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Mon supermarché a 700 patrons !

Par Marie Le Marois

Journaliste

[Rubrique parrainée *]

Soucieux de la qualité de leur assiette, certains consommateurs choisissent de passer derrière la caisse et de reprendre la main. Voici le supermarché autogéré, dernier-né des réseaux de distribution alternative. Après les Amap, les colis de producteurs, les achats groupés, les épiceries en vrac, ce concept débarqué de New York essaime en France. En témoigne la vingtaine de ‘’petites pousses’’ installées ou en projet. Leur particularité est de fonctionner grâce à des citoyens dont ce n’est pas du tout le métier. Un an après la création de Super Cafoutch, dans le quartier populaire de la Porte d’Aix, ils sont près de 700 à faire tourner l’épicerie. Comment une entreprise peut-elle être gérée par autant de personnes ? Quelle différence avec une épicerie traditionnelle? C’est avec ces questions, mon stylo et mon panier, que je suis allée enquêter un soir de semaine.

 

Au premier coup d’œil, rien ne diffère d’un magasin lambda. L’alimentation s’acoquine avec les produits d’hygiène et d’entretien. Alors oui, il y a un peu de vrac, un rayon zéro déchet, des produits plutôt bio et locaux mais rien de transcendant. L’ambiance serait même un peu tristounette avec cette déco désuète, s’il ne s’en dégageait une belle énergie. Les gens affichent ici un large sourire. Les uns papotent autour des raviolis frais d’Aubagne, les autres auprès du pain solidaire Bou’Sol. Pas de différence entre clients et salariés. C’est normal : il n’y en pas.

 

Une épicerie coopérative ET participative

L'épicerie coopérative & participative pour reprendre la main sur sa consommation 13Tous les 700 sont coopérateurs, des hommes, des femmes, de 11 à 78 ans. Des entrepreneurs, des chômeurs. Des Marseillais mais aussi des gens des environs. Pour le devenir, il faut donner 20 euros et du temps : trois heures par mois. Ils tiennent la caisse, achètent les produits, récupèrent la marchandise, l’étiquettent, mettent en rayon, font l’inventaire… Les plus engagés, une quarantaine, participent à l’une des sept branches de travail : gouvernance/organisation et juridique, participation des membres, informatique, financement/comptabilité, communication… La branche approvisionnement, elle, compte huit adhérents. Ce sont eux qui ont par exemple ‘’sourcé’’ les fromages de chèvre d’Augustine, l’huile d’olive Les Bastidettes ou la salade du Talus. Ils se rendent sur place dans la mesure du possible, pour vérifier que les valeurs du producteur correspondent bien à celles de Super Cafoutch : des produits bio et locaux, « mais pas que, nuance Cathy, la cinquantaine bienveillante. Nous choisissons également des producteurs en agriculture raisonnée qui respectent l’environnement mais aussi les conditions de travail car parfois, il y a un peu d’exploitation». Une donnée qui a longuement été discutée lors des forums mensuels où les adhérents peuvent se retrouver et échanger leurs idées.

 

Chacun choisit collectivement les produits/producteurs

L'épicerie coopérative & participative pour reprendre la main sur sa consommation 11Le groupe fait également attention à proposer une gamme de prix assez large pour les adhérents les plus modestes. Étudiants et personnes en recherche d’emploi en tête. On trouve ainsi de l’huile bio de Grèce et des œufs, pas bio mais issus de poules élevées en plein air. Le rayon le plus récent est le Zéro Déchet en cosmétique et entretien. On trouve même des éponges lavables Tawashi, des lingettes démaquillantes en tissu et un cahier de recettes DIY (Do it yourself), pour fabriquer notamment sa propre lessive. Le Zéro Déchet était une demande des adhérents. Chacun peut en effet émettre des propositions via le cahier de suggestions des produits/producteurs. Elles sont ensuite discutées dans la branche approvisionnement, puis lors du forum mensuel. Comme les adhérents partagent la même vision de la consommation, pas de risque qu’il y ait des tomates en plein hiver ou du Nutella. La seule limite à la multiplication des produits est le manque de place. Sur 150 m², un peu plus du tiers seulement est consacré à la vente. Le reste se répartit entre le stockage et l’accueil.

 

La motivation des adhérents ?

