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[Série] Les souvenirs de voyage ont-ils une âme ?#1

Par Marie Le Marois

Journaliste

Ils paraissent neutres et anodins. Pourtant, les souvenirs de voyage – masque indonésien, perroquet guyanais, moulin à prière népalais, cassettes de zook love des Antilles, statuettes du Zimbabwe… – cachent une signification particulière. Même lorsqu’ils n’ont aucune valeur intrinsèque.           

Impossible de revenir d’un périple les mains vides. Même pour un voyageur chevronné. L’objet est là, sur l’étal du marchand, à nous narguer. Et nous voilà en train d’acheter une babiole (épice, huile d’olive, encens), un objet typique (plat à tajine, masque, maracas) ou mieux encore, la trouvaille. Celle qui nous fait jubiler le plus, qui nous paraît unique. Tellement unique qu’on débourse (presque) sans réfléchir, avec une excitation inhabituelle. Ce fut mon cas lors d’un voyage en Namibie. Je me suis retrouvée dans un village paumé, huttes, habits traditionnels et tutti quanti. Des femmes assises par terre vendaient leur artisanat. J’étais comme une gamine, charmée par l’histoire, les huttes, l’authenticité du lieu. Je ne pouvais pas ne rien acheter. J’ai craqué pour des bracelets, des petits animaux en bois et surtout un collier en écrous dont j’ai à peine regardé le prix : son achat ne contribuait-il pas à faire vivre le village ?

 

« Le summum reste d’acheter quelque chose qui n’est pas à vendre »

[Série] Les souvenirs de voyage ont-ils une âme ?#1Chaque lieu d’achat fait ses heureux, de la boutique d’aéroport (le pire quand même) au marché artisanal, en passant par le marchand de souvenirs. « Mais le summum reste d’acheter quelque chose qui n’est pas à vendre, appartenant à l’espace intime et privé d’une personne », souligne Anna Zisman, ethnologue et auteur de L’ego-objet et Rapporter le désert à la maison. Quand il joue de sa contrebasse, Vincent, ébéniste, pense toujours à cette épopée mémorable en Hongrie où il a acquis « pour trois fois rien » cet instrument dans une famille de Gitans. Un objet de famille qui date des années 1920. « On a pris le café chez eux, ils nous ont fait une petite démonstration : un très beau moment… »

 

Des fragments de paysage

Les souvenirs de voyage ont-ils une âme ? 5Quand rien n’a été acheté, on peut toujours s’approprier des fragments de paysage – coquillages, pierres, sable – ou des objets du quotidien. Journaux, barils de lessive, conserves, vieilles plaques de voiture rouillée, bigoudis : Marie ne peut pas s’empêcher d’en ramener des sacs entiers. Parfois, ça tourne au gag comme cette nuit où une conserve de sardines marinées à la sauce tomate de Madagascar a explosé dans sa cuisine : trop vieille ! Ces « petits trésors » sont chargés d’histoire, elle s’en inspire pour son travail d’illustratrice.

 

Posséder un bout d’ailleurs

Les souvenirs de voyage ont-ils une âme ? 4L’élément devient objet, puis souvenir. Pour soi ou pour offrir, pour prolonger le voyage, poursuivre son rêve, posséder un bout d’ailleurs ou un morceau de culture. « On va chercher ce qui n’existerait plus ici : de l’authentique. Même si l’objet n’a pas de valeur en soi, on fait semblant de croire qu’on acquiert quelque chose de vrai, d’unique, d’historique », analyse l’ethnologue. Un souvenir pour se dire aussi que les vacances sont réussies. La preuve de notre périple. Une preuve vivante. « Les voyages font partie de ma vie, ils m’ont construite en quelque sorte. Mes souvenirs sont les témoins de tout ça. Pour moi, c’est émotionnel », raconte Sixtine, qui a décoré ses 50 m2 avec une trentaine d’objets rapportés : masques indonésiens, chapeaux chinois, tentures turques, perroquet guyanais, etc.

