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« Après l’effondrement »

Par Nathania Cahen

Journaliste

@ABarlatier

Pourquoi tourner un film documentaire sur la catastrophe de la rue d’Aubagne* ? À quoi cela sert-il ? À qui ? Nous avons posé toutes ces questions à celui qui, depuis un an, est immergé dans ce projet. Celui qui, attentif, multiplie les entretiens, observe et interroge. Alain Barlatier est clairement à gauche de l’échiquier politique. Et alors ? Qui, de l’autre côté, a arpenté avec la même opiniâtreté le quartier marseillais de Noailles ?

 

Alain Barlatier, qui êtes-vous ?

« Après l’effondrement » 2J’ai 64 ans, je suis père et grand-père, retraité de l’éducation nationale après avoir exercé comme professeur d’électrotechnique au lycée Antonin Artaud, à Marseille. J’ai commencé à militer quand j’étais lycéen à La Ciotat, dans les années 1970. J’ai été militant associatif – je suis ex président de SOS Racisme dans les Bouches-du-Rhône-, mais aussi militant syndical -ex secrétaire général de la FSU13. Je suis dégagé de tout mandat depuis quelques années, ce qui me permet de m’intéresser à l’actualité politique, sociale, et culturelle avec le recul d’un citoyen engagé. Depuis 2010, je suis par ailleurs artisan-réalisateur (lire en bonus). « Après l’effondrement » est mon 7e film.

 

Comment l’idée de ce documentaire a-t-elle pris corps ?

« Après l’effondrement » 1
@ABarlatier

Je n’avais jamais eu en tête de faire un documentaire sur la ville et les questions urbaines. Mais j’ai été percuté par ce qui s’est passé le 5 novembre 2018. J’habite non loin de la rue d’Aubagne et j’ai vécu rue Longue des Capucins. Quand j’ai entendu l’info à la radio, je me suis rendu sur place, sidéré. Dès le lendemain j’ai commencé à prendre des photos et entamé un travail d’écriture dans un blog. Sur ce que je voyais, je ressentais. Puis, lors de la marche blanche du 10 novembre, j’ai choisi de basculer mon appareil photo en mode caméra. J’ai filmé la manifestation sans arrière-pensées. J’ai recommencé le 14, le jour de la marche de la colère. Et j’ai monté un premier petit court-métrage de trois minutes, comme un hommage. Des images, de la musique, mais aucune parole.

 

Mais douze mois plus tard, vous bouclez un film documentaire de 60 minutes…

« Après l’effondrement » 4
@ABarlatier

Le premier court-métrage a été beaucoup vu et partagé sur les réseaux sociaux notamment. L’idée d’un film d’entretiens a alors germé. Il sera vraiment terminé lorsque j’y aurai intégré les commémorations et la marche de ce samedi. Il s’est nourri d’environ 30 heures de rushes et au moins autant d’entretiens – avec des délogés, des responsables associatifs, des militants, des sociologues et anthropologues, des architectes et urbanistes, des journalistes, des psychanalystes. Souvent engagés, pas forcément militants. Tous ne sont pas dans le film, mais les interviews peuvent être visionnés sur la chaîne Après l’effondrement.

 

Aucun personnage politique n’intervient dans le film, pourquoi ?

Je souhaite alimenter la réflexion pour une alternative politique à Marseille mais je ne m’engage pas pour un candidat, je voulais donc éviter toute récupération politicienne.

J’ai néanmoins essayé de donner la parole à l’institution, et sollicité les cabinets de Jean-Claude Gaudin, Sabine Bernasconi, Arlette Fructus, Martine Vassal et Muriel Joer Le Corre (ndlr : directrice de projet « rénovation du centre-ville de Marseille » auprès du préfet de la région). Les premiers contacts sont restés sans suite.

 

Pour autant vous ne signez pas un film « neutre » !

Bien sûr que non, je revendique l’engagement, mais aussi le discernement. Je ne suis pas forcément d’accord avec tous ceux à qui je donne la parole. Ce qui m’intéresse est de montrer les analyses. Au sein du Collectif 5 novembre par exemple, tous ne portent pas la même parole…

 

Au-delà du récit, du mémorial, le film évoque-t-il la suite, les solutions ?

« Après l’effondrement » 5
@ABarlatier

Le film a plusieurs raisons d’être : à la fois un mémorial, une étude sociale et un lieu de réflexion. Il montre une globalité et dévoile à celles et ceux qui sont peu ou prou concernés des pans de la problématique ayant pu leur échapper.

