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Soutien scolaire : les centraliens sur le pont

Par Agathe Perrier

Journaliste

« Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand.e ? » Chacun.e a bien dû répondre à cette question au moins une fois dans son enfance – je dis bien « au moins ». Médecin, avocat, architecte… Les professions qui font rêver ne manquent pas. Mais certains écoliers ne les envisagent même pas, faute de connaissances, de perspectives, ou de confiance. Un schéma que veut déconstruire l’école Centrale Marseille, voisine de nombreux établissements d’éducation prioritaire. Elle a créé son Labo Sociétal dont la carte maîtresse est le tutorat.

 

Lorsque j’arrive à Centrale Marseille ce mercredi après-midi, la moyenne d’âge a bien rajeuni. Des dizaines d’adolescents d’une quinzaine d’années grouillent dans le hall de l’école d’ingénieurs. Mais où sont passés les étudiants ? Yvan, en terminale S au lycée Sévigné (13e arrondissement), me donne une piste : « Je suis ici pour une séance de tutorat ». Idem pour Rachidi et Myriam, respectivement en 1ère S à Simone Veil (13e) et L à Victor Hugo (3e). Une session qui ne sera pas menée par un professeur ou un intervenant « âgé », mais par des Centraliens qui s’y attellent au minimum deux heures chaque semaine.

 

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© Centrale Marseille

Pas de cours mais de l’ouverture d’esprit

Ce programme de tutorat a démarré dès le milieu des années 2000, quand Centrale Marseille, regroupement de plusieurs écoles d’ingénieurs, voit le jour dans le quartier de Château-Gombert. Quelques étudiants avaient l’habitude de passer devant le collège Stéphane Mallarmé (13e), très proche, pour se rendre en cours. Constatant le fossé social, visible à l’œil nu, avec les élèves de cet établissement ancré dans une cité, ils ont eu envie de les aider. Un projet d’accompagnement a germé, approuvé par la direction centralienne qui souhaitait s’ouvrir sur l’extérieur et ne pas créer un « campus bulle », coupé de son territoire.

Concrètement, toutes les semaines, 120 futurs ingénieurs de l’association Échanges Phocéens passent deux heures avec des petits groupes de collégiens ou lycéens. « Le but n’est pas de faire des cours théoriques ou du soutien scolaire, mais des séances où les jeunes se rendent compte de l’utilité de ce qu’ils apprennent à l’école et de l’intérêt d’apprendre des choses », met en avant Mathilde Chaboche, coordinatrice du Labo Sociétal, structure qui chapeaute le dispositif au sein de Centrale. On y parle, entre autres, d’égalité des chances, de discrimination, de sujets d’actualité, sous forme d’ateliers ou de débats. Ce dernier type de séance plaît particulièrement aux « tutorés ». « J’aime connaître le point de vue des autres, être contre parfois et exprimer mes idées », confie Rachidi. Si certains échanges sont libres, pour d’autres, les adolescents doivent construire un plaidoyer et défendre une opinion qu’ils ne partagent pas forcément. « C’est vraiment plaisant de chercher des arguments pour défendre une opinion qui n’est pas la nôtre. J’aime avoir le dernier mot donc, même dans ces cas-là, je ne lâche rien », ajoute Yvan.

Au-delà des cours, les tutorés participent à des sorties culturelles les soirs et week-ends pendant l’année, à des stages au cours des vacances scolaires (initiation à la photo, théâtre, etc…) et à une excursion annuelle – une journée dans la région pour les collégiens et quelques jours à Paris ou à l’étranger pour les lycéens.

 

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© Centrale Marseille

Une des clés de la réussite

Le dispositif de tutorat bénéficie à 300 adolescents chaque année. Pour autant, il ne se cantonne pas à une année d’accompagnement par élève. Lorsqu’un jeune entre dans le programme, au minimum en classe de 4e, l’objectif est de le suivre jusqu’à l’obtention de son baccalauréat et son entrée en études supérieures. Ils sont « repérés » par leurs professeurs, généralement parce qu’ils sont curieux, ont envie d’apprendre et obtiennent des résultats pas trop mauvais voire bons. C’est à cet âge-là que Rachidi et Myriam ont commencé. Yvan, lui, en bénéficie depuis la seconde. Évidemment, tous ne vont pas forcément jusqu’au bout. « Entre 35% et 40% des élèves arrêtent en cours de route. Mais cela signifie qu’au moins 60% suivent l’ensemble du tutorat, ce qui est une vraie réussite », souligne Mathilde Chaboche.

Les chiffres de suivi des tutorés sont également parlants : en 2018, 86% de réussite au brevet et 85% au baccalauréat, ainsi que 80% de passage en seconde générale. Mais la direction de Centrale Marseille ne s’en attribue pas tous les mérites. « Le fait que les parents prennent au sérieux l’école, poussent leurs enfants à venir aux séances et à étudier de façon générale a un impact très important sur les adolescents », tient à préciser la coordinatrice du Labo Sociétal. Reste qu’il est difficile de tracer leurs parcours post-bac. Beaucoup vont à l’université, en IUT voire en classe préparatoire. L’un d’eux a même récemment intégré Centrale Marseille – et c’est le premier – après avoir réussi le concours d’entrée aux grandes écoles. Et il s’est logiquement proposé comme tuteur !

