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Une association équipe la brigade des mineurs de Marseille

Par Olivier Martocq

Journaliste

Salle Mélanie à Lyon.

Une « salle Mélanie », dans le jargon de la police et de la justice, est une salle d’interrogatoire adaptée aux « très petites victimes ». C’est aussi le prénom de la première enfant entendue dans un cadre judiciaire en France. La brigade des mineurs de Marseille, deuxième pôle après Paris avec 1 500 affaires par an, ne disposait pas encore de ce type d’espace, protégé, rassurant, conçu pour libérer la parole des enfants confrontés aux violences et aux agressions sexuelles. Alors que 19 villes s’en étaient déjà dotées. C’est désormais chose faite grâce à un apport financier de 2 300 euros offert par l’association « Parole d’enfant ».

 

Recueillir la parole de l’enfant.

Pour que les témoignages des enfants puissent faire condamner les criminels qui les ont abusés, ils doivent être constants et précis : et c’est une difficulté. Depuis 1998, pour les mineurs victimes d’Une association équipe la brigade des mineurs de Marseille 1 abus sexuels, la loi oblige un enregistrement vidéo de leurs déclarations devant les policiers chargés de l’enquête. La vidéo de l’audition est versée au dossier d’un juge d’instruction et peut faire l’objet d’une diffusion lors du procès, qui a parfois lieu trois ou quatre ans plus tard. Joanny Moulin, président de « Parole d’enfant » [bonus] est par ailleurs un avocat qui depuis 20 ans accompagne les petites victimes âgées de 3 à 7 ans. Il ne supportait plus les mauvaises conditions d’audition de l’hôtel de police de Marseille. « Ces enfants subissaient un véritable parcours du combattant, avec parfois jusqu’à 12 interrogatoires entre le premier, effectué par des policiers, et un ultime témoignage devant une cours d’assise. Et il arrivait que les retranscriptions des vidéos, prévues par la loi pour servir de preuves, ne suffisent pas aux juges d’instruction et aux magistrats tant les conditions de tournage étaient limites ».  Cette vingtième salle Mélanie de l’hexagone a été installée au dernier étage de l’Évêché – surnom de l’hôtel de police de Marseille. Le lieu rappelle une classe de maternelle avec tapis de jeu au sol et posters de héros de Walt Disney sur les murs peints en couleurs pastel.

 

Mettre l’enfant en confiance

Le bureau derrière lequel peut prendre place l’enquêteur est en verre. Anna, dix ans de services à la brigade des mineurs, explique que la plupart du temps, il n’est pas utilisé. Les discussions se déroulent à hauteur d’enfant, car « il s’agit de le mettre en confiance, de créer un rapport de proximité ». Avec ses collègues, elle est spécialement formée pour ce travail avant tout psychologique, qui passe souvent par le jeu en commun. « L’objectif est de libérer une parole contrainte par des interdits ou des liens affectifs. La méconnaissance aussi de ce qui est acceptable et ne l’est pas ». Pas de téléphone, pas d’ordinateur, pas de prise de note : le travail judiciaire nécessaire à la procédure est effectué par un collègue de l’autre côté d’une glace sans tain qui occupe la moitié d’un mur. C’est ce second enquêteur qui oriente la caméra et filme tout l’entretien. Lui surtout qui, via une oreillette, donne des consignes et des conseils. Yves, depuis trente ans dans la police, reconnaît que ce nouvel outil mis à la disposition de la brigade va bouleverser les habitudes de travail : « L’expression corporelle de l’enfant est essentielle. De l’autre côté de la vitre, on peut l’interpréter ».

 

Des poupées pour expliciter l’indicible !

Une association équipe la brigade des mineurs de MarseilleDes puzzles représentant des personnages habillés permettent de commencer par construire une sorte de portrait-robot de l’agresseur. Homme, femme, couleur des cheveux et des yeux, forme du visage, taille, corpulence etc… Cette étape est nécessaire quand l’enfant ne nomme pas directement l’adulte, parfois l’adolescent ou même un autre enfant qui l’a abusé ou martyrisé. Il y a aussi ces poupées en chiffon qui vont permettre d’expliquer l’indicible. De montrer les parties de son corps agressées. « Le travail reste le même, analyse Marc Rolland le chef de la brigade des mineurs. Mais, avec cette salle et les équipements du local technique adjacent, on lève tous les obstacles à la libération de la parole des enfants, tout en restant dans un cadre légal très contraint afin de préserver les droits de la défense ». Les policiers qui traitent ces affaires délicates sont une vingtaine à Marseille. Daniel Brugère, le nouveau chef de la sûreté départementale, qui vient prendre officiellement possession du lieu, glisse : « C’est une spécialité très particulière, qui doit conjuguer écoute et recherche de la vérité dans des cercles par nature fermés comme la famille, les amis, les proches… Avec des ressorts affectifs très puissants ». Le fiasco de l’affaire d’Outreau a montré les limites de la parole des enfants, qui peuvent être manipulés. Le film Polisse a, lui, fait connaître le travail de la brigade des mineurs. ♦

* Le FRAC Fonds Régional d’Art Contemporain parraine la rubrique « Société » et vous offre la lecture de cet article dans son intégralité.

