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J’ai testé l’appli antigaspi « Too good to go »

Par Agathe Perrier

Journaliste

Mettre en relation les commerces alimentaires et les consommateurs, c’est le concept de l’application mobile Too good to go. Les premiers peuvent écouler leurs invendus et jeter moins de marchandises quand les seconds profitent de prix réduits. Sur le papier, elle a tout pour plaire. J’ai testé la formule, tout en sondant les différents protagonistes. 

Grâce aux nouvelles technologies, il est facile aujourd’hui de mettre en relation des restaurants, commerces de bouche ou supermarchés avec des consommateurs pour éviter le gaspillage alimentaire. Les récentes applications Zéro Gâchis, Optimiam, Too good to go en sont l’illustration. C’est cette dernière que j’ai choisi de tester, car déjà bien implantée un peu partout en France. Créée en 2016, elle est présente à Marseille depuis deux ans.

Après une rapide inscription – une adresse e-mail et un mot de passe suffisent – on accède à la carte où sont géolocalisés tous les établissements partenaires. Sans surprise, l’offre se concentre principalement dans le centre-ville marseillais. Pour les habitants du nord et du sud – dont je fais partie – quelques rares annonces se battent en duel, principalement des boulangeries. Pour que l’expérience soit réaliste, je décide donc de passer ma première commande dans deux établissements du centre-ville : Balagan, un traiteur végétarien, et le restaurant Mangia, tous deux situés dans le quartier du Rouet (8e).

 

Menus surprise

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Exemples de paniers : l’appli indique combien sont à disposition, leur prix, l’horaire pour les récupérer.

Me voilà rue du Rouet un vendredi après-midi aux alentours de 15h, heure indiquée pour la collecte des commandes. Le mystère est total sur leurs contenus. Les descriptions des annonces étaient « standard », comme c’est d’ailleurs le cas pour quasiment toutes les offres de paniers. « Le contenu peut varier d’un jour à l’autre », peut-on souvent lire. C’est une surprise aussi pour moi qui pensais, peut-être bêtement, que chaque structure mentionnait les détails de son stock. Interrogé sur ce sujet, Yannick Ganem, gérant du Balagan, m’explique : « On peut pré-enregistrer le nombre de paniers que l’on met à disposition chaque jour. Moi j’ai choisi d’en mettre trois. Mais si jamais il me reste davantage de marchandises sur les bras, je peux en rajouter à la vente quand je veux ».

Le restaurant fait partie des premiers à s’être inscrit sur la plateforme lors de son lancement à Marseille, en avril 2017. Une initiative que le patron de l’établissement juge « gagnant-gagnant à tous les niveaux ». « De notre côté, ça nous permet de déstocker car on prépare des plats différents chaque jour. Et ça permet à des personnes qui ont un petit budget d’avoir accès à une alimentation saine ». Le résultat est là : au Balagan, quasiment plus rien n’est jeté. Les trois paniers quotidiens trouvent presque toujours preneurs. Et s’il y a encore des restes malgré tout, le restaurant se tourne alors vers Le Carillon, réseau de commerçants et d’habitants solidaires des personnes sans-abris, dont on vous a parlé il y a quelques mois déjà. Même son de cloche au restaurant Mangia. Selon la patronne, Magali Djebrali, l’appli lui permet de récupérer un peu d’argent et de sauver des denrées destinées à la poubelle tout en faisant profiter un petit nombre.

Ce jour-là, je repars avec deux commandes bien généreuses : un plat du jour à base de polenta et légumes de saison avec une tarte aux fruits maison du côté de Balagan. Un sandwich, une quiche lorraine et des viennoiseries récupérés chez Mangia. C’est largement assez pour deux et cela m’a coûté 8,99 euros exactement.

 

Problème de contenant

Au cours de la discussion, Magali Djebrali pointe quand même un « couac » dans l’utilisation de Too good to go : celui du contenant dans lequel fournir l’invendu. Sur l’application, il est bien précisé de venir avec ses propres boîtes et autres sacs, pour éviter les déchets inutiles. Mais dans les faits, ce n’est pas toujours le cas. « Beaucoup d’utilisateurs ne jouent pas le jeu. Ils viennent avec un sac mais pas de contenant. Je dois donc en fournir et ça a un coût », souligne-t-elle.

Ce problème se pose également aux Jardins du Cloître, restaurant installé au sein du pôle d’entrepreneuriat social et d’innovation éponyme (13e arrondissement). Malgré son éloignement géographique du centre-ville, tous ses paniers sont commandés. Le jour où je m’y rends, je repars avec un plat du jour composé de poisson, gnocchis à l’encre de seiche et légumes de saison. Bien qu’armée de mon Tupperware, mon repas m’est remis dans un récipient à emporter. Face à des clients  qui viennent souvent les mains vides, l’établissement a systématisé cette option, à laquelle il ajoute même des couverts biodégradables. « On donne les Too good to go dans les mêmes conditions qu’on livre nos autres clients », met en avant Arnaud Castagnède, gérant de l’établissement. Une attention qui a un coût : 1€ par lot, ce dernier étant vendu à 4,99€ via l’application. À cela s’ajoute une commission collectée par Too good to go, de 1,09% par panier vendu – soit environ 0,05€ dans ce cas. De quoi tout juste compenser les frais.