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Lucile et Cathy, designer textile et psychologue, deux piliers de Super Cafoutch

Reprendre la main sur sa consommation, dans le respect de l’environnement et du producteur, reste la première motivation. Certains soutiennent le projet sans acheter, d’autres viennent faire leurs courses sans débattre aux forums. Cathy est psychologue dans un CMP (Centre médico-psychologique) à Marseille. Elle fait partie de la poignée d’aventuriers à l’origine de Super Cafoutch avec son mari, Raoul. Elle œuvre dans le groupe Zéro Déchet de l’association et vient du 12e arrondissement de Marseille, à une dizaine de kilomètres du local. Pas vraiment la porte à côté. « Certains habitent même à la Ciotat, ils viennent faire des courses une fois par mois », précise Lucile. Quand on aime, on ne compte pas. Cette jeune femme pétillante de 32 ans, designer textile en free-lance, habite elle-même à 20 minutes, dans le quartier de La Plaine. Elle a rejoint l’aventure en juin, « avec l’envie de manger bien, moins cher, et de participer à un projet collectif ». Avant, elle jonglait entre les enseignes bio, le marché du Cours Julien et la supérette. Aujourd’hui, elle fait partie de la branche « communication » et achète tout ici, « avec quand même un peu de marché car j’adore ça ». Ce qui la passionne, c’est l’organisation collective, « faire en sorte que tous se sentent concernés et participent ». Malheureusement, parmi ce public, « trop peu habitent le quartier, regrette Cathy. Mais ils viennent quand même nous voir, nous poser des questions. On échange sur la manière de consommer moins mais mieux ».

 

Une marge fixe moitié moins qu’ailleurs sur les produits

La différence avec une épicerie en vrac ou une enseigne bio est bien le prix. « Nous faisons 23% de marge fixe quand ça peut aller jusqu’à 50 ou 60% pour une épicerie classique de même taille », indique Raoul, le mari de Cathy. « Nos prix sont particulièrement intéressants sur les fruits et légumes bio par rapport à la grande distribution du fait de leur marge très élevée ». À son échelle, Lucile observe déjà 20 euros d’économie environ sur son panier hebdomadaire. Les marges sont réduites car les coûts fixes le sont aussi. À commencer par la masse salariale. Il reste cependant des produits assez chers comme les éponges Tawashi ou les raviolis. Normal : même avec une marge faible, certains produits, notamment artisanaux, restent onéreux. « Plus il y aura de produits et d’acheteurs, plus les prix diminueront », avance Raoul. Ce devrait être le cas avec le passage de la supérette au supermarché. Pour effectuer ce grand saut, Super Cafoutch s’était donné comme objectif 700 adhérents, chiffre bientôt atteint. Une des sept branches de travail est dédiée à la recherche d’un local d’environ 1 000 m² en centre-ville. Ouverture du supermarché prévue courant 2020.

 

Du groupement d’achat Super Cafoutch au supermarché

L'épicerie coopérative & participative pour reprendre la main sur sa consommationEn moins d’un an, l’association est passée de 400 à 700 adhérents, de 5 000 euros de chiffre d’affaire à 150 000. Quel chemin parcouru depuis la première commande ! « Nous étions alors 60 en groupement d’achat. Nous achetions ensemble une fois par mois une cinquantaine de produits différents – pâtes, céréales…- et préparions les colis chez les uns et les autres. Mais en passant à 400 personnes au bout d’un an, la gestion est devenue compliquée ! » Il a fallu trouver un local. L’association sollicite alors des demandes de subventions, lance une campagne de financement participative et trouve un espace près de la Porte d’Aix, choisi « pour ses travaux possibles et son loyer correct de 880 euros plus les charges », détaille Raoul. Mini Cafoutch ouvre le 4 avril avec des horaires d’ouverture singuliers, fixés après un sondage sur les préférences des adhérents. Six mois après, ils embauchaient deux salariés, Bénédicte et Hugues.

 

Ajuster en permanence

Alors bien-sûr, on ne s’invente pas gérant d’un magasin du jour au lendemain. Les adhérents tâtonnent. Il a fallu trouver des fruits et légumes accessibles, veiller aux bonnes quantités, stocker sans perdre la marchandise, faire attention à l’hygiène et au gaspillage, notamment pour les produits qui se conservent difficilement comme le frais et le vrac. « Toutes ces choses là, on les découvre », confie Cathy qui se souvient qu’au début, il y a eu quelques pertes, notamment en fruits et légumes. « Mais au bout d’un an, le problème s’est régulé car nous proposons des petites quantités ». L’effet secondaire est que certains adhérents trouvent que le choix est maigre, surtout lorsqu’ils arrivent à l’heure de la fermeture…. Le panier moyen est de 75 euros par personne par mois. Pas vraiment beaucoup, « mais on n’est pas ouvert tous les jours, on ne propose pas tout, et ni viande ni poisson en raison des contraintes », pondère Raoul. Difficile de contenter tout le monde. La plupart du temps, des compromis sont trouvés. Dernièrement, un créneau ménage a été ajouté suite à la demande de certains adhérents.

