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Dompter la ménagerie de nos émotions

Par Marie Le Marois

Journaliste

Je suis contrariée. Enfin, je crois. Difficile de mettre des mots sur ses émotions. Mais tellement important quand je vois mes fils se frapper ou s’insulter, faute d’exprimer les leurs. Et si on apprenait tous à décoder et apprivoiser nos émotions ? Pour mieux vivre ensemble. C’est la mission que s’est fixée Sophie Le Millour, sophrologue et créatrice de l’atelier La Bulle des émotions. Reportage à la Maison pour Tous de Bonneveine, à Marseille, avec dix enfants de 5 à 11 ans. Et interview de la thérapeute.

 

Ils sont assis en cercle sur des petites chaises. Cinq filles et autant de garçons. Au centre, cinq émotions dans des bulles, représentées par des émoticônes de couleur. Ici, on n’apprend pas à jouer au piano ou maîtriser l’entrechat. Mais à ‘’identifier son ressenti’’, dans son corps et sa tête. Joie, colère, tristesse, peur, sérénité, cinq émotions et autant de déclinaisons. Pour y parvenir, il s’agit de se connecter avec son corps. Pas facile avec huit heures d’école dans les pattes. D’ailleurs trois des garçons sont ultra excités. Un contraste saisissant avec certaines fillettes ultra timides.

Sophie leur propose différents exercices pour relâcher le corps, libérer les tensions et laisser jaillir leur émotion. Debout, allongés, les enfants enchaînent les directives. Pas assez détendus ? Sophie les embarque dans une méditation : « Faîtes silence à l’intérieur de vous, sentez votre corps dans la chaise, sentez l’air qui sort et rentre dans les narines, le ventre qui se gonfle et se dégonfle, le mouvement de la poitrine et des épaules ».

 

Vous arrivez, vous, à identifier vos émotions ? 4« La peur », « la joie », « la sérénité »

Vient le tour des émotions. Les enfants sont invités, s’ils le souhaitent, à exprimer ce qu’ils ressentent et écouter les autres avec bienveillance. Sophie commence : « j’ai 41 ans et ce soir… je suis joyeuse ». Et passe le bâton de parole – un émoticône géant – à Romane. Super timide, la petite fille chuchote à l’oreille de la sophrologue qu’elle a 8 ans et qu’elle est triste d’avoir quitté sa maîtresse de l’année dernière. Constance, elle, choisit la peur, Gaspard et Clément la sérénité, Lilian et Charlie, la joie – « car je suis passé en CP » et Mathieu, la surexcitation… Mot qui fait rire l’assemblée. Sophie m’expliquera plus tard que cet enfant, souvent dans l’agitation, a toujours besoin d’un temps d’adaptation avant de rentrer dans l’atelier. Là, ce n’est pas vraiment le cas. Il perturbe le groupe au point d’être invité à se poser sur la ‘’Chaise du Calme’’. Je l’avoue, je bous intérieurement. Et quand je pense qu’un de mes fils était pareil plus jeune ! J’admire le calme olympien et la patience de Sophie (moi j’aurais hurlé). Elle me rappelle à l’issue de la séance qu’elle est sophrologue et que le propre de son métier est de savoir gérer les émotions.

Sophie enchaîne les rituels, plus ludiques les uns que les autres – jeu de respiration, relâchement du corps, travail de concentration et, enfin, relaxation qui achève de les apaiser. Totalement. Même Mathieu l’excité s’est posé et parvient à mettre des mots sur son émotion : « j’ai un peu basculé dans le calme ». À nouveau, chacun formule l’émotion dans laquelle il se trouve. Vendredi prochain, ils travailleront ‘’la joie’’.

 

« Maintenant, je n’ai plus peur car j’arrive à comprendre ce que je ressens » 

La séance est terminée. Chloé s’épanche. Pendant cette séance, cette liane de 11 ans au regard craintif se sentait dans la joie et la sérénité. C’est sa deuxième année à l’atelier Bulle des Émotions. Elle me raconte : « Avant, quand je faisais un truc nouveau, j’avais peur. Maintenant, je n’ai plus peur car j’arrive à comprendre ce que je ressens ». Romane, 5 ans, vient depuis deux ans, « pour être plus à l’aise dans les interactions sociales », me confie sa maman. Elle a choisi cet atelier plutôt que des consultations individuelles avec une sophrologue, pour son caractère ludique. « L’atelier se déroule à la Maison pour Tous, ça ne fait pas médical ! ». Au départ, sa fille ne pouvait lâcher ni doudou ni tétine. « Un jour, elle est venue sans rien et tous les enfants l’ont félicitée ».