 

Bonus

 

  • L’association Parole d’enfant a été créée il y a 22 ans. Elle a pour objet l’aide à l’enfance maltraitée et en difficulté, par tous moyens. Elle propose à cet effet aux familles soutien et accompagnement juridique, psychologique et socio-éducatif.

 

  • Entretien avec Me Joanny Moulin, président de Parole d’Enfant

Un mot sur ces 2 300 euros pour la « salle Mélanie » de l’évêché. Cela entre dans vos compétences ? Vous êtes riches ?

Nous sommes une quinzaine de bénévoles. Notre financement est public mais les subventions baissent année après année.  Nous recevons des dons privés et parvenons à dégager des sommes qui nous permettent notamment d’ester en justice pour le compte des enfants, grâce à l’organisation d’évènements comme un loto deux fois par an. Le prix du polar de l’évêché ou le concert lyrique du CALMS qui aura lieu le 19 janvier 2020 au Théâtre Toursky, organisés au bénéfice de notre association, nous permettent aussi de recueillir des fonds. Et non, nous ne sommes pas riches. Nous avons vraiment hésité avant d’apporter notre aide car nous considérons que le financement de ce type d’équipement revient à l’État. Seulement ça fait des années que le projet est dans les cartons et rien n’avançait. Quand on sait que Marseille est la seconde ville de France pour ce type d’affaires et que c’était pratiquement la seule brigade spécialisée qui n’avait pas cet équipement à sa disposition, il fallait faire quelque chose. On va dire que ce don a été le petit coup de pouce qui a déclenché le reste.

Votre association a 20 ans et ce n’est pas un hasard ?

Il y a 20 ans, le phénomène de la maltraitance des enfants – qui regroupe un très grand nombre de champs : malnutrition, violences psychologiques et ou  physiques, inceste, attouchements, viols etc…- n’était pas pris en compte par les pouvoirs publics. Il a fallu que les associations comme Enfance et partage ou la nôtre ouvrent l’accès à la justice aux petites victimes afin qu’elles puissent être entendues.

20 ans, c’est juste après l’affaire Dutroux ?

Ce sera le détonateur, en effet. Et, au niveau mondial, une prise de conscience sur les affaires de pédophilie. Avant, policiers et magistrats mais aussi médecins, éducateurs, professeurs, infirmiers et même assistantes sociales n’étaient pas assez formés à ces problématiques et surtout à la détection de l’enfance maltraitée.

Vous agissez comment ?

Essentiellement par la prévention. Dans les écoles d’abord, où nos bénévoles se rendent pour expliquer aux enfants que leur corps leur appartient. Qu’il y a des gestes interdits qu’ils n’ont pas à subir. Il n’est pas rare qu’à la suite de ces cours qui durent une heure nous recevions dans la foulée des témoignages d’enfants ou de professeurs à qui ils ont parlé.

Dans les formations professionnelles, à destination des infirmiers et personnels scolaires, des assistantes sociales, des médecins notamment urgentistes mais aussi des éducateurs et des accompagnateurs de colonies de vacances par exemple. On les forme à repérer des signes qui peuvent laisser supposer que l’enfant est une victime. On leur indique aussi tout ce qui est interdit dans leur comportement et la nécessité d’opérer toujours en duo quand ils reçoivent un enfant et en tous cas au vu et au su de tous.

On donne aussi des conférences sur des thèmes précis, par exemple la problématique des bébés secoués ou l’influence sur les enfants des violences conjugales : des thématiques à la marge mais très importantes.

Enfin, il y a le volet aide directe, avec la mise à disposition de psychologues, d’avocats etc…

Vous recevez dans les locaux du Ballon rouge…

Le lieu s’y prête. Le Ballon Rouge s’inspire du concept de Maison Verte de Françoise Dolto. On y tient une permanence spécifique sur la maltraitance deux matinées par semaine hors vacances scolaires. ♦

 

Parole d’enfant : 38 rue Raphaël Ponson, Marseille 8e Tél. : 04 91 22 15 52 paroledenfant@hotmail.fr

Le Ballon rouge : Centre d’animation Castellane. 23, rue Falque Marseille 6e