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Les raisins de la solidarité

 

Par Frédérique Hermine, journaliste

Les associations de solidarité vigneronne mettent en commun raisins, vins et/ou cagnottes récoltés pour aider ceux qui ont perdu une part importante de leur production, souvent à cause des aléas climatiques. Une entraide par-delà les vignobles comme celle initiée par Rouge Provence et regroupant une bande de joyeux lurons et gais producteurs de tout le territoire provençal.

 

Cette belle histoire de solidarité vigneronne naît un soir d’orage en juillet 2012, quand Raymond de Villeneuve du Château de Roquefort (13) perd 80% de sa récolte en sept minutes de grêle. Une trentaine de vignerons, de Bandol à Cornas en passant par Aix et Rasteau, se mobilisent alors pour donner des raisins au vigneron de Roquefort-la-Bedoule, à l’initiative de Peter Fischer du château Revelette et Jean-Christophe Comor des Terres Promises. De quoi élaborer un vin baptisé avec ironie Cuvée Grêle, pour payer au moins les frais de l’exploitation. Au-delà de la solidarité qui permet alors à un vigneron de ne pas perdre tous ses clients en attendant la récolte suivante, « l’idée est aussi de créer une association pour promouvoir les blancs et surtout les rouges dans un océan de rosés », souligne Peter Fischer. D’où la création de l’association Rouge Provence, présidée par Véronique Peyraud (Domaine Tempier) et coordonnée par Stéphane Bourret (La Bastide Blanche).

 Les raisins de la solidarité

À l’initiative du domaine des Luquettes à Bandol (83), elle décide, à compter du millésime 2014, de vinifier une cuvée de rouge multi-cépages baptisée Plaisir Solidaire, à partir d’une centaine de kilos de raisins offerts par chacun de ses membres. La vinification est réalisée au château de Beaupré à Saint-Cannat (13), supervisée par Phanette Double, tandis que l’étiquetage avec la trombine caricaturée des membres se fait aux Béates à Lambesc (13). Bouteilles, bouchons et cartons sont offerts par différents partenaires, ne reste plus à acheter que la cire et les étiquettes. Le Crédit Mutuel soutient également l’association Rouge Provence depuis le début, à hauteur de 3 000 euros par an.

 

Plaisir Solidaire à la vente

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Plaisir Solidaire est édité uniquement en magnums, environ 1 500 vendus à 35 euros, chaque vigneron étant chargé d’en écouler une quarantaine dans son caveau. Quelques cavistes et restaurateurs locaux sensibles à la démarche en commercialisent également quelques-uns. À ce prix, le geste solidaire et l’histoire en prime, c’est cadeau. « C’est une façon aussi de montrer qu’entre producteurs, on peut s’en sortir sans aides de l’État, précise la présidente. Nous n’élaborons que du rouge parce que les bouteilles se valorisent mieux, qu’elles peuvent vieillir et que le vin est moins saisonnier – on n’a pas besoin de les vendre vite ». La cuvée, actuellement le 2017, est obligatoirement référencée en vin de France vu ses origines et cépages multiples. Il reste encore quelques 2014, 2015 et 2016 à la vente.

Depuis cette année, Rouge Provence a fait légèrement évoluer son mode de fonctionnement. Pour mieux aider les domaines qui ont fortement souffert du gel ou de la grêle « et parce que c’est toujours compliqué de donner de l’argent directement, la cagnotte permet désormais de louer camions et élévateurs pour aider les sinistrés à récupérer les raisins proposés par les autres adhérents, explique Stéphane Bourret. Nous louons également leurs locaux au printemps pour organiser de grandes dégustations afin d’inviter les prescripteurs à goûter les vins de tous les membres de l’association : à Villa Minna (13) qui avait gelé et brûlé l’an dernier, à Carpe Diem (83) ou aux Béates (13) qui avaient également perdu une partie de leur récolte à cause du gel 2018 ». De plus, les vignerons proposent des raisins correspondant à l’encépagement du producteur sinistré pour l’aider à élaborer une cuvée correspondant au profil habituel de son domaine.

 

Changer l’Aude en Vin

 Les raisins de la solidarité 4Puisque la solidarité ne s’arrête pas aux bornes des vignobles, Rouge Provence avait décidé d’inviter cette année les vignerons d’une autre association de solidarité vigneronne, Changer l’Aude en Vin. Elle a lancé il y a une douzaine d’années une idée similaire à l’initiative de Jean-Baptiste Sénat (domaine JB Sénat), Gilles Azam (domaine des Hautes Terres) et Frederic Palacios (Le Mas de mon père). « Au départ, il s’agissait de se réunir pour échanger sur la diversité des terroirs audois et créer une dynamique commerciale pour des domaines parfois méconnus dans leur région, explique Rémi Jaillet du domaine éponyme. Nous étions tous en bio, pas tous nature, mais vinifiant avec un minimum de soufre en levures indigènes, produisant des vins pas trop extraits ni boisés pour préserver l’expression du raisin ».

Lorsqu’un incendie criminel détruit la cave de Robert Curbières (domaine de Ventaillade) qui héberge également la production du jeune domaine des Quatre Pierres, d’Édouard Fortin, une quinzaine de vignerons décident de donner une barrique de vin pour élaborer 5 000 bouteilles, « de quoi aider Édouard à rebondir et tenir jusqu’à la récolte suivante », raconte Rémi Jaillet. Deux ans plus tard, c’est Frédéric Palacios qui grêle à 80% et chaque membre donne du raisin pour élaborer la cuvée Orage. À partir de 2017, des soirées sont organisées pour récolter des fonds et acheter du raisin pour aider quatre vignerons dont les vignes ont gelé et deux domaines qui ont subi les inondations de 2018.

Depuis le millésime 2016, Changer l’Aude en Vin, élabore également une cuvée collective en rouge à partir d’une dizaine de cépages, le fruit de la vente alimentant le fonds de solidarité. « Cela nous a rapproché et aujourd’hui, nous échangeons plus régulièrement – 17 vignerons en 2018 dans l’association présidée actuellement par le jeune Étienne Fort (château Saint Salvadou). Il nous arrive de nous aider pour les vendanges ou la vinification, on se regroupe quand on peut pour la logistique… ». Espérons que cette année, le ciel de plus en plus capricieux permettra aux vignerons de n’avoir nul besoin de la solidarité des autres. ♦

 

Bonus

  •  Et aussi : Créée en 2016 par des vignerons de Beaujolais, Bourgogne, Loire et Languedoc, l’association Vendanges Solidaires soutient des vignerons « sans raisin ».