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Les chevaux pour soulager les corps et les maux

Par Agathe Perrier

Journaliste

Un programme de recherche action mené à Marseille porte sur l’impact positif de l’activité physique sur la qualité de vie de personnes atteintes de fibromyalgie, une maladie chronique. Parmi les pratiques proposées, une est particulièrement plébiscitée : l’équithérapie. Je suis allée voir de plus près comment le cheval peut aider ces malades…

 

Perché sur les hauteurs du quartier des Caillols, dans le 12e arrondissement de Marseille, le centre équestre Orloff est un havre de paix. L’urbanisation lui a grignoté des terrains au fil du temps, mais il reste suffisamment de place pour que la soixantaine de chevaux qui vit là ait de quoi se dégourdir les jambes. Ce jour-là, Popeye et Skyline sont réquisitionnés pour Mouna et Alix ! À voir les deux femmes brosser, équiper et diriger leurs montures, il est difficile de remarquer le mal dont elles souffrent. La fibromyalgie est pourtant bel et bien là.

« C’est une maladie neuro-inflammatoire que l’on ne connaît encore pas suffisamment », indique Stéphanie Ranque-Garnier, médecin au sein du Centre d’évaluation et de traitement de la douleur (CETD) de l’hôpital de la Timone. Elle se caractérise majoritairement par des douleurs diffuses et permanentes, une fatigue importante qui ne passe pas, voire s’aggrave avec du repos, un sommeil non réparateur et des troubles cognitifs.

« Encore aujourd’hui, cette pathologie souffre d’un manque de reconnaissance car c’est un mal indécelable sur les examens biologiques et radiologiques classiques. Il ne met pas en jeu directement le pronostic vital », ajoute le médecin. Une double peine pour les patients. Heureusement la recherche – et les mentalités – avancent. À Marseille, Stéphanie Ranque-Garnier mène ainsi un programme de recherche-action pour la quatrième et dernière année pour améliorer la qualité de vie des malades. Le remède étudié ? Une activité physique adaptée.

 

Popeye et sa partenaire du jour, Mouna © AP

Se bouger pour ne pas s’ankyloser

Vingt patients atteints de fibromyalgie ont cette année encore rejoint le programme. Depuis le mois de mars et jusqu’en septembre, ils sont séparés en deux groupes. Le premier reste libre d’effectuer en autonomie une activité physique systématiquement conseillée. Quant au second, trois séances hebdomadaires lui sont proposées à raison de deux heures pour chacune.

« Notre but est de leur faire comprendre que la pratique physique adaptée entraîne des bénéfices immédiats, à moyen et long terme sur les symptômes et la qualité de vie. Pour cela, il faut qu’elle soit ajustée à leurs goûts, leurs besoins physiologiques et leurs condition physique », explique Stéphanie Ranque-Garnier.

Aquagym, marche nordique, jeux de balles et ballon, danses, yoga, pilates, Qi gong, capoeira… Le choix est multiple et le personnel encadrant a été spécialement formé pour tout connaître de leur maladie. Pendant les six derniers mois du programme, l’ensemble des participants sera ensuite libre de suivre une ou plusieurs activités selon ses désirs, au sein des associations et structures partenaires. Ce qui permettra à l’équipe de chercheurs de mesurer leur évolution. « L’objectif est de leur enseigner comment fractionner et calibrer les efforts. Chacun doit savoir mesurer son taux maximal symptomatique (TMS), à savoir le moment où l’exercice va réveiller la douleur ou la fatigue. Il doit apprendre à le mesurer et respecter une durée de 50% à 70% de ce TMS pour ne pas en faire trop, ni trop peu. » La médecin conseille de respecter les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), à savoir, pour les adultes, 30 minutes par jour de pratique physique, d’affilée ou non. Ce qui peut d’ailleurs être facilement intégré dans le quotidien, en privilégiant par exemple la marche ou le vélo plutôt que la voiture, ou les escaliers à la place de l’ascenseur. Elle conseille également de lutter contre la sédentarité en se mobilisant un peu toutes les heures (pas plus de deux heures statiques).

