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Le carton recyclé là où on ne l’attend pas

 
Photo @Jean-Pierre Vallorani *

Par Hervé Vaudoit, journaliste

Installée près d’Alès, la petite société Bioveillance mise sur le carton recyclé pour deux produits écolos et futés : un cercueil spécial crémation qui épargne la forêt et le budget des familles, et une litière pour chat qui ne plombe pas les poubelles et ne colmate pas les filtres des stations d’épuration.

 

C’est, chez elle, une seconde nature. Dans tous les domaines de la vie quotidienne, Martine Saussol ne peut s’empêcher de réfléchir. Dès qu’un produit, un ustensile ou un service lui semble abîmer la planète, elle gamberge le temps qu’il faut pour imaginer une alternative écologique.

Le premier produit auquel elle s’est attaquée n’est pas le plus sexy de tous, mais il a le mérite de concerner tout le monde et, ainsi, d’être fabriqué en très grand nombre. C’est le cercueil. Spécifiquement celui destiné à la crémation, une solution qu’envisage désormais de choisir une majorité de Français pour leurs obsèques, selon une enquête BVA pour la Fondation PFG publiée en novembre 2018 (lire en bonus).

« Je me suis dit que c’était un non sens d’acheter un cercueil en bois et de le payer très cher pour qu’il soit immédiatement réduit en cendres après la cérémonie », explique Martine Saussol. « Un cercueil, un arbre, ce n’est plus possible aujourd’hui », plaide-t-elle avec conviction, justifiant l’idée un brin iconoclaste qui lui est venue en tête pour pallier cette aberration : remplacer le bois par du carton pour abriter nos chers disparus le temps du recueillement.

 

À quitter ce bas monde, autant le faire sans sacrifier un arbre

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Sans aucun vernis ni produit chimique, les cercueils « bio » ont une caractéristique que n’ont pas leurs homologues en bois : ils sont personnalisables avec des messages écrits, des dessins, des photos.

Pas très noble, me direz-vous ? Question de goût. Et de conscience écologique. Le carton, c’est non seulement un matériau abondant, mais aussi un de ceux qui se recycle le plus facilement, avec jusqu’à dix réutilisations possibles. Si le dernier de ces réemplois servait à faire passer les morts dans l’autre monde, sans nuire à la forêt et au budget des familles endeuillées, ce serait indéniablement un progrès. Sauf que le prix très bas de la bière en carton n’est pas forcément un atout dans le monde merveilleux de l’industrie funéraire, où les nouveaux entrants sont toujours regardés avec méfiance, sinon avec hostilité.

« Le lobby du bois y est très puissant et le moins que je puisse dire, c’est qu’on ne nous a pas déroulé le tapis rouge », regrette l’entrepreneuse gardoise, qui a tout de même écoulé 4 000 unités d’Éco-Cerc ® en quatre ans. Mais au prix d’une vraie lutte, notamment pour obtenir l’homologation auprès du centre technique industriel FCBA (Forêt Cellulose Bois-construction Ameublement), un organisme où les professionnels de la filière disposent d’une majorité.

Sa société, Bioveillance, a été créée en 2012. La certification des cercueils en carton a finalement été obtenue en 2015, mais « il y a encore beaucoup de crématoriums en France qui les refusent », constate celle qui les fabrique. Ce sont pourtant les plus économiques de tous. Les pompes funèbres qui en proposent les vendent en effet aux familles entre 350 et 450 euros, contre 500 à 600 euros le modèle d’entrée de gamme en bois. Et jusqu’à près de 10 000 euros pour un exemplaire haut de gamme en acajou capitonné.

Sur le plan écologique non plus, il n’y a pas photo. « Nos cercueils sont fabriqués à 100% à partir de carton recyclé et sans additifs chimiques », insiste Martine Saussol, qui vient de recevoir début août une première commande de la Ville de Paris, très attentive à ces aspects environnementaux. Les cercueils classiques contiennent, eux, tout un tas de cochonneries – vernis, colles synthétiques, anti xylophages chimiques…- qui chargent la fumée des crématoriums en dioxines et autres polluants toxiques. Reste à souhaiter que d’autres villes et d’autres croquemorts lui emboîtent le pas, histoire aussi de trouver un débouché utile à nos cartons usagés. D’autant qu’on ne peut même plus les refourguer en douce à la Chine ou à l’Indonésie, qui se mettent à refuser les conteneurs de déchets en provenance des pays occidentaux. Un nouveau décret, actuellement en préparation, pourrait les y inciter, pour peu que le nouveau texte s’attache au bilan écologique total des cercueils dont il doit fixer les nouvelles conditions d’homologation.

 

Les litières en granules, calamité écologique

Sa deuxième idée est à la fois plus gaie et plus écolo. Elle a germé en 2016 et s’est concrétisée ces deux dernières années autour d’une préoccupation : en finir avec les litières pour chat d’origine minérale. Parce que le plus souvent, les granules blanchâtres où nos matous font leurs besoins se transforment en béton compact une fois jetées à la poubelle. Et si c’est dans les toilettes qu’on s’en débarrasse, l’argile qui les compose finit par colmater les filtres des stations d’épuration. Bref, une calamité écologique et un non-sens économique.

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Martine Saussol et sa litière pour chats

Avec le carton recyclé, en revanche, aucun problème de cette nature. Mais passer de la théorie à la pratique n’a pas été simple. Avant d’obtenir des billes de carton capables de remplir les mêmes fonctions que de la litière classique, Martine Saussol a dû tâtonner. Et trouver une machine capable de défibrer le carton pour le transformer en ouate de cellulose, puis en granules pour litière. C’est à Prague qu’elle l’a finalement trouvée. Mais la perspective de faire fabriquer un produit soi-disant écolo à l’étranger, à plusieurs centaines de kilomètres de ses futurs lieux de consommation, cela ne l’enchantait guère. La production de Happy Lit’ – c’est son nom commercial – a donc débuté en 2017 en République Tchèque, mais c’est à Châlons-sur-Saône (Saône-et-Loire) qu’elle va se poursuivre dès cet automne, « dans la seule usine de France à posséder une machine à défibrer le carton », précise-t-elle. Avec Bioveillance, elle a investi 400 000 euros pour y adjoindre une machine à faire des granules et lancer une production 100% française, puisque la matière première viendra des déchets de carton produits par les cartonneries de la région châlonnaise et des recycleurs locaux.

Commercialisée chez Franprix depuis 2017, la litière Happy Lit’ devrait rapidement être référencée par d’autres enseignes avec qui Martine Saussol est en discussion. Côté prix, c’est pareil que pour la litière minérale classique, environ 1 euro du kilo, soit 5 euros le sac. Mais elle recyclable. Et on ne détruit pas des montagnes d’argile à coups de bulldozer pour en produire. Les chats n’y seront peut-être pas sensibles, mais leur maître – ou leur maîtresse – de plus en plus. ♦

* Nos soutiens 9parraine la rubrique « Environnement » et vous offre la lecture de cet article dans son intégralité *

 

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