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Néo-artisans : ils ont quitté leur job pour un métier manuel

Par Marie Le Marois, le 27 septembre 2019

Journaliste

On a tous autour de nous un ou une amie qui a fait le grand saut pour devenir boulanger ou ébéniste… Les métiers manuels gagnent de plus en plus de personnes issues d’un autre univers. Un impérieux besoin de retrouver l’essence même du mot travail.

Après plus de dix ans dans l’informatique, il était arrivé à son apogée : un poste à responsabilités, un salaire bien payé. Mais voilà, John en a eu marre d’être dans du « blabla », de vendre « du vent ». Il voulait un métier plus humain. Le trentenaire tatoué est devenu fleuriste. « En me réorientant, je recontactais une passion de mon enfance qui me venait de ma grand-mère, collectionneuse de plantes de collection ».

Néo-artisans : ils ont quitté leur job pour un métier manuelContact avec la matière

Si certains reconvertis ont profité d’un licenciement pour se poser des questions, d’autres d’un bilan de vie, ils ont en commun le désir de contacter la matière, de revenir à du concret, de voir le résultat immédiat. En bref, de redonner du sens au mot ‘’travail’’. « Mon père, mes amis m’ont trouvé complètement taré de quitter un super job pour aller mettre la main dans la terre. Mais c’est justement ça mon luxe ! Toucher le végétal, travailler du vivant et… mettre de côté ma tête », raconte John qui a appris son nouveau métier avec un professionnel quand d’autres suivent une formation à l’école (bonus).

Romy, 34 ans est passée de journaliste télé à peintre en décor, Alban de graphiste à pâtissier, Pascale de chargée de projets événementiels à tapissière en ameublement. Et Clothilde, de responsable de magasins de sport à bouchère. Un tiers des créateurs et repreneurs d’entreprises artisanales vient d’autres horizons professionnels (étude de la FNPCA). Parmi les anciens salariés, selon l’ISM, on compte 12 % d’ex-cadres et 14 % de professions intermédiaires. Le phénomène est tel que les formateurs s’adaptent. Les Compagnons du Devoir ont mis ainsi en place une formation d’un an en alternance, au lieu de deux. Pâtissier, menuisier et charpentier sont les filières les plus demandées.

 

Néo-artisans : ils ont quitté leur job pour un métier manuel 7Conjonction de plusieurs facteurs

Exit le temps où les métiers manuels étaient considérés comme une voie de garage. 66% des français estiment que l’artisanat propose des carrières attractives, 58% allant même jusqu’à déclarer qu’ils pourraient travailler dans ce secteur si on leur en offrait la possibilité (étude ici). Mais la revalorisation globale des métiers de l’artisanat n’est pas le seul facteur de cet engouement, selon les Chambres de Métiers et de l’Artisanat. Elle s’accompagne d’une dégradation des métiers du tertiaire qui perdent en intérêt et n’assurent plus la sécurité de l’emploi. Enfin, grâce à l’outillage et aux matériaux modernisés, les métiers manuels sont devenus moins pénibles. On ne porte plus de charges énormes, les peintures sont moins agressives… Des raisons qui motivent de plus en plus de femmes. Leur proportion a doublé ces trente dernières années dans l’artisanat, un actif sur quatre est aujourd’hui… une active (publication ici). Et les entreprises le leur rendent bien. Elles les considèrent plus minutieuses, soigneuses et consciencieuses que les hommes.

 

Des écueils

Mais bon, tout n’est pas rose. Certains néo-manuels ne mesurent pas vraiment la réalité du métier. Antoine, ébéniste qui accueille en stage des adultes en CAP, l’observe : « J’en vois beaucoup qui avaient un boulot du ciboulot ou de bureau et qui fantasment le métier. Ils se réveillent un matin avec ce besoin de travailler avec les mains. Sans avoir jamais tenu un tournevis, ni même bricolé ». Retourner sur les bancs de l’école n’est pas non plus évident, en terme de rythme, de cadre, de notation. Hortense, ex ingénieur qualité chez Airbus Helicopters, aujourd’hui chocolatière après un CAP en alternance à Toulon, a trouvé très bizarre de se retrouver avec des jeunes, « j’avais deux fois leur âge ! » Quant à l’apprentissage, il est souvent costaud. À Marseille, Marine, ex prof de lettres aujourd’hui cuisinière à La Fabriquerie, se souvient du sien aux Grandes Tables de la Friche avec un mentor extraordinaire, une femme qui avait suivi le même type de chemin. « Elle m’a donné un an pour être dégoûtée, j’étais encore plus motivée. Oui, c’était dur, porter des caisses de légumes, éplucher 25 kg de carottes, lever les filets de poissons, porter des marmites pesant la moitié de mon poids, laver toute la cuisine après le service, avoir le sex-appeal d’une volaille. Dans ces moments-là, j’ai pu avoir des regrets mais vite dissipés par la vision de moi en conseil de discipline ou réunion parents-profs ».