C’est l’intérêt du groupe : les enfants s’encouragent mutuellement. « Et chacun voit qu’il n’est pas le seul à avoir des difficultés », ajoute la maman de Clément, presque 7 ans. C’est une psychologue qui a envoyé son fils consulter une sophrologue. « Elle m’a dit qu’il était bien dans ses baskets, qu’il avait juste une mauvaise gestion des émotions ». Quand il est content, me raconte-t-elle, « il est agité, au point qu’on est obligé de lui demander de se calmer. Et quand il est en colère, il jette ses jouets ou dit des gros mots. Et moi je ne suis pas très patiente… ». Et la maman de conclure qu’elle aussi devrait apprendre à mettre des mots sur ses émotions. Clément est un des petits nouveaux de cet atelier inédit. Il a été poussé par sa maman. Mais quand on lui demande s’il veut revenir les vendredis suivants, il lâche d’un grand sourire : « Non, tous les jours ! » ♦

 

Bonus

  • Quand elle a débuté ses ateliers, en 2014, Sophie Le Millour proposait des séances de sophrologie pure. Elle s’est rapidement rendu compte que ce format ne fonctionnait pas. Il n’était pas assez rythmé, rassurant. « Je devais continuer la sophrologie, mais la rendre récréative et ludique. Car les enfants ne retiennent seulement s’ils s’amusent ». Cette maman de deux enfants a ainsi mis en place un rituel avec plusieurs exercices différents à chaque séance. Elle les fait bouger, respirer, même jouer des rôles avec le théâtre des émotions – « je leur demande par exemple de raconter qu’ils ont perdu un chien en riant, ou annoncer qu’ils ont gagné au loto en étant tristes ». Elle a formé à La Bulle des Émotions une centaine de sophrologues en France et à l’étranger.

 

  • Vous arrivez, vous, à identifier vos émotions ? 1Depuis cette année, Sophie Le Millour propose également des ateliers pour les bout’choux, les ados (le premier est le 26 octobre à son cabinet) et bientôt les adultes (10 émotions pour les ados/adultes). Elle propose ses ateliers ponctuellement en école élémentaire et s’apprête à lancer des ateliers philo, toujours dans les écoles.

 

  • Depuis cette séance, j’apprends moi aussi à décoder et exprimer mes émotions. Cet apprentissage, indispensable, me permet d’être davantage dans la compréhension et moins l’explosion. Il me reste à aider mes enfants à exprimer les leurs. Genre : « quand tu frappes ton frère, quelle est l’émotion derrière ce geste »….

 

  • Interview de Sophie Le Millour

À quoi sert-il de mettre des mots sur ses émotions ? À mieux se comprendre et mieux comprendre les autres. Et donc à miVous arrivez, vous, à identifier vos émotions ? 3eux vivre ensemble. Il y a toujours un besoin derrière une émotion. C’est une alerte, elle est utile. Par exemple, Max identifie que son émotion est la tristesse puis comprend que derrière sa tristesse se cache un besoin d’affection. Ou qu’il est en colère car il a été accusé injustement par un camarade d’école.

Vous parlez d’émotion agréable et désagréable, et pas d’émotion positive et négative, pourquoi ? Car comme je disais, l’émotion a toujours une utilité et n’est pas forcément négative. La colère est désagréable mais elle est positive. Elle permet d’évacuer une tension interne et donc de libérer son corps. Mais elle répond surtout à un besoin de fixer des limites, de se protéger.

Que se passe- t-il quand on n’arrive pas exprimer une émotion ? Notre émotion peut se répercuter sur notre corps, on somatise : boule dans la gorge, mal au ventre, difficulté à respirer. Lorsqu’elle est vraiment refoulée, elle peut avoir un impact sur notre santé physique et mentale. Elle peut aussi se transmettre négativement sur l’autre. On est agressif avec son conjoint parce qu’on a eu une mauvaise nouvelle au travail, par exemple. Elle peut être également sujette aux interprétations : Max par exemple, va jeter de joie le bâton de parole à son camarade mais s’il est mal, son camarade va prendre ce geste comme une agression. C’est de cette manière que naissent les conflits. Il y en aurait moins dans le monde, si chacun apprenait à décoder ses émotions.

Pourquoi n’est-ce pas naturel ? Si difficile ? Il faut savoir que la zone de notre cerveau en mesure de réguler nos émotions (le cortex préfrontal) n’arrive à maturité qu’à l’âge de 25 ans ! Nous avons donc une excuse physiologique de ne pas savoir les réguler au départ. Et puis, les émotions n’étaient pas importantes dans les générations précédentes. Les mentalités changent, heureusement. On accorde beaucoup plus d’importance aux émotions aujourd’hui. C’est plus difficile pour nous, génération charnière, mais je suis certaine que les générations suivantes reproduiront ce modèle bienveillant.

Décoder ses émotions, c’est donc un apprentissage ? Oui, comme faire du vélo. On apprend à identifier son émotion, comprendre son besoin et y répondre. Si on ne peut pas y répondre, on va utiliser des outils pour que l’émotion soit la moins désagréable possible, par la respiration, le relâchement musculaire…, des outils que je propose dans mes ateliers. C’est ce qu’on appelle l’intelligence émotionnelle.

Quelle est la différence entre émotion et sentiment ? L’émotion est spontanée, le sentiment plus durable. Il est souvent un mélange de plusieurs émotions : culpabilité = peur + colère contre soi.

 

  • Liste des pétillantes de la Bulle à proximité :

Béatrice Jullion : Marseille 11, Meyreuil et Aubagne

Christelle Champigny : Marseille 12 et 7

Christelle Coudert : Vitrolles et Berre l’Etang

Géraldine Albano : Gardanne et Bouc-Bel-Air

Laurence Marques : La Ciotat et Ceyreste

Anne Chauvin : Ventabren et Velaux

Muriel Rattaire : Venelles et Pertuis

Christelle Galipot : Salon de Provence et Miramas

Pascale Ousset : Sorgues et Entraigues-sur la Sorgue

Coordonnées sur le site de la Bulle en tapant la ville dans « Trouvez une bulle près de chez vous ».