J’ai par exemple été impressionné par l’architecte André Jollivet. Avec le sociologue Michel Anselme, aujourd’hui disparu, il a quasiment initié la maîtrise d’œuvre sociale en France avec la rénovation, dans les années 1980, de la cité du Petit Séminaire à Marseille (bonus). Son expertise est incontestable. Dans son interview, il regrette que la municipalité ne se soit pas vraiment emparée du dossier logement il y a 25 ans. L’affaire aurait été réglée sans drame.

En creux, le problème de fond est évidemment : que veut-on faire du centre-ville ? Nous militons pour la mixité, mais il faut une volonté politique et de l’argent. Il y existe de fait une mixité, avec des CSP+ qui font le choix de vivre ici pour la qualité des rencontres et des échanges humains.

 

Le film évoque les délogés. Comment rénover l’habitat dégradé, réaménager ce qui doit l’être ?

André Jollivet, encore, souligne la nécessité d’« opérations-tiroirs » impliquant l’existence d’immeubles-relais pour accueillir les locataires et occupants le temps de travaux. On dit que Marseille en manque mais la seule rue de la République recèle environ 300 logements vides, rachetés par des fonds de pension à des fins spéculatives. Et le préfet dispose des outils juridiques pour les réquisitionner ! Dans le quartier de la Plaine, les rue Curiol et Saint-Pierre sont coupées suite à des arrêtés de péril, mais les interventions traînent, tout prend un temps fou.

 

Vous soulignez une création artistique motivée par l’effondrement. Avez-vous des exemples ?

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@ABarlatier

C’est d’abord la romancière Valérie Manteau qui ponctue différentes séquences du documentaire d’un texte que lui ont inspiré les événements de la rue d’Aubagne. C’est aussi la création musicale des contrebassistes Laurent Dussutour et Hélène Pagliari. Les peintures de Jihane El Meddeb sur les devantures des commerces de Noailles. Les réalisations photographiques d’Anthony Micallef (Indigne Toit) visibles à la Brasserie Communale. Ou encore le travail de documentariste de Karine Bonjour pour l’ouvrage « Rue d’Aubagne – Récit d’une rupture » (demain dans Marcelle).

 

Quelle sera la suite ?

Il y a des discussions en cours avec des diffuseurs et des salles de diffusion. J’espère que le film sera projeté d’ici la fin de l’année. Par la suite, j’envisage un autre documentaire, consacré à l’évolution et à la (re)construction de Marseille, au-delà du seul quartier de Noailles. ♦

*Le 5 novembre 2018 à 9h07, deux immeubles de la rue d’Aubagne, artère centrale et populaire de Marseille, se sont effondrés. Le bilan est terrible : 8 morts, puis très vite 359 immeubles évacués à travers toute la ville car dégradés et dangereux et 3 420 personnes relogées (300 attendent encore de réintégrer leur appartement d’origine ou une solution pérenne).

 

Bonus

  • Alain Barlatier dit volontiers de son travail derrière la caméra qu’il est « social, politique et poétique ». Son 6e film, « Lettres de Marseille au cher pays de mon enfance » suivait six sans-papiers dans leur parcours d’intégration et de naturalisation : « C’est un peu de mon histoire car je suis d’une famille d’immigrés espagnols. Tout ce qui concerne l’immigration me touche ».

 

  • Sur la cité marseillaise du Petit Séminaire, des précisions tirées de l’étude « Urbanités Marseillaises » de Pierre-Paul Zalio : « Au début des années 1980, Marc Jollivet, Michel Anselme et Michel Péraldi développent avec l’équipe du CERFISE (Centre d’études, de recherche et de formation institutionnelle du sud-est) qui réunit sociologues, techniciens et architectes, une « maîtrise d’œuvre sociale » dans le cadre des opérations de réhabilitation de la cité du Petit Séminaire à Marseille. La démarche d’enquête privilégie la saisie directe, au contact des habitants, du concret de la vie de la cité. Elle ne consiste pas à construire un protocole d’enquête à partir des problématiques de la réhabilitation mais à travailler sur la communication entre logeurs et habitants et à favoriser l’émergence d’un espace public (une permanence hebdomadaire dans un lieu neutre où toutes les demandes concernant la réhabilitation doivent être publiquement verbalisées). La singularité de cette sociologie expérimentale tient à la position d’intermédiaire du chercheur qui ne cherche pas à maîtriser l’enquête […] mais à déconstruire certains schèmes de perception de ces cités paupérisées. La maîtrise d’œuvre sociale, en posant à l’échelle micro-locale la question de la territorialisation des services urbains, a montré la nécessité de faire participer les habitants à la requalification de leur quartier… »