J’ai testé l’appli antigaspi « Too good to go »

La règle du tiers

Concernant le prix des paniers justement, on retrouve souvent une similarité chez les commerçants. Ils sont vendus à 4€ au lieu de 12€, 5€ contre 15€. L’explication, c’est Camille Colbus, directrice générale de Too good to go, qui nous la fournit : « À force d’expérience, on s’est rendu compte que la règle du tiers est le prix qui fonctionne le mieux ». Aux établissements de choisir de l’appliquer ou non. Certains, qui ne proposent pas de repas complets mais simplement des lots de douceurs sucrées ou salées, optent par exemple pour des prix libres.

Côté utilisateur, les tarifs sont vus d’un bon œil. Leur satisfaction finale dépend ensuite de la « générosité » des commerçants. « Il y en a qui donnent vraiment le minimum et dans ces cas-là on est un peu déçus. Personnellement, je suis satisfait dès que je vois que j’ai payé moitié prix par rapport à la quantité récupérée », confie Anthony. Adepte de l’application, il l’utilise régulièrement. Ses amis organisent même des « soirées Too good to go », en ramenant chacun un panier provenant d’un commerce ou restaurant différent qu’ils mettent ensuite en commun pour le dîner.

 

Plus de commerces pour plus d’utilisateurs

250 commerçants font aujourd’hui partie du réseau Too good to go à Marseille. On en compte plus de 8 000 sur toute la France, dont 800 rien qu’à Paris. Un nombre important qui se justifie notamment par le fait que c’est là que tout a commencé dans notre pays. L’appli y a été impulsée en juin 2016 par Lucie Basch, aujourd’hui toujours à sa tête. C’est toutefois au Danemark que le concept a vu le jour puis a été repris et J’ai testé l’appli antigaspi « Too good to go » 4déployé par des entrepreneurs indépendants – dont la française.

L’application a été téléchargée cinq millions de fois en France et enregistre 1,2 à 1,5 million d’utilisateurs actifs (qui réalisent une commande toutes les deux semaines). À Marseille, ils sont 20 000. Objectif pour accroître ce nombre : augmenter celui des commerçants partenaires. Sans privilégier un endroit plutôt qu’un autre. Pourtant, des disparités entre la périphérie et le cœur des villes se remarquent un peu partout, avec des offres Too good to go bien plus importantes dans les centres. Un phénomène lié à la physionomie des villes. « Il y a simplement plus de commerçants dans les centres urbains qu’en bordure », justifie Camille Colbus.

 

Pas de concurrence mais de la complémentarité

Reste à savoir si l’application n’a pas de retombées négatives pour les commerces. Après tout, les clients peuvent déserter les restaurants au profit des lots Too good to go à prix réduits. « On s’est interrogés sur ce sujet, mais cette problématique ne se pose finalement pas. Le contenu des paniers est surprise donc les utilisateurs ne sont pas sûrs de ce qu’ils vont trouver dedans. S’ils veulent forcément un plat salé, ils vont aller directement l’acheter », met en avant Camille Colbus. Il m’est en effet arrivé de réserver un panier dans une boulangerie pour mon repas du soir et de me retrouver avec uniquement gâteaux et viennoiseries. Toutefois, certains établissements précisent les grandes lignes de leurs invendus dans les annonces et permettent ainsi de s’assurer de trouver du salé ou du sucré. Et d’éviter les trop grandes surprises !

Une dernière question m’a enfin traversé l’esprit pendant ma phase de test. Ces repas auraient pu aussi être donnés à des associations qui effectuent des maraudes en faveur des sans-abris ? La directrice adjointe précise que le rôle de l’application est de travailler en « complémentarité » avec ces structures et non « en concurrence ». Certains établissements membres du réseau Too good to go réservent d’ailleurs une partie de leurs restes à leur destination. « Mais tous ne peuvent travailler avec des associations car elles ne récupèrent pas tous les produits, ni les petites quantités », souligne Camille Colbus. Dans ces cas, l’appli trouve toute sa place.

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Alors, conquise ?

Ainsi s’achève mon immersion dans l’univers Too good to go. Mais pas mon utilisation ! Le concept m’a plu et je compte bien continuer à « sauver des paniers » des griffes des poubelles. Je vais par contre me restreindre aux quelques établissements autour de chez moi – six dans un rayon de cinq kilomètres. Ou profiter de mes passages en centre-ville pour récupérer un lot ailleurs. Ce qui nécessite toutefois une certaine organisation puisqu’il faut récupérer les paniers à un horaire bien précis, déterminé par chaque commerçant. Au total, depuis les débuts de l’application, six millions de repas ont été sauvés, dont 90 000 à Marseille. ♦

 

Bonus :

  • L’équipe de Too good to go s’est aussi donnée pour mission de faire changer les mentalités sur le gaspillage alimentaire. Premier combat dans ce sens : les dates de péremption. Selon la Commission européenne, elles sont responsables de 20% du gaspillage alimentaire dans les foyers et sont la plus grosse source de gaspillage dans la grande distribution. L’entreprise a ainsi écrit un livre blanc destiné directement aux industriels et au gouvernement afin de les engager dans la lutte contre ce gaspillage en leur proposant des recommandations.