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Fatima Mostefaoui : de la ressource pour les cités

Par Nathania Cahen

Journaliste

Fatima Mostefaoui a occupé récemment le devant de la scène, propulsée porte-parole d’un collectif de femmes des cités de Marseille réclamant que l’argent du crime organisé soit affecté aux quartiers en déshérence. Rendez-vous cité des Flamants, pour faire connaissance.

 

Je la retrouve dans un local associatif, en rez-de-chaussée d’un des immeubles des Flamants, à côté de la mosquée qui vient d’être refaite – le phare qui m’a guidée à bon port. Avant nous avions échangé moult SMS avant d’arriver à nous parler. Car avec la tribune publiée dans Libé le 1er avril, puis la mise en ligne de la pétition quelques jours plus tard, Fatima Mostefaoui n’arrivait plus à jongler avec toutes les sollicitations de la presse. Pour Fatima Mostefaoui, la cité c’est sacré ! 1« La pétition, ce n’est pas moi seule, corrige-t-elle d’emblée, nous sommes un groupe de 34 au départ, qui a grossi depuis ». L’idée a mûri au fil de discussions informelles avec trois amies, qui ont écrit, corrigé, partagé, puis posté leur tribune à Libé. « C’est tout ce qui se passe dans les cités. Le crescendo dans le sentiment d’abandon. Les services publics qui ferment. Des coups de feu à 11 heures le matin. Des gamins qui tombent sous les balles. Les cris, les pleurs. On le vit, c’est horrible ! On stigmatise les jeunes de nos quartiers, mais ils rêvent tous d’une vie meilleure ». Les textes sont remontés jusqu’au gouvernement. Tous les élus de Marseille ont lu la tribune mais seule Arlette Fructus, l’adjointe au logement, a contacté le collectif : « elle nous as reçues pour nous dire que c’était courageux et intéressant ».

 

L’argent du crime organisé ne se résume pas à la drogue

Les journalistes l’ont passablement énervée : « Beaucoup ont lié notre tribune à l’argent du trafic de drogue. Mais ce n’est pas du tout notre cheval de bataille. Dans l’argent du crime organisé, on met aussi les fraudes fiscales des entreprises, les malversations des cols blancs… pas seulement ce qui se passe dans les cités ! » Et de préciser sa pensée : « Peut-être que les quartiers à l’autre bout de Marseille ont besoin d’une école pour les handicapés ou qu’il est possible d’améliorer la vie dans certaines campagnes ? Forcément, nous sommes très sensibles à ce qui se passe dans nos lieux de vie mais nous voulons le bien de toute la société, de la France entière ! ».

Dans la veine « tous ces gens des cités profitent déjà assez du système », les commentaires qui ont fleuri sur les réseaux sociaux dans le sillage de la pétition l’ont désolée. Exaspérée, elle attaque : « Ils feraient mieux de regarder plus attentivement les pupilles de leurs enfants ! Parce qu’on ne se bat pas uniquement pour nos gamins. Malgré les apparences, on est ouvertes. » La voix retombe, pour préciser qu’il y a eu davantage de soutiens que de critiques, avec des gens formidables pour signer la pétition.

 

Genèse d’une mobilisation

Pour Fatima Mostefaoui, la cité c’est sacré ! 2Fatima Mostefaoui n’a pas attendu le printemps 2019 pour agir. Elle est aussi la présidente de Pas sans nous 13, branche de la coordination nationale qui a vu le jour en 2014 (voir bonus). « Ça m’a bougé les tripes de voir qu’on n’était pas les seuls à subir. Je me suis engagée avec le souhait de rendre la vraie parole aux habitants, d’utiliser leur expertise ». Elle a mis en place des « tables de quartier » qui, tous les jeudis, rassemblent les habitants des cités du 14e (Plan d’Aou, Campagne Lévêque, cité SNCF, Aygalades…) : « pour mettre ce qui ne vas pas sur la table, débattre, outiller les gens qui ne savent pas ce que veut dire quartier prioritaire, leur parler des conseils citoyens. Parfois les associations, les travailleurs sociaux manquent de patience pour expliquer. Ils n’ont pas les codes, mais certains ont de la compassion… » Aux Flamants, par exemple, ça a débouché sur du concret : un rapport sur les envies des habitants des bâtiments 3 et 4, sur le point d’être rénovés. C’est dans ce cadre aussi qu’une fabrique numérique a vu le jour. Labellisée Grande École du numérique, baptisée pour le moment Ma cité m’a codé, le projet a bénéficié d’une subvention de 80 000 euros dans le cadre de la politique de la ville et permettra de former des jeunes. Une chose est sûre, dans ce lacis de barres et de tours, les idées et les besoins ne manquent pas : une ressourcerie, un marché bio – « tout le monde nous bassine avec le bio et l’écologie, les pauvres ont plus de mal » -, des activités relevant de l’économie solidaire, une boulangerie, des espaces verts… C’est l’argent qui fait défaut, « pour aider au lancement de microentreprises dans le numérique par exemple, ouvrir des maisons d’accueil pour les personnes âgées – il n’y a rien ici. Et donner du travail à nos enfants, permettre aux talents des cités d’exister ».

 

Une militante au verbe haut

Pour Fatima Mostefaoui, la cité c’est sacré ! 3Presque voisine, la directrice de la scène nationale du Merlan a rencontré Fatima le lendemain de son arrivée, en 2015, à l’occasion d’une réunion avec les associations du quartier. « Elle s’est montrée très véhémente, presque agressive, a expliqué qu’elle espérait un théâtre ouvert et attentionné envers les gens du quartier. Et a conclu sa diatribe en s’exclamant je suis Algérienne et j’ai le sang chaud ! ». Francesca Poloniato poursuit : « Surprise mais pas démontée, je me suis levée, et j’ai répondu que moi j’étais ritale, et que je n’avais pas le sang chaud mais bouillant ! » Elles sont bien sûr devenues grandes copines. Fatima Mostefaoui a ainsi participé au colloque Contexte(s) sur l’art et le territoire qui s’est tenu l’an passé au Merlan : « Elle a fait venir des gens du quartier et tenu un discours dénué de démagogie, rapporte Francesca Poloniato. C’est une militante juste et droite, j’ai beaucoup de respect pour elle ».

 

« Devenir la plus grosse capitaliste de France » 

Fatima Mostefaoui est née dans les préfabriqués de l’ancien bidonville de La Calade. Puis à partir de l’âge de six ans, a vécu aux Flamants. « J’ai grandi avec une seule idée, me barrer et devenir la plus grosse capitaliste de France. À l’école ça ne marchait pas trop, j’ai passé un CAP d’employée technique de collectivité – ça consiste à faire la boniche et changer les couches des vieux – puis j’ai fait un début de formation dans la restauration avant d’enfiler les petits boulots. » Alors, elle est partie vivre à Paris. De retour, elle a fait escale du côté de la Canebière mais a préféré revenir aux Flamants, avant de se poser à quelques blocs et coups d’aile de là, aux Hirondelles. « Avec mon mari, nous avons eu une entreprise de nettoyage, une autre de maçonnerie. On a fait un mauvais choix d’associé et on a tout perdu. Mais on est beaucoup plus épanouis avec ce qu’on fait aujourd’hui dans le quartier, avec les associations… » ♦

 

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