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Faire du livre un objet familier

Par Nathania Cahen

Journaliste

Choisir des livres, imaginer et construire les bibliothèques où ils prendront place : cette invitation à s’approprier ou se réapproprier la lecture s’adresse à des ados placés sous main de justice et vivant en foyer. Un projet pilote qui fait actuellement ses preuves en Provence-Alpes-Côte d’Azur, notamment dans le Var où je me suis rendue.

 

Notre équipée toulonnaise doit nous conduire dans deux foyers qui accueillent et hébergent des jeunes ayant commis des actes délictueux ayant entraîné une condamnation. « Un public en colère, qui est passé à l’acte. Qui témoigne souvent d’une certaine vivacité intellectuelle », pointe Claire Castan, chargée de la vie littéraire et des projets justice-culture à l’Agence régionale du livre (ArL Provence-Alpes-Côte d’Azur), dont ce projet pilote. Première étape à L’Escaillon, un établissement de placement éducatif qui accueille douze adolescents âgés de 13 à 18 ans. Quatre ont été motivés par la proposition de bibliothèque et sont même allés dans une librairie de la ville pour choisir des ouvrages neufs. Neufs, parce que c’est important de ne pas avoir le sentiment de récupérer les invendus ou les démodés. Je fais remarquer que quatre, c’est peu. De fait, non, c’est même beaucoup au vu du parcours de ces jeunes qui ont souvent interrompu leur cursus scolaire en 4e, au vu de leur rapport à la scolarité et aux apprentissages. C’est même « une bonne surprise » pour Amélie Cottret, une des éducatrices du centre.

Les mangas, loin devant les BD et les romans

Faire du livre un objet familier 8Les mangas ont eu les faveurs de ce groupe majoritairement masculin. Avec une préférence évidente pour Dragon Ball Z, sélectionné notamment par Mohammed, 16 ans : « Les romans, je n’aime pas, je ne suis pas trop fan non plus des BD. Je lis quand je n’ai rien à faire, souvent la nuit. Lire, ça change les idées, ça apprend de nouveaux trucs, de nouveaux mots, ça me fait rêver. » L’emplacement réservé aux livres a été choisi par les jeunes. À une grande bibliothèque, ils ont préféré des étagères disséminées dans l’établissement : devant le bureau d’accueil où ils passent du temps, dans les escaliers, sur les paliers qui desservent les chambres. « La réflexion a élargi le champ des possibles, c’était une bonne idée de passer de rien à partout. Nous pensons compléter avec des livres bilingues en arabe », commente l’éducatrice. Olivier Bezard, responsable de l’unité éducative, complète : « Nous considérions ce projet avec une envie mêlée d’appréhension. Mais c’est une bonne chose que les livres entrent dans la culture de ce lieu. Pour ceux qui ne savent pas ou n’aiment vraiment pas lire, nous avons complété la sélection par des beaux livres avec des images ou des photos ». En parallèle sont organisés des ateliers BD pour compléter l’installation des bibliothèques, donner ou redonner goût à la lecture.

 

Une bibliothèque construite avec les Compagnons bâtisseurs

Faire du livre un objet familier 9À l’autre bout de Toulon, nous voilà maintenant dans l’UEHDR (Unité éducative d’hébergement diversifié et renforcé) du boulevard de La Roseraie, seule structure de ce type dans toute la région, avec 7 jeunes internes et 15 logés à l’extérieur. Là aussi l’expérience bibliothèque est menée depuis 6 mois. Cette fois, c’est la salle de vie qui a été choisie pour installer les éléments d’une bibliothèque, co-construite avec Les Compagnons bâtisseurs et dont les ados sont très fiers. « Ils n’ont pas les mêmes évidences que nous adultes, constate Kamel Hachouda, éducateur. Ils préfèrent les endroits où il y a du passage. Je craignais un peu leur regard sur la lecture car pour beaucoup, cela renvoie à l’école et à l’échec scolaire. En fait c’est surtout la possibilité de renouer avec, pour ceux qui avaient abandonné, ou de découvrir d’autres lectures, pour ceux qui lisent ». Il y a cinq mois, l’établissement a ainsi compté dans ses rangs un jeune grand lecteur sur le point de passer le bac. Très peu motivé par la lecture, un autre a vu sa requête exaucée avec l’achat d’un album « Où est Charlie ? ». Dans la librairie où ils ont choisi leurs livres avec un premier budget de 200 euros (le même dans chaque établissement partie prenante du projet) plus d’un jeune a été happé par le corner jeunesse. Les autres rayons impressionnaient. Aïmen, 17 ans et demi, faisait partie de l’expédition. Il a choisi une biographie de Pablo Escobar. « Et tu l’as lue ? » Grimace. « Juste les premières pages, il est long, dans la journée je suis à l’école et le soir je suis fatigué. Mais le personnage est intéressant ».

