des quartiers Nord. Appellation que refuse Yohanne, « ce mot ne sert à rien car ces quartiers pourraient être ceux de la périphérie de Nîmes. Ça pourrait être Noailles ».

 

Yohanne s’autorise peu à peu l’intime et la mise en scène

Elle passe à d’autres sujets avec son intégration au projet La France vue d’ici, documentaire sur la France en crise porté par ImageSingulières et le site d‘infos Médiapart. « Pour moi, ça ne changeait pas grand chose mais je me suis mise à sortir des 15 et 16e arrondissements et à photographier autre chose ». La grève des femmes de chambre à la Joliette ou une danseuse dans une cuisine d’un cabaret raï. Yohanne s’autorise peu à peu l’intime et la mise en scène. Cette commande préfigure la troisième phase de son travail : l’espace amoureux dans l’espace public qu’elle expose au Merlan en 2018 avec sa série Gyptis & Protis. « J’ai essayé de raconter la place que laissait Marseille à la rencontre amoureuse ».

 

Et interroge la rencontre amoureuse dans l’espace public

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Kada et Chaïma, Les Catalans 2017 © Yohanne Lamoulère / faux bourgs

La photo phare est sans nul doute ce couple aperçu à la plage des Catalans. Elle, le regard lointain dans les volutes de fumées, lui assoupi à ses côté. Yohanne les a pris sur le vif. Enfin presque. Elle leur a juste demandé de ne pas bouger. Cette photo traduit la difficulté de s’emparer de la rencontre amoureuse pour ces jeunes, de la vivre. « Quelle est ta capacité d’aimer quand tu connais quelqu’un emprisonné au centre de détention des Baumettes ou qui a crevé ? » Mais elle montre aussi la disparition des espaces publics pour flirter. « L’accessibilité du littoral devient de plus en plus difficile, ce couple ne pourra bientôt plus se retrouver sur la plage des Catalans à cause de sa privatisation dès l’été prochain ». Elle garde en mémoire son adolescence aux Comores où les jeunes flirtaient sur la plage. « Aujourd’hui, à Marseille, les jeunes se retrouvent aux Terrasses du Port ou dans les bars à chicha, des espaces privés ». Cette méditerranéenne déteste les espaces clos, une des raisons pour laquelle les quartiers bourgeois de Marseille ne l’intéressent pas.

 

Ses photos partent d’un corps

Yohanne Lamoulère, photographe instinctive et indignée
Abdou, Bassens, 2017 © Yohanne Lamoulère / faux bourgs

Elle est attirée par un regard, une lumière, un corps. « En fait non, pas un regard. Juste un corps ». Elle photographie quand elle désire, c’est un acte charnel. Un ressenti dû en partie à l’appareil photo, très lent, porté à la hauteur des hanches. Cellule à la main, prise de lumière, elle n’est pas cachée derrière. Il y a une alchimie qui s’opère entre les deux corps, l’autre se calme ou parfois se tend, Le corps parle. Parfois ce corps n’est pas au bon endroit, alors cette obstinée le déplace. Elle s’autorise désormais à construire des photos pour raconter précisément certaines idées. La photo du jeune garçon en tutu, par exemple. L’artiste savait exactement ce qu’elle voulait : une métaphore de la parade amoureuse en roue arrière. Elle a choisi Abdou parmi trois garçons. Mais comme il ne souhaitait pas être photographié dans sa cité – ce qui arrive souvent -, elle l’a déplacé dans un autre, à Bassens. Et affublé d’un tutu blanc. Un tutu qu’elle a fait fabriquer au Marché du Soleil par un Syrien rencontré par hasard, « ce marché qu’on va perdre puisque la ville veut le raser ». Tous les éléments sont présents pour la photo mais la scène de la roue arrière est contrariée par la pluie. Yohanne réfléchit, Abdou se couche sur le scooter d’ennui. Clac, Yohanne a sa photo, « ce qui en ressort n’est plus la métaphore de la parade amoureuse mais la question du genre. Le paradoxe entre le garçon viril  – chaussures de chantier et gant –et la douceur du visage ». Yohanne reste longtemps avec ses sujets. Elle s’installe, passe des heures à parler puis prend la photo, « comme une pâte à pain qui lève tout doucement ». Ses photos, c’est d’abord une rencontre. Une rencontre qui se transforme en lien. Yohanne reste d’ailleurs en contact avec les personnes photographiées.

