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[Série] Tourisme et seuil de tolérance à Marseille #2 Les nuisances

Par Olivier Martocq

Journaliste

@AtmoSud

La barre des 5 millions de touristes devrait être franchie à Marseille cette année. Une manne pour l’économie locale, exulte le patronat qui évalue les retombées à 2,7 milliards d’euros et 50 000 emplois directs. Même si ces chiffres sont exacts (cf article #1), l’envers du décor n’est jamais abordé. Or, le tourisme génère des nuisances, dont le coût est supporté par les habitants. Quand les villes sont depuis toujours tournées vers cette activité, cela ne pose aucun problème. Quand elles doivent s’adapter à ce flux en quelques années et qu’aucune politique spécifique n’a été mise en place alors, comme à Amsterdam, Barcelone ou Venise, la population se révolte.

 

Comme nombre de journalistes, je me suis rendu à l’extrême ouest de la ville, sur les hauteurs de l’Estaque et de Saint Henri à la recherche de témoignages sur la pollution des bateaux de croisières. Et j’en ai trouvé…beaucoup !

Croisiéristes, un coût environnemental désastreux

[Série] Tourisme et seuil de tolérance à Marseille #2 Les nuisances 2Il est désormais scientifiquement établi que les fumées toxiques générées par le fioul lourd de ces mastodontes des mers qui dégage 3 500 fois plus de particules fines que le diesel des voitures, ont un impact direct sur la santé des populations exposées. Les pneumologues de l’hôpital Nord et de l’hôpital Européen considèrent que sont potentiellement concernés les milliers d’habitants résidant le long des 15 kilomètres de la bande littorale qui s’étend de l’Estaque au Vieux Port. France nature environnement (FNE) estime le nombre de particules fines jusqu’à 100 fois plus élevé dans l’air à proximité du port qu’ailleurs dans la ville. Et cette fédération reconnue d’utilité publique d’enfoncer le clou avec une comparaison hallucinante et jamais contredite : un paquebot polluerait autant qu’un million de voitures, en termes d’émissions de particules fines et de dioxyde d’azote. « Des non-fumeurs de ces quartiers meurent de pathologies respiratoires ». Chaque fois qu’un journaliste en fait la requête, des habitants dignes, comme Jean-Pierre Eyraud, atteint d’un cancer, témoignent sur leur maladie et la disparition de voisins encore jeunes : « Les cancers ont commencé à arriver progressivement avec les bateaux de croisière ». Et sa compagne Michèle de montrer la fine pellicule de suie noire qui se dépose sur les plantes, les tables, les vitres, après la manœuvre d’un paquebot. Dans les immeubles Pouillon du quai de la Mairie, le constat est le même. Mais sur ces balcons, la suie provient des ferrys pour la Corse, qui entrent par la passe du Vieux-Port.

Et si le croisiériste coûtait plus qu’il ne rapporte ?

[Série] Tourisme et seuil de tolérance à Marseille #2 Les nuisances 1Ce scandale de santé publique est devenu un enjeu politique depuis deux ans. Les normes vont se durcir dès le 1er janvier 2020 pour les rejets de souffre, qui seront divisés par sept et obligeront les armateurs à changer de combustible pour passer progressivement au gaz liquéfié. La généralisation des branchements électriques permettra d’arrêter les moteurs quand les bateaux sont à quai [cf article #3 à venir].

Ce dernier point renvoie au coût supporté par les Marseillais pour attirer les armateurs. Le terminal des croisières a d’ores et déjà coûté 39 millions d’euros. Mais dans les recettes de la ville, il n’apparaît pas. D’où l’idée d’une taxe de séjour pour chaque croisiériste, jusqu’à présent repoussée par la mairie « pour ne pas entraver l’essor des croisières ». Et pour cause ! Avec des voyages « all inclusive » à 475 euros la semaine soit 70 euros par jour et par passager, l’équilibre est précaire. Les armateurs choisissent donc les escales les moins chères. Quant aux sommes déboursées à Marseille durant la journée par ces mêmes touristes, elles seraient négligeables : 8 euros pour un circuit touristique, 10 euros pour une glace et un souvenir. En multipliant par le nombre de passagers annoncé par les professionnels, soit 2 millions, on est encore à des années-lumière de la manne financière annoncée de 300 millions et 2 000 emplois. Il est curieux de noter d’ailleurs que les chiffres avancés sur les retombées des croisières pour l’économie locale émanent d’une étude de la CCIMP de 2016. Trois ans plus tard et 400 000 croisiéristes en plus, ils sont toujours les mêmes ! ♦

 

*Demain jeudi, suite du volet sur les nuisances du tourisme #2 avec les petits trains et bus à impériale, un marché juteux et privé, et comment faire rentrer 5 millions de personnes dans une ville de 800 000 habitants en tension sur l’immobilier.