 

Plus de valeur encore accompagnés d’un récit inoubliable

Les souvenirs de voyage ont-ils une âme ? 3Mon fameux collier en écrous, acheté en Namibie, avait été porté de mère en fille depuis vingt ans. Il symbolise la fertilité et le coquillage qui l’orne, fruit d’un troc, proviendrait de l’océan indien. C’est cet aspect qui m’attirait, plus que l’objet en lui-même. Cette histoire, si hypothétique soit-elle, m’a suffi pour lui trouver de la beauté alors qu’il était plutôt grossier et sentait la graisse de chèvre. Sixtine préfère sa girafe à tout autre souvenir parce qu’elle est étonnante et bien sculptée, mais aussi à cause de son épopée. « On était à la fin du voyage et là, j’ai remarqué cette immense girafe sur un petit marché. J’ai fait stopper net la voiture pour l’acheter. On me l’a emballée, ça ne rentrait pas dans la voiture (2m30 d’un seul bloc !), mais on a réussi à la mettre sur le toit. À l’aéroport, j’avais tellement peur qu’elle se casse dans les soutes, que j’ai fait une scène pour qu’elle soit protégée dans des cartons. Arrivée à Paris, ça a été la galère parce qu’il fallait que je trouve un taxi ! ». Sa girafe est associée à cet événement pour toujours. « L’objet rapporté est le support d’une histoire», souligne Anna Zisman.

 

La manière dont l’échange s’est produit

Dans le même esprit, nous explique l’ethnologue, « ce n’est pas tant le lieu d’achat, mais la manière dont l’échange s’est produit qui importe. Par exemple, le rapport qu’on établit avec le vendeur et le fait de marchander donnent de la valeur à l’objet ». Ainsi, Sixtine fonctionne toujours au coup de cœur, mais « ce qui fait la différence après, c’est l’attitude du vendeur, s’il me parle de son pays, de son travail… de tout ce qui va donner de l’âme à l’objet. Du Japon, par exemple, à part des verres à Saké, je n’ai rien ramené car je n’avais aucune relation avec les marchands. Je trouvais les choses très belles, mais elles me donnaient l’impression d’être dans un musée ».

 

L’objet continue à voyager

Les souvenirs de voyage ont-ils une âme ? 7Une fois payé et emballé, l’objet voyage à son tour : il fait des milliers de kilomètres, résiste aux transports sur des routes cabossées, dans des aéroports bondés, se fait chahuter… et atterrit dans une maison. Puis s’expose fièrement sur une étagère ou ailleurs, après que son propriétaire l’ait jaugé- « ce masque, plutôt dans la vitrine du salon ou sur le mur de la chambre ? Et ce plat, plutôt réceptacle de fruits ou ornement ? ». Il change de nature : d’utilitaire, il peut se réincarner en objet de déco. Il est réinvesti, mis en scène. Son nouveau propriétaire y laisse son empreinte. Anna Zirman l’appelle l’ego-objet, « comme transfert, comme miroir, comme support d’expression intime ». Pour Sixtine, ses souvenirs servent de révélateurs de sa vie : « Ils expliquent pas mal de choses de mon intimité car ils font partie de moi ».

 

Le souvenir peut perdre son aura

Les souvenirs de voyage ont-ils une âme ? 1Il arrive aussi que l’objet perde de sa superbe et fasse de nous des désenchantés. « Une fois dépaysé, il se déprécie parfois car on n’a plus forcément envie de jouer les ethnologues du dimanche », observe Anna Zirman. Il apparaît décalé, voir ridicule. Isaure se souvient de ce magnifique service à thé sur lequel elle avait flashé à Marrakech et qu’elle avait passé un temps fou à emballer pour éviter qu’il se brise. Passé la douane à Roissy, il a perdu tout charme. Et que dire de son narghilé ! Il rouille au fond d’une cave. C’est le cas également de mon fameux collier en écrou. Dix ans plus tard, le collier erre encore chez moi. Dans le salon, il dépare comme un intrus parmi les objets de ma vie quotidienne, absent de lui-même. Ni beau ni laid. Juste étranger à mon univers. Je ne me reconnais plus dans ce collier qui pourtant me parlait en Namibie. Il a perdu son âme.

 

Sa place n’est jamais établie

Peut-être qu’un jour, mon collier trouvera le cadre qui lui siéra et une place sur le mur de mon salon. La place d’un souvenir de voyage n’est jamais acquise pour toujours. ce dernier peut multiplier les facéties : il apparaît, disparaît en fonction des événements de la vie. Il se perd dans les déménagements successifs, il s’oublie ici ou là. Et, un beau jour, réapparaît. « Les objets prennent un sens à lire à travers les pratiques quotidiennes de leurs possesseurs, à travers les strates de leur existence », expose l’ethnologue. Difficile de les jeter. Car c’est un morceau de vie qui part avec. Un morceau de soi-même. ♦

 

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