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Les bonnes œuvres du Château de Servières

Par Nathania Cahen

Journaliste

Photo Laure Melone

C’est l’histoire d’une galerie pas comme les autres, née dans un centre social. C’est l’histoire de Paréidolie, un salon du dessin jeune et international (30 août-1er septembre), parce qu’il n’y a pas que Paris. Ce sont des ateliers d’artistes qui ouvrent leurs portes. Et de l’art accessible à tous.

 

Les bonnes œuvres du Château de Servières 1En 2006, quand il a fallu se faire une raison, fermer la grille du vrai château et de sa campagne des quartiers nord, il était écrit que ce nom survivrait. « Servières, c’était l’utopie en marche, l’ancienne bastide d’un armateur, coincée entre voie ferrée et autoroute, un centre social pourvu d’ateliers dans les années 50, et d’une galerie d’art dans les années 80. L’art et la culture pour tous les publics… » rappelle Martine Robin, qui en dirige le pôle culturel à partir de 1999. « C’était intéressant, car pour une fois les gens de ces quartiers invitaient chez eux le public du centre-ville ». En 2007, Servières est mort, vive Servières, l’aventure reprend avec la mise à disposition par la ville de Marseille du rez-de-chaussée d’un ancien entrepôt, dont l’étage est occupé par des ateliers d’artistes.

 

Paréidolie, 800 m2 de dessins

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Le comité de pilotage : Lydie Marchi, Françoise Aubert, Martine Robin et Michèle Sylvander.

Pourquoi parler de Servières en cette fin de grandes vacances ? Parce qu’en 2014, c’est là qu’un salon international du dessin contemporain a vu le jour. Baptisé Paréidodie (1), il n’a cessé depuis d’étendre sa renommée. Il a surtout permis de mettre dans la lumière le dessin, cet art parfois mésestimé, considéré à tort comme mineur, dont le marché réel n’a pas plus de 25 ans d’existence. « On y a longtemps vu le seul dessein, c’est-à-dire l’intention et l’esquisse de l’artiste, aujourd’hui considérées comme des œuvres en elles-mêmes », glisse Lydie Marchi, du comité du pilotage. C’est aussi le moyen de clamer -et de prouver – que tout ne se passe à Paris, où l’autre salon du dessin, Drawing Now, a la bonne idée de se tenir au printemps. Et plus prosaïquement, cela a permis au Château de Servières de rebondir, de se manifester. Car la nouvelle adresse n’a pas grand intérêt, n’est pas passante et manque d’exotisme par rapport à la précédente. Il fallait un événement qui fasse porte-voix. Paréidolie a rempli cette fonction au-delà des espérances.

 

Des galeristes de Londres, Madrid, Barcelone, Cologne

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Mattijssen-les-copains-2018-gouache-Galerie Jean Brolly

Concrètement, c’est quoi ce salon ? Un comité artistique présidé par Jean de Loisy – éminente personnalité de l’art, président du Palais de Tokyo – a sélectionné parmi la centaine de dossiers reçus les 14 meilleures galeries (de Paris, Londres, Madrid, Barcelone, Cologne et Neuchâtel) à qui sera affecté un espace d’exposition. Avec une contrainte thématique, « Émergence », et l’injonction de présenter un jeune artiste.

La création régionale y est bien évidemment mise en valeur, avec un invité, Gilles Pourtier, et deux cartes blanches qui sont cette année la galerie arlésienne Asphodèle, et l’association Jeune Création – Cabane Georgina. « Je n’ai pas oublié la vocation première du Château de Servières, glisse Martine Robin. On a beaucoup travaillé avec des artistes issus de quartiers très populaires, on a travaillé sur la double culture, fait des échanges avec l’autre rive de la Méditerranée, accueilli en résidence des plasticiens du Liban, d’Algérie, de Tunisie, des Comores… Travaillé sur la médiation et l’ouverture à un public le plus large possible ». On s’étonne : Marseille recèle donc des collectionneurs, un public avisé ou curieux de cet art ? « Mais oui, assure Françoise Aubert. Une vingtaine de grands collectionneurs identifiés et beaucoup d’autres. La fourchette de prix s’étale entre 200 et 45 000 euros, avec des œuvres accessibles à un grand nombre ».

100% féminin, le comité de pilotage met aussi un point d’honneur à surprendre à chaque fois galeristes, collectionneurs et publics. En imaginant de nouvelles circulations, une mise en scène, investissant les moindres recoins de leur plateau, allant jusqu’à sacrifier garages et bureaux pour passer des 350 des débuts à 800 m2 aujourd’hui.

Cela grince plus côté budget – c’est forcément moins simple que pousser des murs. Au doigt mouillé, Paréidolie 2019 va coûter 150 000 euros dont un tiers sera prélevé sur le budget annuel de Servières. Les subventions de la mairie, du département et de la région, les partenariats privés avec Vacances bleues ou Mécènes du Sud, les échanges marchandises ne suffisent pas… Il est vrai que le loyer de 2 500 euros demandé aux galeries pour les trois jours de foire est plutôt modique et flirterait avec les 15 000 euros à Paris. Les exposants eux y trouvent leur compte avec une moyenne de 10 000 euros de ventes par galerie, sur lesquels Paréidolie ne touche aucune commission.

 

Des événements toute l’année

Les bonnes œuvres du Château de Servières 4Le pouls du Château de Servières ne cesse pas de battre une fois le salon terminé et le plateau déserté. Quelques semaines après Paréidolie se tiennent les Ouvertures des Ateliers d’Artistes, organisées depuis 21 ans. Les OAA permettront cette année de découvrir l’univers de quelques 200 artistes disséminés dans tout Marseille. C’est du 27 au 29 septembre, autour d’une flopée de petits événements festifs – lectures, projections, happenings, vernissages, apéros. Et puis, bien sûr, des expositions jalonnent les saisons, la prochaine, « La nature c’est la vie » sera collective et s’ouvrira le 26 octobre. ♦

 

(1)La paréidolie est une forme d’illusion qui fait qu’un stimulus généralement visuel, vague ou ambigu, est perçu par un individu comme clair et distinct et est rapproché d’une forme physique connue

 

Bonus

  • Paréidolie pratique – Vernissage vendredi 30 aout de 17h à 21h, entrée libre. Samedi 31 août et dimanche 1er septembre de 14h à 20h, 5 euros. Liste des galeries présentes et toutes infos utiles sur le site de l’événement. L’adresse : 19 bd Boisson, Marseille 4e Tél. : 04 91 85 42 78

 

  • Le (vrai) Château de Servières – Après la Seconde Guerre mondiale des Marseillais en mal de logement achètent pour une somme modique le terrain et la bastide du 18ème siècle. Ils y fondent un chantier Castor, un mouvement d’auto-construction coopérative né en 1945 en France. Les Castors de Servières auraient érigé plusieurs dizaines de maisons toujours en place (sur le mouvement d’auto-construction des Castors, un site existe où trouver pas mal d’informations). La bastide elle devient un centre social en 1962. Puis, en 1988, Régine Dottori, travailleuse sociale, crée la galerie du Château de Servières, organisant des cours de dessin, puis des expositions et des ateliers d’artistes à partir de 1998. Le lieu sera liquidé en mars 2006, en raison d’un contexte de crise généralisée et d’un manque de motivation.