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Du social avec un esprit d’entreprise, ça marche !

Par Nathania Cahen

Journaliste

Synergie Family, c’est une histoire d’amitié au départ, la gestion de cinq Maisons Pour Tous à l’arrivée, et d’autres idées encore à essaimer à Marseille et au-delà. Un développement en mode start-up pour cette association marseillaise qui utilise les outils du business pour créer du lien avec les familles et booster les talents cachés.

 

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 1
Laurent Choukroun et Frank Tortel

Une Maison Pour Tous, MPT pour faire vite, est la manifestation dans les quartiers de l’action sociale d’une municipalité, avec des loisirs, des services et des animations. La compétence est attribuée pour six ans dans le cadre d’une délégation de service publique, et souvent complétée par un agrément centre social (financement CAF). En 2017, l’arrivée de Synergie Family dans le cercle fermé des MPT de Marseille ne s’est pas faite sans heurts. Suite à l’appel à candidature lancé pour les 27 établissements de la ville et à la plus grande surprise des acteurs historiques, deux nouveaux venus en raflent neuf : cinq pour Synergie Family et quatre pour Episec.

J’ai rendez-vous à la MPT La Maurelle, dans le 13e arrondissement. Il y a foule mais ce n’est pas le public habituel. Ce jour-là, c’est séminaire annuel des équipes de Synergie Family, façon team building. « Nous sommes arrivés avec une offre et une vision différentes, une solution davantage tournée vers les ressources que recèlent les talents des quartiers », explique Laurent Choukroun, qui codirige Synergie Family avec son grand copain Frank Tortel. La fermeture d’une partie des locaux dans deux centres (Les-Olives-La Marie où la superficie a été divisée par cinq et Romain Rolland-La Pauline avec deux équipes pour le prix d’une !) a amené la structure à licencier du personnel. « Une bataille juridique a suivi, que nous avons gagnée. Mais nous avons été diabolisés. Accusés de tous les maux : d’être à la fois des suppôts du grand capital et des affidés du maire de Marseille. Avec des nœuds dans l’estomac en prime », grimacent les associés.

 

Des propositions innovantes

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 2À la MPT classique – un centre social qui propose des activités sportives, culturelles, avec parfois des permanences de la CAF ou d’un écrivain public-, « nous avons ajouté notre vision, nos connections et nos principes », expliquent les coéquipiers. Et des principes, ils en revendiquent trois. Premièrement, valoriser la représentation d’un centre social, qui pâtit d’une image désuète et excluante (« ce n’est pas assez bien pour moi »), en remettant du beau et démontrant que ce n’est pas un ghetto pour gens à problèmes. Deuxièmement, booster les talents en permettant à chacun de révéler ce dont il est capable, à l’instar d’un collectif de couturières super douées à la MPT Romain Rolland, en route vers le CAP. Et troisièmement, bâtir des ponts entre le monde économique et les quartiers populaires, les acteurs sociaux. « Mais c’est tabou, on nous caricature en capitalistes macronistes. Pourtant c’est dans le monde de l’entreprise que se trouve l’emploi ! », s’agace Laurent Choukroun.

 

Business social

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 3
L’équipe lauréate du projet Right to repair.

Un de leur modèle est l’entrepreneur bangladais Muhammad Yunus alias le « banquier des pauvres », qui a fondé en 1976 la Grameen Bank, première banque de microcrédit. « Tu investis dans les gens, tu crées de la valeur, mais pas en assistant les gens, décode Frank Tortel. Tu fais un pas de côté, et tu donnes plutôt des outils et des moyens ». « Complémentaire et innovant », ajoute son acolyte. Mais pas évident à imposer, même si Synergie Family s’est beaucoup impliquée dans un projet comme « Make the choice » (une course aux talents des quartiers initiée par l’UPE 13 – lire notre article ici). D’autre connexions sont établies, par exemple avec le directeur de la SERAMM (Sercice d’assinissement Marseille Métropole), Yves Fagherazzi, pour une réflexion partagée sur l’entreprise du 21e siècle et le moyen d’y intégrer les nouvelles compétences, « apporter nos réponses à leurs besoins »…

Leur grande fierté aujourd’hui est de faire partie du consortium qui a remporté l’appel à projets « 100% Inclusion » lancé par le Ministère du travail. Porté avec le Centre de recherche interdisciplinaire (structure également marseillaise), le Laboratoire d’Intelligence Collective et Artificielle, l’Institut catholique de Lille, et la start-up Chance, leur projet « Right to repair » (lire bonus) porte sur une inclusion durable et épanouissante sur le marché du travail de demain.

 

