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Encore plus belle, la deuxième vie des pianos

Par Nathania Cahen

Journaliste

Que faire des pianos qui encombrent maisons ou appartements et dont plus personne ne joue ? Comment se débarrasser en douceur de ce meuble jamais vulgaire, souvent associé à des souvenirs de famille ? À Avignon, Les Passeurs de pianos les remettent en état puis les prêtent à bon escient. Ou bien en recyclent les matériaux nobles. Victime de sa belle idée, l’association est aujourd’hui débordée !

 

Encore plus belle, la deuxième vie des pianos 1
Bruno Vincent

C’est à la boutique Piano Pulsion du Vieil Avignon que je fais connaissance avec Bruno Vincent, facteur de piano – quel joli nom pour un métier. « Ces pianos qui ont souvent une valeur sentimentale ou ont été achetés par des parents il y a vingt ans pour des enfants qui n’en jouent plus et ont quitté le toit familial, nous les récupérons. S’ils sont en bon état, ils sont restaurés, accordés et prêtés à des enfants ou des personnes qui n’ont pas les moyens d’acheter ou louer cet instrument. Ou encore à des organismes d’utilité publique, comme des hôpitaux, des écoles, des maisons de retraite ou des foyers », détaille celui qui est à l’origine de cette aventure incroyable, pleine de vibrato et d’humanité.

 

« Un merveilleux cadeau »

Forte de cette idée, l’association Les Passeurs de pianos est créée il y a deux ans, avec des parrains de choix, le pianiste Bruno Rigutto et la soprano Julie Fuchs. Sur la page Facebook de l’association, un des premiers post a été partagé en juin 2017 par l’hôpital Henri Duffaut d’Avignon :

Encore plus belle, la deuxième vie des pianos 2Un piano pour l’espoir. C’est au 3° étage dans le service des soins palliatifs que Bruno Vincent et son équipe des Passeurs de Pianos ont installé un piano droit qui vient apporter dans ce lieu de fin de vie un espoir : « Un piano, c’est un peu la vie pour nous » dit Guillaume Berrichon, psychologue dans l’unité des soins palliatifs. C’est de manière fortuite qu’a eu lieu la rencontre entre Bruno Vincent et Mireille Périneau, chef du service des soins palliatifs. Voilà longtemps qu’elle voulait faire entrer la musique dans le service, et ce piano est pour elle un merveilleux cadeau : « La musique est l’art le plus sacré qui soit » dit-elle ; « elle a toujours été présente au sein des sociétés dans la vie quotidienne ; avoir un piano c’est un retour aux vraies valeurs ».

Plus de vingt pianos ont déjà été mis en pension, dans une unité de soins de jour à Antibes, une maison de retraite à Valence, ou à l’école primaire Maurice Korsec, située dans un quartier populaire de Marseille. L’équipe s’est également rapprochée de La Portée de tous, une école de musique itinérante qui veut favoriser l’accès des habitants des quartiers populaires d’Avignon et des environs à cet enseignement : « On nous parle de gamins doués qui n’ont pas les moyens de s’entraîner faute d’instrument ».

Les pianos en trop mauvais état sont eux recyclés, voire upcyclés : l’ivoire, l’ébène, le laiton, les bois précieux comme la palissandre, et tout matériaux nobles qui les composent vont servir à des artisans ou des artistes qui en feront des meubles ou des œuvres d’art.

 

Pianos jumeaux, piano marin…

Encore plus belle, la deuxième vie des pianos 3Mais Bruno Vincent n’imaginait pas être à ce point sollicité, submergé : « des centaines d’appel, en provenance de la région mais aussi de Lyon, de Monaco, de la Belgique. On nous a même envoyé un piano depuis la Corse, qui a été livré par bateau ! » Des histoires étonnantes émaillent ces trajectoires de pianos : comme ces deux Gaveau récupérés le même jour aux deux extrémités de Marseille, et qui se sont avérés être frères, même modèle et numéros de série qui se suivaient. Quant aux futurs ex-propriétaires soulagés de leur piano, ils s’acquittent simplement de la modique somme de 50 euros pour la participation aux frais.

