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Des détenus s’évadent avec Marius

Par Nathania Cahen

Journaliste

Photo Christophe Loiseau

C’est toujours bizarre d’entrer aux Baumettes. Même dans le bâtiment historique vidé de ses occupants et voué à la destruction. Même pour assister à une représentation de théâtre. Mais voilà, justement, ce n’est pas n’importe quelle pièce, ni n’importe quelle compagnie. Des détenus de la Maison centrale d’Arles y jouent Marius, la pièce de Pagnol. Car la culture aussi sert la réinsertion.

 

Tout le monde ne sait pas ce qu’est une « maison centrale » : une prison réservée aux personnes jugées et condamnées à de longues peines, contrairement aux maisons d’arrêt qui accueillent les prévenus. Celle d’Arles compte 130 détenus. Parmi eux, Jean Ruimi, leader charismatique, doyen et comédien phare de cette troupe de théâtre particulière. Je discute avec son épouse dans l’une des files d’attente qui émaillent l’accès à l’ancien atelier des Baumettes où la pièce va se jouer. Elle me raconte que non, il ne faisait pas de théâtre avant mais que pour lui c’est « une aventure inespérée, qui a débouché sur de belles rencontres, qui lui donne comme un sentiment de liberté ». Elle a déjà eu l’occasion de voir la pièce à Arles, où elle a été jouée une première fois fin 2017. Dans ce théâtre provisoire de 80 places ont pris place des proches des détenus-comédiens, des personnels pénitentiaires parfois venus en famille, des représentants des tutelles et structures impliquées dans le projet, ou, comme ma jeune voisine, quelques abonnés du théâtre de La Criée, associé à ce projet.

 

Marius, version Pommerat-Ruimi

Des détenus s’évadent avec Marius 1
© Clément Vial

Quelques libertés ont été prises avec la pièce historique de Pagnol pour la transposer dans un Marseille plus contemporain mais toujours populaire. Le téléphone portable y est de mise. Panisse ne tient plus une voilerie mais vend des scooters. Fanny a délaissé ses coquillages pour la coiffure. Et le bar de la Marine s’est adjoint une boulangerie. Jusqu’à la célèbre réplique « tu me fends le cœur » devenue (de mémoire) « les moustiques piquent beaucoup cette année ». Mais le propos et les questions centrales n’ont pas changé : qu’est-ce que réussir sa vie ? Comment concilier l’amour (d’un père, d’une femme) avec ses aspirations personnelles ? Faut-il brider tout désir de fuite ? « Avec l’idée d’en faire quelque chose de grave, une sorte de tragédie moderne sur l’intime, qui parle à beaucoup de milieux sociaux et professionnels, pas seulement aux Marseillais et aux commerçants », indique Joël Pommerat, metteur en scène en vogue, qui signe l’adaptation et la mise en scène.

Sur scène, à part Fanny interprétée par une comédienne professionnelle, tous les rôles sont endossés par des détenus âgés de 27 à 63 ans. On ne s’ennuie pas un instant, la mise en scène est sous coupe réglée, les acteurs sont à leur affaire et leurs familles, émues. On en oublie un temps la singularité de cette drôle de compagnie que nous rappellent assez vite et crûment la présence de fourgonnettes grillagées et les policiers portant gilets pare-balles.

 

La genèse

Des détenus s’évadent avec Marius
© Clément Vial

En 2013, Jean Ruimi est transféré des Baumettes, où il a découvert le théâtre, à la centrale d’Arles. Son envie de créer un atelier théâtre trouve un écho auprès de la directrice Christine Charbonnier (aujourd’hui secrétaire générale de la Direction Régionale des Services Pénitentiaires sud-est, toujours très impliquée) qui, justement, avait inscrit l’art et la culture dans le projet de l’établissement. Ruimi démarre seul un projet d’écriture mais ressent bientôt le besoin d’être accompagné. Contacté par le jeu de réseaux, le metteur en scène parisien Joël Pommerat rejoint le projet, dont trois pièces sont déjà issues. « Il y a eu des évidences, j’ai très vite senti qu’il y avait quelque chose pour moi, à un moment où j’avais envie d’aborder le théâtre différemment ». Le spectacle auquel j’assiste a demandé un an et demi de travail à tous ceux qui se sont investis dans sa réalisation.

 

La possibilité d’un rêve

Des détenus s’évadent avec Marius 3
@ Christophe Loiseau

« C’est un projet de réinsertion », m’explique Jean Ruimi, dans le temps imparti aux détenus pour une collation avec le public. « Avant j’étais dans le commerce, ironise-t-il. J’ai tourné une page. Maintenant c’est le théâtre, le théâtre, le théâtre ». Alias Pickoiseau dans la pièce, Cédric Luste, 35 ans, lui entame même un processus universitaire inédit, premier détenu de l’hexagone inscrit en licence des arts de la scène, à Aix-Marseille université. Quant à Sébastien Ancelot, alias Panisse, en liberté conditionnelle depuis deux mois et demi avec bracelet de cheville : « Je ne cache pas que ça fait tout drôle de revenir. Surtout aux Baumettes où j’ai séjourné. Mais je compte bien continuer avec la troupe, même si je suis dehors ». Je m’étonne que sur les programmes les noms figurent en toutes lettres, à une exception. Une invitation à découvrir l’envers du décor ? « Je pense que le rôle de la prison est de préparer à la sortie en permettant à la personne condamnée d’évoluer durant la détention ; d’être, au moment de la libération, un peu différente de la personne qu’elle était au moment de l’acte criminel ou délictuel, argumente Christine Charbonnier. En fonction de l’histoire de la personne, de sa personnalité, de son potentiel et de ses difficultés mais aussi de la nature de l’acte commis, l’administration pénitentiaire doit proposer un parcours d’exécution de peine individualisé ».

Le Dr Christine-Dominique Bataillard, depuis 7 ans psychiatre à la maison centrale d’Arles, évoque un lieu de privation de liberté avec très peu de choses à y faire alors que certains sont là pour plusieurs dizaines d’années. « Cela retentit sur le psychisme et peut se traduire par des symptômes comme des hallucinations, des angoisses, des difficultés de concentration… » Or ceux qui ont intégré le groupe de théâtre n’ont plus besoin de traitement pendant les phases où ils préparent un spectacle car « ils acquièrent alors la capacité de se décaler par rapport à leurs souffrances ». La psychiatre espère que cette aventure ne restera pas « une expérience isolée, une vitrine ». Qu’elle sera banalisée. ♦

* Le FRAC Fonds Régional d’Art Contemporain parraine la rubrique « Société » et vous offre la lecture de cet article dans son intégralité.

 

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