Naissance d’une start-up sociale

Synergie Sport sud voit le jour en 2009. L’idée ? Amener du sport gratuit dans les quartiers populaires, en croisant les qualités d’une paire de copains : Laurent Choukroun, champion de régional de taekwondo et Frank Tortel alors responsable ressources humaines de l’opérateur de tourisme Mondial Évasion. « Laurent dépendait d’un ministère et moi d’un conseil d’administration associatif. Nous avions envie de nous affranchir, de vivre de nos passions et d’être libres de mener notre projet en fonction de ce que nous sentions ou ressentions ». Leur association prend vie du côté de la Vallée de l’Huveaune, À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 4au gymnase Gimon où une large palette d’activités est déclinée : danse, football, basketball, handball, rugby, fitness, volley ball, sambo, V.T.T., tennis, golf, badminton, freesbee, baseball, théâtre… mais aussi des jeux collectifs et olympiades afin d’animer et de revaloriser le quartier. S’y greffent des opérations ponctuelles comme la création d’un « Raid familles » pour renforcer les liens intergénérationnels. Leur efficacité reconnue, le tandem est sollicité en urgence par la ville de Marseille quand en 2014, sur fond de réforme des rythmes scolaires, il est décidé que le mercredi matin sera travaillé et le vendredi après-midi consacré aux activités périscolaires. Pour cette demi-journée, pas loin de 3 000 animateurs sont nécessaires pour couvrir les besoins de Marseille. « Comme on n’était pas fans de garderie, on a accepté à la condition de venir avec nos propres projets, relate Laurent Choukroun. Une fois dans la place on a réalisé que nous disposions d’une incroyable liberté pédagogique, l’occasion d’amener les enfants à vivre des expériences dans de nouveaux domaines comme les arts, les activités sportives, l’environnement, la culture. Mais avec une forte valeur ajoutée éducative. » L’activité périscolaire enfle les années suivants : en trois mois, Synergie passe de deux à 50 équivalents temps plein (ETP) avec 200 collaborateurs, essentiellement des spécialistes artistes ou sportifs. « Nous ce que nous voulions déjà, c’est tirer sur les ficelles positives, celles de l’épanouissement », pointe Frank Tortel. Choukroun intervient : « Moi, c’est le sport qui m’a sauvé la vie j’étais tellement malheureux à l’école. Les arts martiaux combinés à la découverte des métiers de l’animation m’ont redonné l’estime de moi et un projet. Et aujourd’hui je fais même un Executive MBA à HEC Paris ! » En même temps que d’autres projets prennent forme. Comme la mission « 13H Live » pour le bailleur social 13 Habitat autour du mieux vivre ensemble, avec des actions mises en place sur 10 sites HLM. Ou, plus récemment, Sunday Family, moyen d’attirer les Marseillais dans les quartiers périphériques avec des activités éducatives, sportives et culturelles. « Le dimanche, c’est le jour où il ne se passe rien, argumente Laurent Choukroun, beaucoup s’ennuient, tout le monde est disponible. C’est un peu révolutionnaire d’ouvrir ce jour-là ! ». Les autorisations tardent, mais l’équipe ne se formalise plus et cherche déjà d’autres solutions dans sa manche. Fabriquer de la mixité, Synergie Family y tient. Vraiment.♦

 

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 5*— RushOnGame, parrain de la rubrique « Économie », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité, mais n’a en rien influencé le choix ou le traitement de ce sujet. Nos mécènes espèrent vous donner envie de vous abonner pour lire et soutenir l’engagement de Marcelle – le Média de Solutions —

 

 

Bonus

  • Right To Repair (RtR), c’est Le Droit De Réparer, Le Droit De Se (P)Réparer, Le Droit De Réparer la Planète. Ce projet, inspiré d’un mouvement international, vise à placer le meilleur des ressources technologiques, de l’intelligence artificielle et de l’innovation sociale au profit de l’inclusion des personnes les plus éloignées de l’emploi. Et permettre aux bénéficiaires de vivre une expérience humaine à la rencontre de leurs propres talents, de leurs propres ressources. L’idée fondamentale du RtR est d’inverser le paradigme « du marché du travail vers l’individu » et de partir de l’individu (son identité, ses talents et ses rêves) pour aller vers le marché du travail, afin de construire une inclusion durable et épanouissante. Right To Repair va être expérimenté sur les territoires de Roubaix, Paris-Montreuil et Marseille pour un public cible – neets (acronyme de Not in Education, Employment, or Training, à savoir sans diplôme, emploi ou formation), chômeurs de longue durée, personnes handicapées et féminin en particulier.
  • S’inspirant de ce mouvement, iFixit est une communauté de personnes réparties dans le monde entier et qui s’entraident à réparer leurs affaires, objets et équipements.
  • Les missions d’une MPT telles que définies dans l’appel à projet Ville de Marseille.

Équipement de quartier à vocation sociale globale (…participation du plus grand nombre à la vie locale, avec une attention particulière pour les familles et les personnes confrontées à des difficultés sociales, économiques et culturelles. De ce fait, les activités à caractère éducatif, culturel, sportif et de loisirs seront subordonnées aux objectifs sociaux,) équipement à vocation familiale et pluri-générationnelle (un lieu d’accueil, de rencontre et d’information, ainsi que des activités destinées à faciliter leur vie quotidienne, à les soutenir dans leur rôle parental, à leur permettre de mieux maîtriser leurs conditions de vie économiques et sociales. Les actions en direction des enfants et des jeunes sont prioritaires et doivent être développées dans le domaine de la citoyenneté, de la santé, des loisirs, de l’accès aux droits et à la culture, de la prévention et de l’insertion),   lieu d’animation de la vie sociale (rechercher et animer la concertation et la coopération avec le mouvement associatif local, les collectivités locales, les établissements scolaires…), lieu d’accueil, de développement et de promotion de la vie associative et de la citoyenneté (accueil des associations, qui peuvent y domicilier leur siège social ou y exercer des activités en lien avec le projet social de la Maison Pour Tous ou des permanences, dans le respect des principes de pluralisme, de neutralité, de mixité, de laïcité, de solidarité, de respect de la dignité humaine et de libre choix par les usagers), support d’animation globale et locale (équipement polyvalent, ne peut être définie, ni à partir d’une catégorie particulière d’usagers, ni de missions spécialisées), lieu de coordination et de concertation contribuant au développement social local (démarche globale d’intervention sur son territoire en mobilisant collectivement les acteurs (citoyens, usagers, participants, associations, partenaires, institutions….) et les ressources, afin d’organiser les conditions d’une évolution sociale positive et d’améliorer globalement et individuellement les conditions de vie des habitants).