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[Série] À poil pour être en harmonie avec la nature ? #1

Par Marie Le Marois

Journaliste

[Série] Dans la moiteur de l’été, certains corps se dévoilent. Perçue comme libératrice ou impudique, la nudité divise quand elle n’est pas elle-même traversée de contradictions. Très tentée par l’expérience, j’ai enquêté auprès des (vrais) naturistes. Et découvert des personnes désireuses de vivre en harmonie avec la nature, dans le respect de l’environnement, de soi et d’autrui. 

Comme chaque été, Karine profite d’être à l’ombre des regards pour se mettre nue. Un rocher, un bateau, dans son jardin, tout est bon pour accueillir la chaleur de son corps. Julie, elle, passe une semaine dans un camping naturiste avec mari et enfants. Pas n’importe lequel. Celui qu’elle affectionne se niche dans la forêt avec cabanes en bois et restau bio (voir Bonus). Cette graphiste pratique régulièrement le naturisme, comme plus de deux millions de Français. Un chiffre en constante augmentation, « près de 6 % de plus par an pour les campings du grand sud », relève Yves Leclerc vice-président de la FFN (Fédération française de naturisme). « Mais le plus étonnant est que 43 % de la clientèle ont moins de 30 ans ! »

 

Nature, écologie, convivialité et familles

Les raisons de cet engouement ? Selon Viviane Tiar, la présidente de la FFN, c’est la recherche d’une vie plus saine, plus vraie, moins consumériste, plus en adéquation avec la nature. Près de 100 ans après son essor – le premier club date de 1920 -, ce mode de vie a fait peau neuve. Le réseau social 100% naturiste Zerokini (clin d’œil à bi/monikini) incarne ce nouvel élan en véhiculant une image fun de la nudité. L’application Smartphone ‘’Naturiste par Nature’’ permet de trouver instantanément (et sans se tromper) une plage naturiste à proximité ou un centre sympa en fonction de son profil (en couple, entre amis, avec enfants ou ados).

Accéder au bien-être et se reconnecter avec l’essentiel

A poil ! 5Bien loin de la nudité érotique, contestataire ou provocatrice, cette pratique-là n’a d’autres buts que d’approcher un état fluide. Chaque centimètre carré de peau est touché par des sensations décuplées : frôlement de la brise, caresse de l’eau, rayonnement du soleil, picotement du grain du sable ou de la terre. Savourer par le corps et le sens des plaisirs simples permet, selon les adeptes, d’accéder au bien-être et de se reconnecter avec l’essentiel. À la différence du nudisme, qui opte la nudité comme un agrément, le naturisme est un art de vivre collectif destiné à être en harmonie avec la nature, dans le respect de l’environnement, de soi et d’autrui. L’absence d’artifices, de faux-semblant et de codes sociaux déterminés par le vêtement développerait simplicité et bienveillance dans la relation.

 

Se mettre nu, ce serait donc se mettre à nu

« En étant vrai, on est plus libre, plus égaux et plus fraternels», affirmait le psychologue et psychanalyste Marc-Alain Descamps, spécialiste du corps et de la nudité, prof de yoga pendant plus de 50 ans au camp naturiste de Montalivet, aujourd’hui décédé. Se mettre nu, ce serait donc se mettre à nu. France Guillain, auteur de nombreux livres sur le bien-être, dont  »Vivre le naturisme », estime quant à elle que « ce partage d’une grande fragilité que constitue la nudité, cette manière d’être exposé au grand jour au regard de l’autre exige une bonne dose d’humilité, d’acceptation de soi, malgré tous ses petits et grands défauts ». Autant de bénéfices compris par une majorité de Français d’après une enquête Atout France/Ifop : 54% estiment que des vacances dans un tel espace sont l’occasion de rencontrer des gens simples et naturels et 61% que c’est être tolérant, respecter les autres et l’environnement. 17% (soit plus de 11 millions) sont prêts à tenter le naturisme.

 

La nudité attire et répulse à la fois

A poil !Alors pourquoi on ne s’y met pas tous ? C’est toute la complexité de la nudité. Elle attire et répulse à la fois. « Elle est toujours en tension entre ce qu’elle peut exprimer de beau, de fort, voire d’idéal, et le risque de la trivialité ou de l’obscénité », analyse Christophe Colera, docteur en sociologie, auteur de ‘’La nudité, pratiques et significations’’. La culpabilité judéo-chrétienne transmise de génération en génération serait-elle en cause ? La nudité peut être en effet perçue comme honteuse, dès lors qu’on a intégré l’idée que montrer son sexe est laid, immoral et dégradant. D’après le sociologue, elle n’est plus à notre époque (sauf dans certaines minorités religieuses pratiquantes), indexée sur des normes religieuses générales, le sentiment du péché ou la crainte de sanction, « mais sur des considérations plus subjectives sur le bon goût et le sens du maintien dans sa juste mesure».