 

Yannique Bourglan, équithérapeute, aide Mouna à harnacher Popeye © AP

L’équithérapie plébiscitée

Dans la pléthore d’activités proposées aux malades, une se démarque particulièrement : l’équithérapie. Elle rebute aussi parfois. « Beaucoup s’imaginent que ça consiste simplement à faire du cheval et ne viennent pas. Or l’animal est ici un partenaire, il n’est pas obligatoire de le monter », met en avant Yannique Bourglan, équithérapeute. Pour la 3e séance mensuelle du groupe suivi, deux participantes, Mouna et Alix, ont répondu présent.

Le trio commence par un travail de respiration dans le champ où sont parqués les chevaux. Un bref moment de détente et de relaxation avant de s’approcher des animaux et de leur demander implicitement s’ils sont d’accord pour être réquisitionnés deux heures. Popeye et Skyline ne manifestent aucune opposition, bien au contraire. Après les avoir brossés et harnachés, les apprenties cavalières les emmènent dans l’un des cirques. Commence alors un « travail en main ». « On va s’atteler au positionnement. Plutôt que chacun soit dans sa bulle, le cheval et sa partenaire marcheront ensemble dans la même bulle », enjoint Yannique Bourglan. Les duos Mouna-Popeye et Alix-Skyline entrent en piste, suivent des chemins, stoppent dans des zones déterminées. Sans cris ni aucune brutalité. Les deux femmes font comprendre à leur monture par leur attitude ce qu’elles en attendent. Un travail qui associe activité physique, concentration, écoute, empathie.

 

Fin de séance à cheval pour Alix, sur le dos de Skyline © AP

Des bienfaits à plus ou moins long terme

Ce jour-là, le faible nombre de participants et le bon état physique de Mouna et Alix permettent de poursuivre la séance à cheval. Leur mobilité est leur outil de communication avec l’animal. Juchées sur le dos des équidés, sur une simple couverture, elles en oublient leurs douleurs habituelles. Pour Mouna, les séances d’équithérapie et ses autres activités sportives ont des effets positifs immédiats. « Sur le moment, je savoure. Par contre, quand je rentre chez moi, je sens la fatigue et le pic de douleur commence à grimper », confie-t-elle. Tel n’est pas le cas d’Alix qui continue d’éprouver les bienfaits de ces séances même après, notamment grâce à l’aquagym. Mais, comme le précisent les deux femmes : « Même si on a la même pathologie, chacun est unique dans ce monde-là et réagit à sa façon ». La vie personnelle impacte aussi forcément d’une manière différente chacun des malades.

L’équipe du CETD maintient un suivi avec les anciens patients du programme. « Certains disent que ça a vraiment changé les choses dans leurs habitudes de vie. Ils ont tendance à moins prendre de médicaments et à mieux vivre avec cette maladie », s’enthousiasme Stéphanie Ranque-Garnier. La poursuite de la recherche reste toutefois nécessaire, notamment sur les causes de déclenchement de la fibromyalgie. Des études ont déjà permis de révéler l’implication de 400 gènes dans la pathologie. Les résultats de celle menée par le CETD, attendus pour l’année prochaine, devraient permettre une avancée supplémentaire dans la connaissance de ce mal qui touche entre 4% et 8% de la population mondiale – et les Français dans les mêmes proportions.

Brouillon auto 16
Moment de relaxation au plus près des chevaux © AP

Bonus 

  • Une séance d’équithérapie coûte entre 45 et 60 euros de l’heure. Aucune prise en charge n’est assurée par la sécurité sociale, seules les mutuelles peuvent proposer des remboursements. Dans le cadre du programme de recherche-action, les séances (comme celles des autres activités physiques) sont prises en charge par le CETD pour dégager les patients du frein financier de ces pratiques.
  • La grande majorité des équithérapeutes sont des professionnels médico-sociaux ou paramédicaux (éducateurs spécialisés, psychomotriciens, psychologues, orthophonistes, médecins rééducateurs, infirmiers, assistants sociaux, ergothérapeutes, moniteurs-éducateurs…), eux-mêmes cavaliers, et s’étant par la suite spécialisés en se formant à l’équithérapie pour intégrer la médiation équine dans leurs techniques d’accompagnement de la personne.