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Les chiffres 2018 du tutorat du Labo Sociétal © Agathe Perrier

15 000 heures de bénévolat annuelles

Les Centraliens de première année composent majoritairement les rangs des tuteurs, soit environ 90 étudiants sur une promotion de 300. Autant dire qu’à chaque rentrée, alors que les tutorés sont surmotivés et n’attendent plus que leur mentor, c’est un peu le coup de stress pour Centrale. Le recrutement s’est jusque-là fait sans difficulté, à grand renfort de témoignages d’anciens pour faire découvrir le programme aux nouveaux arrivants. C’est d’ailleurs ce qui a donné envie à Maëlle et Victor de se lancer, et même de rempiler pour une seconde année. Et ce malgré le fort investissement que demande ce rôle, pour lequel ils ne perçoivent aucune gratification. « Honnêtement, je pense que les jeunes m’apportent plus que ce que je leur apporte ! Ils sont très attachants et ont une grande confiance en nous », assure l’étudiante. Et son camarade d’ajouter : « J’étais assez timide en arrivant. Devoir me confronter à des ados, oser y aller, m’a permis de m’ouvrir ».

Mathilde Chaboche enchérit : « C’est aussi un très bon outil de formation pour les étudiants et de mise en pratique d’apprentissages théoriques, comme le management, la gestion de groupe ou de budget ». L’école quantifie à minimum 15 000 heures le bénévolat effectué chaque année par les tuteurs. Ces derniers ne sont évidemment pas lâchés dans la nature, ou plutôt dans une salle de classe. Ils commencent par suivre un week-end de formation. Et chaque séance hebdomadaire débouche sur un suivi pédagogique par le Labo Sociétal. Pour améliorer les points qui doivent l’être, découvrir des techniques de pédagogie et mieux comprendre les enjeux sociétaux du territoire.

 

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Un atelier lors de l’événement « Genre de science » © Centrale Marseille

Au-delà du tutorat

Au fil des années, le dispositif d’accompagnement s’est ouvert également à d’autres profils : des élèves en situation de handicap ainsi que des bacheliers qui ont intégré une classe prépa de remise à niveau (CPES Spé S&T au lycée Thiers) car le leur est trop faible pour prétendre à certaines formations. « Pour ces derniers, les séances sont organisées autour d’apports cohérents avec leurs objectifs professionnels. Elles prennent aussi des allures de soutien scolaire car on ne peut pas les mobiliser 2 ou 3 heures par semaine sans rien leur apporter de concret en retour », souligne Léo, Centralien de deuxième année et tuteur.

Outre le tutorat, le Labo Sociétal développe de nombreuses actions à destination des collégiens et lycéens des quartiers prioritaires. Le mercredi 3 avril, au moment de ma venue, des dizaines d’adolescents étaient présents dans le cadre de la journée annuelle « Genre de sciences ». Un événement organisé par l’école depuis 2015 pour ouvrir les esprits juvéniles sur la thématique de l’égalité femme/homme et de la mixité. En parallèle, la structure a co-créé le programme « Degun sans stage » qui aide chaque année des élèves de 3e de 10 établissements REP+ à trouver des stages en entreprise de qualité et non pas par défaut.

Enfin, le Labo Sociétal a ouvert depuis 2015 une formation baptisée « Passerelle numérique », destinée cette fois à de jeunes adultes. En huit mois, 25 profils issus de quartiers prioritaires, avec de bas niveaux de qualification et en recherche d’emploi, sont formés au métier de développeur web. Depuis 2018, ils ressortent même avec un diplôme estampillé Centrale Marseille. Un vrai plus pour leur CV.

 

Brouillon auto 7Le Labo Sociétal, un outil à dupliquer ?

Le Labo Sociétal tel qu’il existe à Centrale Marseille est une spécificité du réseau. Pourquoi ne pas le démultiplier dans les quatre autres structures du groupe (Lille, Lyon, Nantes, Paris) ? « Chaque Centrale, et même les autres grandes écoles, mènent des actions de responsabilité sociétale. Mais elles sont orientées différemment selon leur positionnement et leur localisation », répond Mathilde Chaboche. Si Centrale Marseille s’est tournée vers les quartiers prioritaires, c’est justement parce qu’elle les côtoie au quotidien. « Installés à Aix-en-Provence, nous n’aurions peut-être pas déployé nos actions dans ce sens ».

L’école réfléchit actuellement sur les moyens de suivre les tutorés post-bac. « La première année en études supérieures est souvent difficile. Beaucoup s’effondrent, notamment à la fac. Il y a peut-être quelque chose d’intéressant à inventer là-dessus », confie Mathilde Chaboche. Le Labo Sociétal ne manque pas d’idées. Ni d’une bonne volonté qui, loin de faiblir, à tendance à se décupler au fil des années. ♦

 

Bonus :

  • Dans le sens de cette « responsabilité sociétale », de nombreux établissements du supérieur (universités et grandes écoles) ont ainsi adhéré au dispositif des Cordées de la réussite. Lancé fin 2008, il vise à favoriser l’accès à l’enseignement supérieur de jeunes quel que soit leur milieu socio-culturel, en leur donnant les clés réussir à s’engager dans les filières « d’excellence ». Il existe aujourd’hui plus de 375 cordées sur le territoire national. Le tutorat de Centrale Marseille en fait justement partie.
  • Dans la même lignée : relire notre article sur l' »Ascenseur Social » de la fac Saint-Charles, un booster académique pour étudiants en difficulté en cliquant ici.