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La poésie, c’est pour tous !

Par Nathania Cahen

Journaliste

Parce que la poésie, le spectacle et l’enchantement doivent être accessibles à tous dès le plus jeune âge, Nos Forêts Intérieures a vu le jour. Une proposition artistique au long court qui se pose à la Gare Franche, place culturelle excentrée de Marseille, pour une ultime escale. Avis de beau temps !

 

C’est un des volets du projet Au fil de l’autre, porté par Francesca Poloniato depuis son arrivée en 2014 à la tête du Théâtre du Merlan, scène nationale de Marseille : accorder une attention particulière à l’enfance, la jeunesse et la famille, surtout celles des cités alentours et des quartiers de son territoire – ce « nord » trop présent dans les médias mais trop peu impliqué dans les grands événements. Avec La poésie, c'est pour tous ! 1l’idée de parer au manque de propositions et de structures en innovant. Dans la forme : participative à tous points de vue. Et le fond : de très bonne facture, c’est le minimum. L’enfant se place au cœur de la proposition, immédiatement. « Il serait en effet dommage de se poser la question du public de demain… alors qu’il est spectateur aujourd’hui, remarque la directrice du Merlan. Il ne vient jamais seul, est accompagné. S’occuper aujourd’hui du public de demain permet de nouer des liens avec des adultes qui n’ont pas ou n’ont plus l’habitude d’aller au spectacle ».

Au fil de l’autre est un tricot collectif, fait de différentes pelotes. L’une plus douce que les autres est celle que déroule Céline Schnepf, artiste associée sur trois saisons successives. Elle a baptisé « Nos forêts intérieures » son projet de territoire au long court, destiné à la petite enfance. À raison de sept temps forts, dont deux par saison, bâtis autour de l’imaginaire, élaborés collectivement avec des professionnels de la petite enfance, dont ceux du quartier du Grand Saint-Barthélemy.

 

Saison #6, j’y étais !

La poésie, c'est pour tous ! 2Le 21 novembre dernier, c’était un mercredi, je m’étais rendue à l’école maternelle du Canet Larousse, engoncée dans une impasse au bien joli nom, rue des Droits de l’Enfant, dans le 14e arrondissement. Passé le portail, j’avais découvert un univers très poétique, classes, salle des maîtres, dortoir, gymnase cour et préaux transfigurés autour d’un thème : Far West. Jusqu’à l’infirmerie squattée par un tipi planté sur un lit de feuilles mortes, à l’instigation de l’artiste Tooza Theis. La note d’intention était sans équivoque : « le Far West, c’est sauvage comme un bout du monde et c’est surtout peuplé de rêves fabuleux ». Tout un univers fantasmagorique se dessinait au propre comme au figuré, peuplé de bisons, de chevaux et d’indiens.

Deux écoles voisines participent au projet qui, avec trois spectacles quotidiens, touche entre 1 300 et 1 600 personnes. Fatima, maman et parent déléguée est bluffée : « C’est extraordinaire, superbe sur tous les plans. Et ça réunit toutes les générations. On a envie de s’en souvenir, de pouvoir raconter. Mon fils a adoré ! » Le spectacle ? Du théâtre d’objets, du théâtre vivant, de la poésie pure distillée par une comédienne et un musicien. « C’est sensitif, organique. Exigeant, jamais infantilisant. Le tout petit est exigeant, et même s’il ne connaît pas encore les codes, il comprend vite. C’est une ouverture lumineuse vers l’artistique », commente Céline Schnepf, metteur en scène et directrice artistique de la compagnie bisontine Un château en Espagne. Le tout est joué à hauteur de petits spectateurs enchantés, qui se succèdent par vagues de 60 dans une salle des maîtres métamorphosée en théâtre (il y a eu six représentations pour les scolaires et six publiques). La féérie se La poésie, c'est pour tous ! 3poursuit dans une pièce voisine, sous d’autres formes tout aussi poétiques, avec les « boîtes à forêts ». Un « objet potentiel de créativité » associé à un défi : faire rentrer une forêt dans une boîte-type, réalisée par les élèves apprentis menuisiers du lycée professionnel La Floride. Chaque univers ou scénette créé donne lieu à une histoire consignée dans un livret. Des élèves de l’IRTS ont même imaginé des jeux de memory à partir des détails des boîtes, qui seront au nombre de 85 à l’issue de la 7e et ultime saison. D’autres jeunes encore ont été partie prenante du projet, comme les élèves du bac pro photo Blaise Pascal, ceux du BTS design d’espace du lycée Diderot ou ceux du lycée agricole Les Calanques qui ont réalisé les aménagements horticoles. Pour Claude Petit, la directrice de cette maternelle qui accueille 220 enfants répartis dans 9 classes, c’est une grande joie : « Tout le monde s’est investi, enseignantes et parents. Pour beaucoup des élèves, c’était un premier spectacle. Et le résultat est superbe, tout le monde est fasciné, quel que soit l’âge ! C’est une richesse d’accueillir la poésie dans notre école ». Les représentations, gratuites, ont eu lieu à guichet fermé.

Le grand livre magique de « Nos forêts intérieures » se refermera bientôt. Après un grand final qui s’étirera sur quatre journées (du 20 au 24 mars) et permettra de découvrir un espace encore peu connu du grand public marseillais : La Gare Franche. L’ancienne usine a été investie par Céline Schnepf autour d’une proposition protéiforme baptisée « Un vent de folie ! » S’y côtoient une exposition inédite d’objets fabriqués au cours des promenades qu’elle a pu effectuer depuis l’automne 2015, la grande collection des boîtes ; des ateliers d’art plastique, des installations lumineuses, des histoires cachées sous terre. Et une apothéose bucolique, dimanche 24 mars, en forme de balade sur les sentiers de Foresta, au son de la Fanfare des Familles. ♦

 

Bonus

La poésie, c'est pour tous ! 4

  • Le LAMES, Laboratoire méditerranéen de sociologie d’Aix-en-Provence a suivi la mise en place de ce projet atypique. Au fil des sept temps forts, une équipe de chercheurs a recueilli données et observations quantitatives et qualitatives – lors des spectacles, des temps de fabrication des boîtes à forêt, des divers ateliers ou de discussions informelles. Avec quatre axes de réflexion : la méthodologie particulière du projet, la dynamique de territoire, l’impact sur les jeunes enfants, la dimension artistique. Une première présentation synthétique de l’étude aura lieu mercredi 20 mars à 11h.

 

  • Incroyables partenariats. Pour leurs sept saisons, les Forêts intérieures ont mobilisé près de 50 partenaires sur trois ans : institutionnels, financiers, associatifs, culturels, sociaux, commerçants, mécènes….

 

  • Le Merlan entre en Gare Franche : le printemps 2019 voit le rapprochement des deux structures. L’ancienne usine du quartier Saint Antoine et ses jardins partagés accueille des propositions artistiques du Merlan. Il faut prendre ses places pour Invited de Seppe Baeyens (compagnie Ultima Vez), qui s’y tiendra en juin dans le cadre du festival de Marseille.

La Gare Franche : 7, chemin des Tuileries, Marseille 15e Tél. : 04 91 65 17 77