 

Se mettre nu peut être interprété comme quelque chose de sexuel

Bourrelet disgracieux, sein tombant, peau d’orange, les imperfections du corps, les nôtres ou celles des autres, peuvent provoquer gêne, voir dégoût. La société met en avant des normes esthétiques inaccessibles, corps parfaits et improbables (surtout avec le logiciel Photoshop). « Une autre tendance, très forte également, est d’encourager la dissimulation du corps par souci de respecter l’enfance». Se mettre nu peut être interprété comme quelque chose de sexuel, même si ce n’est pas intentionnel. L’association nudité/sexualité reste très présente dans l’inconscient collectif, « surtout dans les pays qui ont été marqués par un art érotique élaboré comme la France, la Chine, l’Inde et les pays puritains comme les États-Unis et le monde musulman. Les pays germaniques et slaves ont pu, dans certains espaces, définir une nudité publique plus ‘’enfantine’’, innocente, asexuée. Mais cela reste limité ».

 

Pas de voyeurisme, ni d’exhibition

A poil ! 1Ces freins intimes disparaîtraient rapidement dès lors qu’on se trouve dans un centre naturiste, selon les dires de nouveaux adeptes. Corps ridé, jeune, handicapé, tout le monde est au même niveau. Impossible de tricher. En contrepartie, les préjugés envers les autres et envers soi-même s’envolent. Côté sexualité, contrairement aux idées reçues (et à certains espaces comme le quartier ‘’chaud’’ du Cap d’Agde), elle est neutralisée dans la majorité des centres. Pas de voyeurisme, ni d’exhibition, encore moins de libertinage chez les adeptes. Le sexe n’est pas au centre de l’attention, il fait partie du corps dans sa globalité et son unité.

 

L’érotisme est dilué dans la nature

Le psychologue Marc-Alain Descamps m’expliquait que « l’érotisme n’est pas exacerbé comme chez les gens vêtus mais dilué dans la nature. Aucun des vêtements n’est là pour attirer l’attention sur les parties sexuelles. D’ailleurs, les hommes n’ont pas d’érection ». La nudité est au contraire apaisante, confirme Michel Vaïs, critique de théâtre, fondateur de la Fédération Québécoise de Naturisme et auteur de ‘’Nu, simplement’’ : « Nu, on se sent vulnérable, ce qui impose une réserve, une retenue, une discrétion du regard. En public, les gens ne s’observent pas ». Une attitude confortable pour les femmes qui ne se sentent pas reluquées à tout-va.

 

Discrétion et respect en dehors

A poil ! 2Et avec les enfants ? Quelle est la bonne distance entre étalage et pudibonderie ? S’ils peuvent s’accommoder de la nudité fortuite (dans la salle-de-bain, la chambre…) ou quotidienne (dans un contexte naturiste), c’est différent à la puberté. « Lorsque l’ado perçoit la transformation de son corps et découvre sa propre sexualité, il est normal qu’il soit troublé par la nudité de ses parents car il est confronté à la réalité de leurs organes génitaux. Il ne peut pas élaborer ce que Freud appelait le complexe d’Œdipe, c’est à dire éprouver des désirs incestueux imaginaires pour le parent du sexe opposé, désirs qui participent à sa construction psychique », soulignait alors le psychanalyste Marc-Alain Descamps. Imposer sa nudité est une agression quand l’autre n’est pas en mesure de la refuser. Il est alors important d’adopter la discrétion avec son ado, comme avec toute autre personne qui ne souhaite pas avoir la nudité d’autrui sous son nez.

 

La pudeur comme délicatesse

Être à l’aise avec sa nudité, ce n’est pas s’exposer n’importe où devant n’importe qui, selon Alain Boudet, docteur en sciences physiques et thérapeute psychocorporel : « Cette forme de pudeur peut s’appeler attention à l’autre, délicatesse, respect. Elle est générosité et don ». La pudeur est en fait une notion qui évolue de façon très subtile dans la manière d’exprimer sa sensibilité profonde, ajoute le sociologue Christophe Colera. « On se rend de plus en plus compte qu’elle peut en partie être dissociée de la nudité : il y a des façons impudiques d’être habillé et des façons pudiques d’être nu ». Il suffit de regarder les magnifiques séries photographiques de nu, comme Un Anonyme Nu dans le Salon, The Nu Project, herself, qui mettent en valeur des femmes et des hommes lambda ‘’bien dans leur peau’’. L’expérience de la nudité est une rencontre intime avec soi et son corps, dans le respect de l’autre. Il existe 460 espaces (dont 24 en PACA) qui lui sont dédiés. Alors chiche ? ♦

 

Bonus

 

  • Le camping familial et nature qu’affectionne Julie est l’Eglantiere. Dans le même style dans la région : Castillon de Provence à Castellane, Domaine de Belizy à Bédouin, Domaine du Petit Arlane à Valensole, Domaine de la Sablière à Barjac.