 

Des ateliers philo en support

Faire du livre un objet familier 4En support à cette invitation à la lecture, des ateliers philo ont lieu une fois par semaine. Le premier obligatoire, parce qu’on ne dit pas qu’on n’aime pas avant d’avoir goûté. Le deuxième a réuni trois jeunes, respectueux de l’étiquette « Respect, bienveillance, la parole de l’un vaut la parole de l’autre ». Trois participants ? « Cela permet de faire de la dentelle, se félicite Kamel. S’ils sont impliqués, c’est génial ». L’un des plus intéressés est d’ailleurs un jeune migrant mineur non accompagné. « Cet espace de libre parole est précieux. Pour la première fois, il a exprimé des choses fortes sur son parcours », glisse encore l’éducateur. C’est Aurélien Alérini, professeur de philosophie dans le Var, qui anime les six ateliers programmés. « J’essaye de faire le lien avec les livres choisis, de trouver des sujets qui les animent comme la liberté ou la vérité. Il y a une prise de parole intéressante et je m’efforce de m’effacer autant que possible. C’est un bon outil, qui permet en partant de l’expérience personnelle d’aborder d’autres sujets, de confronter les croyances, de discuter ».

 

Des éducateurs très motivés

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Difficile de tirer un bilan de ce petit semestre expérimental, qui concerne au total six établissements : outre Toulon, il y a Marseille (dans des Centres éducatifs fermés- CEF), Martigues, et Nice. Mais Claire Castan en tire plusieurs motifs de satisfaction. « Le fait que plusieurs centres et foyers aient candidaté. Ils avaient l’envie et nous ont partout réservé un bon accueil, avec des éducateurs très motivés ». Ainsi que l’accompagnement et l’appui de Direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Les faiblesses du projet ? « Nous sommes lucides sur l’intérêt médiocre des jeunes pour la lecture. Pourtant nous avons rencontré plus de lecteurs que ce que nous attendions. Quand nous arrivons et étalons des livres sur une table, tous viennent regarder, s’en saisissent. On a l’impression d’être des Pères Noël !».

Ce projet s’inscrit dans le prolongement d’un autre, initié en 2015, année Charlie Hebdo et Bataclan, à la demande de la Région et de la Direction régionale des Affaires culturelles pour des interventions en milieu carcéral. L’importance de coconstruire quelque chose avec la jeunesse abîmée s’était faite plus insistante. La réflexion avait notamment débouché sur des ateliers d’écriture et le recueil de témoignages (des écrits et des dessins) dans une quinzaine d’établissements pénitentiaires, encadré par l’ArL sur une idée du romancier marseillais François Beaune. Les productions ont été publiées par l’association Histoires vraies de Méditerranée. « Cela déclenche des choses, des confidences, des liens retissés, des amitiés…, rapporte Claire Castan. L’an dernier, les jeunes qui sont sortis de prison ont fait don de leur vêture et n’ont pris que le livre ».  ♦

 

Bonus

 

  • Les chiffres d’une étude de 2016 réalisée sur les jeunes et la lecture : les 7-19 ans lisent avant tout pour le plaisir (55%), et aussi pour se détendre (48%), s’évader, rêver (42%). Les moments préférés pour la lecture sont le soir avant le coucher (85%) et pendant les vacances (62%). La suite à lire sur le site du Centre national du livre.
  • L’ArL PACA a 18 ans, compte 13 salariés, est installée à la Cité du Livre, à Aix. Sa vocation est d’accompagner toute la chaîne du livre (diffuseurs, auteurs, médiateurs, fabricants, éditeurs…) avec des outils (dont une série de guides), de la data, des événements comme le Prix littéraire des lycées et des apprentis, des formations et des projets culturels pour tous les publics.