 

Équilibre entre féminin et masculin

Parfois quand elle regarde ses photos, elle les voit « doucereuses et mièvres ». Ce n’est pourtant pas du tout l’image qu’elle renvoie. Par son prénom et son travail, on pense qu’elle est un mec. Yohanne est les deux à la fois, elle a intégré autant sa part féminine que masculine. Quand elle est indignée, cette engagée de gauche le dit avec force. Et elle ne mâche pas ses mots quand elle parle de cette jeunesse délaissée. « J’ai été sauvée ado. Des gens m’ont aidée à être qui je suis aujourd’hui, des adultes de centres sociaux, d’associations. Aujourd’hui, pour les jeunes des quartiers à Marseille, il n’y a rien. Le centre social de l’Estaque, de la Castellane et d’autres sont en difficultés : ils n’ont plus les contrats aidés, moins de subventions, c’est la catastrophe. Les directeurs des centres sociaux font un travail remarquable mais ils ont la cinquantaine. Qui va les remplacer quand ils partiront à la retraite ? » Mais Yohanne sait aussi se taire lorsqu’il s’agit de travailler pour des commandes de magazines grand public. Elle utilise alors un appareil numérique, « pour ne pas être schizophrène et ne pas avoir d’interférence dans mon travail ». Depuis 5 ans, elle travaille beaucoup en dehors de Marseille, notamment avec le metteur en scène Mohamed El Khatib pour lequel elle a fait les photos de son livre Stadium.

 

Effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne

Cette tragédie, « un électrochoc », l’a complétement immobilisée pendant trois mois :  « j’étais à la fois désespérée et ultra en colère, incapable de faire des photos ». La seule qu’elle ait pu prendre, c’est celle des gravats des immeubles entreposés dans les quartiers Nord. Cette vive émotion est exacerbée deux mois plus tard avec l’effondrement du toit de l’école de sa fille. La question se pose aujourd’hui : comment transformer cette colère ? « Je fais avec mes moyens, avec ce que je peux supporter ». Corps et âme, cette amazone de 38 ans se sent encore plus obligée de raconter sa ville. Mais aussi de retourner aux sources. « De photographier dans le Gard, là ou j’ai grandi. Il faut que je me calme pour me poser les bonnes questions ».

Ce sera un mélange de corps et de cité, et le lien qui les relie. « Je continue à raconter le rapport au corps, à l’érotisation du corps dans l’espace public. Comment il se cambre devant l’objectif. Comment la ville nous ment car elle n’est pas construite pour les gens que je photographie ». Marseille qui renie une partie de sa jeunesse, ses vagues migratoires et ses banlieues. Oui banlieue, car, selon elle, il est faux de croire que la ville ne fait qu’une, « on ne partage pas la même ville. D’où le choix du titre de mon livre Faux Bourgs ». ♦

 

Bonus

  • Yohanne Lamoulère fait partie des 10 artistes accompagnés par le Théâtre du Merlan pendant 3 ans.
  • La nouvelle expo  »La France vue d’ici #2 » est visible jusqu’au 30 juin au Théâtre du Merlan avec une dizaine de photographes qui traversent la thématique de la jeunesse : de l’enfance jusqu’au travail en passant par l’école.
  • La 15 mars, au stand PACA du Salon du Livre à Paris, Marcelle a modéré la rencontre entre Yohanne Lamoulere et Philippe Pujol, auteur (‘ »La Fabrique du Monstre » : 10 ans d’immersion dans les quartiers nord de Marseille, la zone la plus pauvre d’Europe’’, Ed Arènes, ’’Marseillais du Nord, les seigneurs de Naguère’’ avec Gilles Favier, Éditions Bec en l’air)