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Un voilier-cargo pour acheminer café et chocolat sans polluer

 

Par Valérie Bridard, journaliste

On a beau acheter en vrac, aller chercher ses légumes dans une Amap… En France métropolitaine, certains produits font culpabiliser les écolos comme moi. Si je craque de temps en temps pour un ananas ou une mangue bio venus de très loin, je refuse de me passer de chocolat et de café. À Morlaix, j’ai trouvé de quoi étouffer toute honte liée au bilan carbone de mes tablettes. Lancée par deux frères et leur copain en 2013, l’entreprise Grain de Sail transforme chocolat et café. À la fin de l’année 2019, elle va armer un voilier-cargo pour transporter ses produits entre les Amériques, les Caraïbes et la Bretagne.

 

Un voilier cargo pour acheminer café et chocolat sans polluerC’est une logique implacable. « Acheminer ces produits plaisir qui viennent de loin et donc avec un bilan fortement carboné, les transformer et les vendre, en évitant les intermédiaires. » Jacques Barreau, qui se partage la direction de Grain de Sail et Grain de Sail shipping (Morlaix, 29) avec son ami François Liron, n’y voit qu’une évidence. Il y a quelques mois, ils ont commandé au chantier naval de Couëron (44), Alumarine Shipyard, un voilier cargo dont ils ont conçu le design. Il faut dire qu’avant de griller du café et de torréfier du chocolat, François Liron, un des trois associés est un voileux, champion de France deux fois. « On vient de l’univers maritime. Lui de la voile et moi, du développent éolien offshore », précise Jacques Barreau. « On tenait à construire et à exploiter notre propre chaîne de valeur étendue. »

La passion de la mer n’exclut pas d’être des as en marketing. Quand on propose des produits pas trop pénalisants en bilan carbone, le défi, c’est évidemment le coût du transport. Pour éviter de charger leurs marchandises dans des porte-containers géants, ils ont eu le rêve de les transporter dans un gros cargo, avec des voiles.

« Tous les passionnés de voile veulent faire un voilier cargo. Mais pas peur du manque de rentabilité, personne n’a encore osé », souffle Elodie Verdan, du chantier Alumarine Shipyard. C’est dans un grand hangar de Couëron, sur l’estuaire de la Loire, que les pièces du puzzle en aluminium sont en train d’être montées. Cette entreprise spécialisée dans les bateaux de labeur, ou les grands catamarans de loisir, tenait à faire partie de l’aventure Grain de sail.

Un voilier cargo plein de vin, de café et de chocolat 2« Nous construisons des voiliers depuis toujours. Nous avions notamment livré en 2012 un ketch aurique (2) de 40 mètres, dont le poids en charge était de 150 tonnes. Mais il est vrai que les navires professionnels conformes à la division 222 que nous livrons habituellement sont des bateaux à moteur. C’est en cela que le projet grain de sail est novateur. Beaucoup de projets de voilier-cargo ont été initiés, mais n’ont jamais vu le jour. C’est un projet audacieux, ambitieux, et dans l’air du temps avec les problématiques actuelles de bilan carbone des modes de transport. Nous espérons que d’autres projets de ce type suivront », affirme Alumarine Shipyard.

 

« Un surcoût de 10 centimes par tablette de chocolat « 

La capacité de chargement de ce voilier-cargo en cale est de 35 tonnes, soit 70 tonnes de total chargé. «L’aluminium est le matériau idéal pour ce type de construction, léger, solide, résistant dans le temps, facile à réparer et à entretenir… et écologique, car recyclable en fin de vie. De plus, il génère peu de pollution secondaire grâce au faible entretien qu’il nécessite », complète la porte-parole d’Alumarine Shipyard.

Un voilier cargo plein de vin, de café et de chocolat 3Le voilier-cargo devrait être mis à l’eau d’ici la fin de l’année 2019. Il représente un investissement d’un million d’euros, rendu possible par les fonds propres de l’entreprise et les prêts du crédit mutuel, du CIC et du crédit maritime. « On en entend parler depuis des années Il y a eu tellement de projets trop utopiques qui n’ont pas abouti. Nous avons voulu être plus modestes », reconnaît Jacques Barreau.

Pour amortir cet investissement, « nous prévoyons un surcoût de 10 centimes par tablette de chocolat et de 20 centimes par paquet de 250 grammes de café. On veut montrer que c’est possible d’un point de vue logistique aussi. On a choisi une taille et un tonnage raisonnable pour pouvoir accéder à des infrastructures portuaires différentes. » La cale sera remplie de palettes, jusqu’à 35 tonnes.

Un voilier cargo plein de vin, de café et de chocolat 4Vu de Bretagne, New York, c’est tout droit ! Le premier voyage sera direction la grande pomme avec des cales remplies de vins français bio et d’alcools. Un commercial s’active pour trouver à New-York un réseau de cavistes qui aimera l’idée du trio breton. Puis, après New-York, l’équipage de quatre marins voguera vers les caraïbes pour y acheter du café vert, du cacao. En remontant, le voilier s’arrêtera aux Açores, escale mythique de tous les marins transatlantiques. S’ils font sans doute halte au Peter’s bar, ils pourront aussi y embarquer des épices. La traversée pourrait durer 3 à 4 mois. À raison de deux par an, cela correspond à 60 tonnes de marchandise importées. « En 2020, cela devrait couvrir 100% de nos besoins en café et chocolat », espère Jacques Barreau. Puis viendra peut-être un second bateau pour former une véritable flotte de voiliers. « On va attendre d’exploiter le premier pendant un an, avant de voir. » Les associés ont conçu le bateau pour que sa navigation soit facile, mais à l’épreuve des traversées, ils sont prêts à le modifier.

Quand le voilier arrivera à son port d’attache, il mouillera non loin de la chocolaterie de Morlaix. C’est le rêve de l’équipe de Grain de Sail : « Une chocolaterie dans chaque port ». ♦

(1) Association pour le maintien d’une agriculture paysanne (2) Voilier à deux mâts, dont le plus grand se trouve à l’avant.

— Le Fonds Épicurien, parrain de la rubrique « Alimentation durable », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité, mais n’a en rien influencé le choix ou le traitement de ce sujet. En espérant que cela vous donnera envie de vous abonner et soutenir l’engagement de Marcelle – le Média de Solutions —

 

Bonus

Chacun sa part : La mouture des cafés, l’emballage des tablettes de chocolat et la mise en carton des produits Grain de Sail sont réalisés par l’Esat des Genêts d’or à Morlaix, ce qui procure de l’emploi à 18 personnes en handicap physique et/ou mental et deux monitrices.

Grain de sail emploie 17 personnes, à la production et la commercialisation.

 

Menuiserie : L’aménagement intérieur du bateau sera réalisé par une autre filiale du groupe. Grand Large Yachting est leader des bateaux de grand voyage et a l’habitude de réaliser les menuiseries intérieures. Seuls les gréements et les détails d’accastillage seront mis en place ailleurs que dans le chantier de Couëron. Le voilier cargo sera équipé de deux éoliennes, de panneaux solaires et d’un moteur auxiliaire.

 

2018, année record : En 2018, Grain de Sail a produit 110 tonnes de chocolat et une moyenne de 1,4 tonne de café par mois. Le chiffre d’affaires était de 2 millions d’euros. La tablette de chocolat noir sésame torréfié a été élue prix coup de cœur 2018 du label produits de Bretagne.