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Chadly Karamane, le maître des dojos qui libère les minots

Par Paul Molga

Journaliste

Cet enfant des cités de Marseille veut faire des tatamis son tableau noir pour venir en aide aux enfants en échec scolaire. Son école, la Maak, ouvrira à la prochaine rentrée. Elle se fondera sur les arts martiaux pour apprendre autrement.

 

J’adore le thé à la menthe. Pas celui qu’on sert en sachet dans les restaurants. Le bon thé qui mousse, préparé avec des feuilles fraîches dans des théières au manche brûlant. Alors quand Chadly Karamane m’a enjoint d’en partager une tasse au pied de son dojo rue Danielle Casanova derrière les puces, j’ai pris ça pour une invitation au voyage. Je ne me suis pas trompé. Passer un moment avec cet enfant de la Castellane à la barbe grise taillée comme un vieux sage asiatique, dans une ancienne usine réaffectée du quartier industriel de Marseille, est une évasion.

Au n°85 de la rue, ce maître de Tai Vu Dao installe une école très particulière qui mêle les arts martiaux aux fondamentaux de notre système scolaire. Près de 150 familles des quartiers nord y ont trouvé un nouvel élan. « Les arts martiaux servent à s’élever et à s’épanouir. La mécanique du combat n’est qu’un outil, une chorégraphie qui porte des valeurs essentielles au bon développement de l’âme humaine », m’explique Chadly entre deux gorgées de thé.

 

Une école de vie

Chadly Karamane, le maître des dojos qui libère les minotsCeux qui viennent chez lui sont les oubliés du système scolaire : des enfants dont les profs n’ont pas su capter l’attention dans des classes bondées, des gamins violents qui s’inspirent des séries télé, ou des élèves en perdition. Chadly et son épouse Virginie ne leur dispensent encore que des cours de Tai Vu Dao. Mais à la rentrée 2020, leurs 2 000 mètres carrés de fabrique aux plafonds trois fois grands comme un loft accueilleront leur école new-wave, la Martial Art Academy Karamane, la Maak : « cours le matin selon le cursus scolaire, école informelle l’après-midi autour du dojo et de sorties autour d’expos, d’arbres et d’horizons », décrit Chadly. Une sorte de sport-étude.

Depuis plusieurs années, le unschooling (bonus) gagne du terrain. Chez les Karamane, quatre des six enfants du couple sont instruits à domicile. « Les enfants naissent avec l’envie d’apprendre : marcher, lire, faire du vélo… Notre système éducatif les oppresse et les empêche », exulte Virginie, qui a improvisé cette école de vie pour ses enfants en s’inspirant de ses cours de lettres modernes.

En s’appuyant sur les arts martiaux, le couple veut offrir une alternative aux familles des quartiers nord : une discipline à la fois physique et morale. Tout en défendant cette idée, Chadly m’égraine le poème de sa composition qui rythme le premier Quyên de son enseignement. Le Quyên est un combat codifié contre plusieurs adversaires « imaginaires », équivalent des katas en karaté et des taos en kung-fu : une histoire de mouvements et de mots. Le maître marseillais compose les siens. « Vaincre le cœur, effacer l’envie, fluide et précis, disent les vers de son premier Quyen. Titube dans la nuit impossible, presque invincible dès demain, je reste serein, le soleil est au zénith, l’épée de la vérité annonce la fin de l’été apaisé, le repos est arrivé ».

Sur le tatami, ses élèves récitent chaque mot en l’accompagnant d’une position de combat : blocage, clé, percussion, projection, ciseau… « Des gamins ont appris à lire avec ces exercices », sourit Chadly. Surtout, le maître en tire des leçons de philosophie, « par exemple, quand je parle de vaincre le cœur, je dis qu’il faut savoir maîtriser son stress devant l’adversaire mais aussi garder son calme face aux épreuves de la vie, décrit-il. Ces leçons de vie se fondent sur les analogies. Leur simplicité percute, comme le Haïku japonais ». Les Haïku sont des poèmes éclairs composés de seulement trois vers qui transcrivent la beauté fugace d’un instant de vie. En voilà un par exemple : Vélo matinal, Sur les pavés marseillais, mes pensées tressautent.  En associant ces mots aux mouvements, Chadly veut leur donner encore plus de force. « C’est scientifiquement prouvé, explique Virginie : bouger favorise les apprentissages. Les arts martiaux ne font pas que canaliser et défouler : avec eux, on travaille sur les énergies et la construction mentale ».

 

Plusieurs dizaines de tapis récupérés de-ci de-là

Pour rendre ses cours accessibles à tous – 20 euros par mois pour 12 séances d’entraînement -, le maître rogne sur les dépenses. « De l’huile de coude et de la volonté », résume-t-il. Indispensable pour entrer dans les lieux. Il a fallu écarter les squatters, réparer les toitures, couper les plantes envahissantes, nettoyer la crasse, repeindre, aménager, sécuriser… Sous une lumière douce s’étalent à présent plusieurs dizaines de tapis récupérés de-ci de-là, comme le mobilier. « J’aime cette salle. Elle paraît délabrée mais elle vit. Il y a là de la sueur et du sang, ce qu’il faut pour réveiller. C’est quand on a faim qu’on se bat », poursuit-il. Il sait de quoi il parle : à la Castellane où il a grandi, il cherchait partout la bagarre. « Les cours de karaté et judo était trop chers pour ma mère. Entraîne-toi dans la rue, me disait-elle. J’ai suivi ses conseils, jusqu’à rencontrer les arts martiaux vietnamiens ». Le jeune homme apprend vite et monte rapidement dans la hiérarchie de la discipline, jusqu’à créer son propre mouvement il y a quelques années, physiquement et philosophiquement plus engagé.

Il lui faut maintenant trouver des fonds. Nous avalons nos dernières rasades de thé froid sur cette note économique. Chadly est un battant et aucune porte ne lui résiste. Pour faire fonctionner sa MAAK avec au départ une quinzaine d’élèves, des cours primaires au collège, il a besoin de 100 000 euros par an. Le prix de la liberté pour ses élèves. ♦

 

  • Le unschooling est une méthode d’enseignement à la maison dans laquelle l’enfant amorce ses apprentissages. Elle est fortement influencée par le travail de John Holt. Ce style d’enseignement à la maison est aussi appelé : apprentissage naturel, apprentissage fondé sur l’expérience, apprentissage par intérêt, déscolarisation ou apprentissage autonome.

Les parents qui pratiquent le unschooling avec leurs enfants ont tendance à éviter les horaires, les manuels, les tests ou les leçons formelles typiques. Ils préfèrent que leurs enfants apprennent en suivant leurs champs d’intérêt et leur curiosité. La suite des explications sur ce site canadien. Il existe pas mal de blogs (surtout en anglais) qui partagent préceptes et expériences.