 

Expérience et motivation

Enfin, le salaire du ces néo-artisans est bien maigre par rapport à ce qu’ils gagnaient. Il a fallu à John le fleuriste une bonne année de boutique pour se sentir légitime dans ce métier. Et trois autres pour être rattrapé par la réalité d’artisan : « Entre les taxes et les charges, je travaille cette année pour zéro. J’aimerais continuer à vivre de ma passion mais peut-être autrement ». Grâce à son expérience dans l’informatique, il compte transformer son métier. Innover. Malgré les différents freins, aucun des néo-artisans rencontrés ne souhaite abandonner. Leur parcours antérieur est un atout. Et leur motivation, un puissant moteur. Marine, notre cuisinière le résume à sa manière, « j’ai quitté un métier qui me vidait pour un métier qui me nourrit ». ♦

 

Bonus

  • Alexandra Roze, assistante de direction devenue ébéniste pour Monsieur Rozé

Néo-artisans : ils ont quitté leur job pour un métier manuel 6« J’aime choisir ma bille de bois à la scierie, humer les essences différentes, les transformer. J’aime raboter, dégaucher, couper avec la scie sauteuse. Même poncer, j’aime. La dextérité dans les mains me manque encore mais je progresse ! Il faut dire que ma formation date seulement d’un an. L’envie d’avoir un boulot manuel a commencé à me titiller à 38 ans. C’est le fruit d’un long cheminement : ma seconde grossesse, l’approche de la quarantaine et l’électrochoc du cancer de ma collègue de travail… Finalement, c’est quoi la vie ? Se contenter d’un boulot bien payé ou avoir un métier passion ? Mon conjoint, élagueur, est heureux d’aller travailler, pourquoi pas moi ? Grâce au Fongécif accordé par mon patron de l’époque, j’ai pu financer mon CAP ébéniste au lycée Poinso-Chapuis avec Le Greta, organisme de formations pour adulte. C’était drôle de me retrouver avec des lycéens à la récré, beaucoup moins drôle de remettre mon cerveau en marche, surtout avec un bébé qui ne faisait pas ses nuits. Car entre temps, j’avais accouché ! J’étais un peu folle de démarrer tout en même temps mais je tenais à me reconvertir avant 40 ans. Je me suis prise au jeu : notes, bulletins, examens… Et les cours étaient passionnants : dessin industriel, histoire de l’art et de style…Bilan ? J’ai plein de commandes grâce au bouche à oreille, je m’éclate à trouver des solutions d’aménagement pour les clients et à créer des meubles sur mesure ».

 

  • Vanina, 54 ans, chargée de production culturelle / mosaïste à Vanina Mercury

Néo-artisans : ils ont quitté leur job pour un métier manuel 5« Mon boulot pour une compagnie de danse contemporaine me plaisait mais, la cinquantaine approchant, j’ai fait un bilan de vie : mon désir de travailler avec les mains était devenu une urgence. J’ai acheté des livres sur la reconversion, vérifié si mon envie n’était pas un coup de tête, exploré plusieurs métiers. J’ai pensé à l’ébénisterie, la cordonnerie puis la mosaïque que je pratiquais déjà en loisirs créatifs. J’ai fait un bilan de compétence imposé par le CIF (NDLR : aujourd’hui PTP) et je suis tombée sur une professionnelle super qui m’a permis de peaufiner mon projet. Ma lettre de motivation a convaincu l’organisme financeur, à l’époque l’AFDAS et j’ai pu suivre une formation de huit mois avec un maître mosaïste issu d’une école italienne, le must dans ce domaine. Je me sentais nulle et, en même temps heureuse : je n’avais d’autres soucis que d’apprendre. J’ai appris à tailler à la marteline, agencer les tesselles, maîtriser la pose sur filet, reconnaître les différents types de mortier. J’ai appris à être méticuleuse, perfectionniste, patiente. Mon maître m’a transmis l’humilité et l’exigence de la qualité. J’ai complété ma formation par une autre sur le béton et ouvert mon atelier pour y développer mon style et ma spécialité : compositions de mosaïques décoratives à partir de matériaux disparates tels que vaisselle chinée, miroir, pâte de verre… C’est un travail de dingue car je taille chaque morceau pour le calibrer. Je les incruste de manière intuitive sur des poufs en béton, du petit mobilier, des décorations murales. J’exprime totalement ma créativité. Je pense et rêve mosaïque ! » ♦

 

  • Des ouvrages pour aller plus loin –
    Néo-artisans : ils ont quitté leur job pour un métier manuel 3– La révolte des premiers de la classe. Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines, Jean-Laurent Cassely (Ed. Arkhê).

-Du Cœur à l’ouvrage. Les artisans d’art en France (Ed. Belin) et Les reconversions professionnelles dans l’artisanat d’art. Du désengagement au réengagement, Anne Jourdain (in Revue Sociologies pratiques). Achat en ligne sur Cairn.info

-Éloge du carburateur : Essai sur le sens et la valeur du travail, Matthew Crawford (Ed. La Découverte)

 

 

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