Problème, où entreposer ces instruments, parfois très encombrants quand il s’agit d’un demi-queue ou même d’un piano à queue ? Le « tunnel », ce hangar qui a été mis à la disposition de l’association à Althen-les-Paluds, est arrivé à saturation, rempli jusqu’à la gueule de 300 pianos. Victime de leur succès, très médiatisés – depuis le 13 heures de TF1 à la lettre du Musicien- Les Passeurs de pianos Encore plus belle, la deuxième vie des pianos 4cherchent un second souffle car l’équipe de bénévoles, qui se réduit à Bruno Vincent et Gauthier, ne tient plus le rythme question réparations. « Remettre un piano à niveau demande de une journée à une semaine », précise Bruno Vincent. L’association se voit donc obligée de débrayer pour un temps (voir bonus). En attendant, l’essaimage est dans l’air : des passeurs de pianos bientôt dans le Lot et, à Grenoble, un projet du même acabit mais avec une partition différente puisque des instruments à vent seraient transmis.

Les idées vont toujours bon train, autour d’un thème phare : tisser des liens. Car l’association, en plus de faire des heureux, entend donner du sens à cette transmission. Un projet ambitieux a ainsi germé autour de ces symboliques : Octave et les passeurs de pianos, un spectacle grandiose avec 40 pianos sur scène, qui raconterait des histoires comme celle de Georges parti à la guerre en 1914 avec la clé du piano et tué dès le premier jour. Ou parlerait de ce piano légué à l’association, un Steinway sur lequel Francis Poulenc a joué. Un spectacle avec des amateurs, des professionnels et, pourquoi pas, la catapulte à piano de Royal de Luxe ? Bruno Vincent a l’œil qui pétille, il rêve déjà de ce 10 mai 2020… En attendant, il va confier un piano à la compagnie Les Monsieur-Monsieur, le temps d’un été off à Avignon. ♦

 

Bonus

 

  • Bio – Bruno Vincent est modeste. C’est sur le site Piano Pulsion que j’en apprends plus sur son parcours. Savoir qu’il était entré dans la profession en 1974 m’avait laissée sur ma faim. Sa bio évoque un apprentissage de facture de piano à Dijon, un passage par les usines Rameau pour s’imprégner des techniques industrielles. Dix ans plus tard, en tandem avec un confrère, c’est la création d’un premier atelier de restauration à Auch dans le Gers, puis un second atelier et magasin de piano à Cahors dans le Lot. Un service « concert » agréé par la prestigieuse maison Steinway & Sons va inciter de nombreux pianistes et organisateurs de concert à recourir à leur talent. En 2005, Bruno Vincent prend les rênes de Piano Pulsion à Avignon, entreprise spécialisée dans le piano acoustique, réputée notamment pour la restauration de pianos de grandes marques. Pourquoi le piano ? « Un curé en avait posé un chez moi, ce qui m’a permis d’en jouer ».

 

  • Les besoins – des adhésions, des bénévoles de tous horizons prêts à partager leur aide et leurs expertise, même s’ils ne sont pas du tout du monde du piano. Et un.e trésorier.e !

 

  • Saturation – Voici le message sur lequel tombent aujourd’hui ceux qui veulent se délester de leur piano : « Tout sauf des vacances – Chers amis, chers adhérents, chers Passeurs. L’été arrive et avec lui, un planning plus que chargé pour nos… deux techniciens bénévoles qui, malgré toute leur motivation pour l’activité « Passeurs », doivent aussi, chacun le comprendra, accorder la priorité à leurs activités en tant que professionnels du piano – accords, services concerts, livraison et restauration, et tant de choses encore. Nous n’avons pas totalement solutionné le problème de stockage de la centaine de pianos qui occupent actuellement le Tunnel. Nous poursuivons nos échanges, contacts et rencontres avec des interlocuteurs de tout bord pour à la fois étendre la mission des Passeurs et alléger la charge mentale et physique des trois ou quatre permanents que nous sommes.

Nous ne pouvons ABSOLUMENT PLUS récupérer de nouveaux pianos, au moins jusqu’au mois d’octobre. La liste d’attente de particuliers ou de collectivités à qui confier un piano est inversement proportionnelle à la quantité de pianos réparables que nous avons à disposition. Nous ne pourrons dans l’immédiat prendre en considération que des pianos récents (datant d’après 1960) et en bon état, et à la condition que vous preniez totalement en charge le transport. »