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Les Fadas Bucoliques : utopie ou modèle ?

 

Par Olivier Martocq, journaliste

 

Rob Hopkins est de passage à Marseille. Il donnait hier soir une conférence au Toursky. Aujourd’hui le « pape » du mouvement international des villes en transition effectue, entre autres, une visite au 108 traverse Prat, dans le 8e arrondissement. Un jardin partagé de 2 000m2 lancé il y a 4 ans par les habitants de deux copropriétés sur une partie d’un vaste terrain vague au pied de leurs immeubles. Une réussite environnementale mais aussi et même surtout… humaine !

 

J’étais venu ici il y a trois ans, l’expérience commençait à peine. L’un de mes partenaires de course à pied voulait faire découvrir au groupe ce jardin en construction sur lequel il passait la majeure partie de son temps libre avec d’autres habitants du quartier. Le potager par lui-même ne m’avait pas particulièrement intéressé. En revanche, les grandes tables de bois brut sous des muriers centenaires magnifiques, les transats disposés ici et là donnait au lieu situé sous les barres d’immeubles un côté apaisant. Des copropriétaires étaient passés. Des discussions s’étaient engagées sur tout et rien. Un côté place de village, incongru à Marseille, même si la ville se targue d’être constituée de 111 quartiers et donc, dans l’imaginaire collectif, d’autant de noyaux villageois. Ce qui bien-sûr est faux ; à Marseille comme dans toutes les grandes métropoles françaises, la convivialité a depuis longtemps disparu. Il y a 15 jours, Aziz Mbathie, mon camarade coureur, m’a rappelé. Le jardin des « Fadas bucoliques » allait recevoir la visite de Rob Hopkins. L’évènement méritait selon lui un reportage. Je n’ai pas osé lui dire que ce nom ne me disait rien et accepté un rendez-vous en amont de cette visite.

 

Cohabitation entre le terrain vague et le potager !

Sur la friche d’environ un hectare, le potager dispatché sur quatre enclos protégés par des canisses « à cause des sangliers qui viennent des calanques » occupe le quart du terrain. « Nous cohabitons avec les adolescents du quartier qui avaient fait de ce lieu une piste pour vélos de cross », explique Anne Masson, une des porte-paroles de l’association qui gère le site. « Il a fallu négocier pour être accepté et éviter des conflits permanents. Résultat, les jeunes surveillent désormais le jardin et ils donnent des coups de main ». Autre coin non cultivé, un espace de jeux pour les petits. Là encore des bancs pour les mamans qui surveillent. L’air de rien, le terrain vague est devenu un lieu hybride dans lequel plusieurs populations et générations se retrouvent. « La réappropriation de l’espace comme ça, c’est l’avenir », explique Yohan du groupe local des Colibris. « Ça crée un îlot de fraîcheur dans un monde urbain sur-bétonné. Ça crée aussi de la joie, du bien-être et du partage ». Cette association nationale mais qui a essaimé à Marseille avec un groupe d’experts identifiés apporte aide et conseils pour les projets alternatifs, et suit de près cette expérience lancée par des personnes dont finalement le seul point commun était d’habiter des immeubles bordés par une friche. « On a tout appris parce qu’on ne comprenait rien à la permaculture », raconte Anne Masson.

Un modèle communautaire 

Quand on écoute les uns et les autres sur la manière de fonctionner du groupe, on ne peut être que surpris. Personne ne regarde qui fait quoi. Qui vient et combien de temps il consacre au potager. Plus étonnant encore, la rémunération en fruits et légumes n’est pas déterminée en fonction du travail accompli ou de l’expertise apportée mais des besoins et des envies. « Pour faire simple, on a décidé de faire les cueillettes le dimanche. Le soir chacun vient se servir. Et puis bien-sûr, si en semaine il manque une salade, un oignon ou un poireau, on vient se servir ». Les enclos potagers ne sont pas fermés à clé. Tout le monde peut venir à tout moment. « Il n’y a pas de vol, y compris d’outils qui sont laissés sur place dans des cabanes », affirme Axelle l’une des sociétaires. « Nous sommes une quarantaine à réellement nous impliquer, à passer beaucoup de notre temps ici. C’est devenu une addiction ». Elle est considérée comme la botaniste en chef. Ce qui l’intéresse ce sont les fleurs qui sont plantées autour des cultures afin de faire venir les pollinisateurs. Et ça marche, les abeilles butinent à qui mieux mieux. « Elles viennent de ruches placées dans les calanques ». Axelle et son mari paient comme tous les sociétaires la cotisation de 50 euros en début d’année. « Mais on se fait plaisir en allant acheter à notre compte des plantes chez le pépiniériste sans piocher dans la caisse commune ». Un plaisir qui passe quand même par un accord de la collectivité lors de l’apéritif hebdomadaire sous les mûriers où tout se décide « car il faut de la cohérence. Rien ici n’est planté au hasard, d’où souvent de longues discussions, des recherches sur internet, des coups de fil à des experts puis la décision prise à la majorité s’il y a des divergences ».

Un monde de Bisounours ?

« Ça a changé ma vie ». La doyenne m’entraîne au milieu des petits pois tout en m’expliquant qu’elle a des amis à Marseille et ailleurs en France mais qu’elle ne connaissait personne parmi les 500 copropriétaires. « Maintenant on se dit bonjour quand on se croise et on discute ». Et Michelle, intarissable, de me montrer le compost où elle apprend aux enfants à venir jeter les détritus qui vont lui permettre de s’enrichir. « À Noël, j’ai été invitée, on n’est plus seul ! » J’ai cherché des failles dans leur discours, comme ces barrières côté rue qui enserrent les deux résidences, coupant leur jardin des agressions du monde extérieur. Et donc, le protégeant ou l’excluant selon où l’on se place. Il y a aussi ce nom « fadas bucoliques » qui renvoie à l’utopie peace and love des années 1970, ses dérives et finalement son échec. « Ça marche parce qu’il n’y a pas d’enjeu de pouvoir, pas d’argent à gagner. La vie peut aussi être simple », conclut Michelle en me raccompagnant. Aziz n’est pas venu au rendez-vous. Je voulais expédier ce reportage en un quart d’heure ; je suis resté deux heures et en suis reparti apaisé. ♦

 

— Le Fonds Épicurien, parrain de la rubrique « Alimentation durable », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité, mais n’a en rien influencé le choix ou le traitement de ce sujet. En espérant que cela vous donnera envie de vous abonner et soutenir l’engagement de Marcelle – le Média de Solutions —

 

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