 

Mobiliser les troupes reste le point faible

Autre problème : si tous sont censés donner trois heures de leur temps, ce n’est pas toujours le cas. « Pour l’instant, on joue sur la confiance, on ne contrôle pas. Mais plus on grandira, moins on aura le choix. On prendra un logiciel pour bien répartir les engagements de chacun », insiste Cathy. Mobiliser les troupes pour être ambassadeurs Super Cafoutch sur les événements-clés (Les Dimanches de la Canebière, le Marché Paysan de la Friche Belle-de-Mai…) est également compliqué. Ce sont toujours un peu les mêmes qui s’y collent. Comme dans n’importe quelle association, en somme. Et les vols ? Pas pour l’instant. « Contrairement à la Louve à Paris ou même A Food Coop à New York », précise Lucille. La rencontre avec d’autres épiceries du même type, dernièrement avec celle de Montpellier, leur permet de s’inspirer de leurs bonnes pratiques.

 

Super Cafoutch passe en coopérative : 10 parts à 10 euros 

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Blaise, épicier heureux

Lors du dernier forum, l’association a annoncé qu’elle passait en coopérative. L’intérêt ? « Qui dit coopérative dit parts sociales, donc de la valeur. Ce sera minimum 10 parts à 10 euros, mais il faut qu’on discute du montant, notamment pour ceux qui sont aux minima sociaux », souhaite Raoul tout en me vantant les saveurs du fromage de chèvre d’Augustine que je m’empresse d’acheter avec les raviolis frais et la fameuse éponge Tawashi (et aussi des herbes de Provence en vrac et du pain Bou’Sol et…) J’atteins la cinquantaine d’euros. Ce soir-là, à la caisse depuis 18 heures, Blaise, 25 ans, ingénieur qui bosse dans des bureaux quasi en face la journée. Un caissier consomm’acteur et enthousiaste ! ♦

 

* — Le Fonds Épicurien, parrain de la rubrique « Alimentation durable », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité. En espérant que cela vous donnera envie de vous abonner et soutenir l’engagement de Marcelle – le Média de Solutions —

 

 

Les besoins :

  • Des adhérents ! Pour voir si ce système vous convient, vous pouvez faire vos courses une fois sans adhérer. Et si vous adhérez et que vous êtes finalement insatisfait, il vous sera possible de récupérer votre mise, c’est à dire les parts achetées quand Super Cafoutch passera en coopérative. Pour adhérer en ligne, c’est ici
  • Des aides et financements pour ouvrir le supermarché dans un local bien situé en centre-ville. Pour se lancer, Super Cafoutch a déjà bénéficié de différents soutiens : la Région Sud Paca (dans le cadre de l’Appel à projet Transition économique et écologique des entreprises, pour un montant de 55 000€, pour une durée de 16 mois, pour les dépenses de ressources humaines notamment), le département des Bouches-du-Rhône (une subvention de fonctionnement d’un montant de 15 000€), la Fondation MACIF (une aide à l’investissement de 20 000€ et France Active (le cofinancement à hauteur de 50% des coûts d’une mission d’étude-action sur la faisabilité et le développement).

 

Bonus

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  • Le grand frère de Super Cafoutch est le supermarché autogéré Park Slope Food Coop. Implanté à Brooklyn, arrondissement de New-York, depuis plus de 45 ans, il compte 16 400 coopérateurs / consommateurs et réalise un chiffre d’affaire de 49 millions de dollars. Ce format existe aussi à Paris, Montpellier, Bordeaux, Nantes, Toulon (les autres en France) avec des projets déjà créés ou en devenir, notamment à Aix.
  • Pourquoi Super Cafoutch ? En référence au mot marseillais « cafoutch » qui désigne un débarras ou une petite pièce où l’on met de tout et de rien.
  • Projection du film documentaire franco-américain Food Coop réalisé par Tom Boothe. Il présente l’expérience du supermarché autogéré Park Slope Food Coop, suivi d’une discussion avec des membres de Super Cafoutch. Le 22 mars de 20h30 à 23h30 (penser à réserver, les places partent rapidement) au Cinéma Le Vidéodrome 2, 49 Cours Julien, Marseille (6e)
  • Apéro du Super Cafoutch, le 28 mars de 18 h 30 à 22 h 30, Zoumaï, 7, cours Gouffé, Marseille (6e)
  • 1er anniversaire de Super Cafoutch le jeudi 4 avril à partir de 18h30 au local, 14 Louis Astouin, Marseille 2e, détail ici
  • Chez Super Cafoutch, on recycle au max ! Avec Recyclop, association qui donne une seconde vie aux mégots, Plante Liège qui recycle les bouchons en liège (en objets design, matériaux isolants…) et finance la plantation de chênes-liège avec l’argent récolté. Et aussi bouchons plastique, livres (bibliothèque à disposition), boîtes d’œufs et sachets papier (à utiliser à l’épicerie).