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Marche et rêve

Par Guylaine Idoux

Journaliste

Vous je ne sais pas, mais moi, depuis 2013 et l’Année Capitale (de la culture à Marseille), je m’étais un peu laissée distancer. Six ans après, où en sont les « artistes-marcheurs » du GR 2013 ? Quid du sentier métropolitain de 365km qu’ils avaient créé ex-nihilo sur un territoire où les pépites naturelles se mêlent aux autoroutes et aux friches industrielles, torchères en prime ? Deux clics sur Internet plus tard, on a retrouvé l’équipe, muée en « Bureau des Guides – GR 2013 », avec un alléchant programme de randonnées métropolitaines, conférences sauvages et autres conversations marchées… Et même plus si affinités.

 

Sur leur newsletter, ils avaient écrit : « Dimanche 10 novembre : Istres les doigts verts ». Sans rire ? Istres, sur les bords de l’Étang de Berre, la plus grande zone industrielle de France, avec sa pétrochimie, sa sidérurgie et ses taux de pollution record ? Istres et ses plages aux poissons morts, l’été, quand le canal EDF rejette trop d’eau douce dans ses eaux saumâtres, détruisant l’écosystème ? Istres et ses lotissements-champignons, maisons aux crépis orangés et palmiers nains dans le jardin ? Banco, je me suis inscrite, d’autant que la « randonnée métropolitaine » -12 km- était conduite par l’une des figures du genre, j’ai nommé l’urbaniste Nicolas Mémain, un « artiste marcheur » à l’immense culture, teintée d’humour et de provoc’. Bref, un chouette programme pour un dimanche de novembre.

 

Explorer les jardins-ouvriers et les cités tout-béton

Marche et rêve 1À la manœuvre, la bande du GR 2013. Souvenez-vous : une équipe d’artistes-marcheurs, de collectifs, d’habitants et d’architectes, qui, pour l’année capitale européenne de la Culture, avait imaginé l’un des projets les plus inventifs (et les moins coûteux) de 2013. En forme de huit, leur sentier s’avérait totalement inédit en ce qu’il explore les richesses « classiques » du territoire sans occulter « tout le reste » : les jardins-ouvriers, les cités tout-béton, les ZAC, les friches industrielles, les no man’s land, les lotissements… L’équipe remet dans la carte postale tout ce que notre époque photoshop tend à en gommer. Mieux, elle nous propose d’en souligner la richesse, voire même la beauté. Ou, pour citer Nicolas Mémain qui ose, alors qu’il accueille son groupe -environ 25 marcheurs- face à l’office de tourisme d’Istres en plein mistral : « J’ai construit cette marche comme une série adolescente de la Californie des années 1990 ». Mais oui.

Effectivement, à Istres, Nicolas Mémain va nous emmener de surprise en surprise : un pont aux Papillons enjambant une quatre-voies signée Bernard Lassus (une pointure du paysagisme qui a même eu sa rétrospective au centre Pompidou en 2017), des lotissements mieux pensés qu’il n’y semble au premier regard grâce au travail de l’urbaniste Georges Demouchy qui a truffé les villes nouvelles de subtiles références à l’art antique, de magnifiques pinèdes préservées pour faire respirer le tout, des parcs pensés pour recevoir les eaux pluviales, et même d’énormes coquilles d’huîtres affleurant sur certaines falaises, éclairant le nom d’Istres, qui viendrait d’huître, ostrea en latin… Nicolas commente, décrit, poétise… Et surtout, il nous révèle le sens caché de ces paysages qu’on aurait à peine effleuré du regard la veille. Une ville bien plus verte, effectivement, que l’on ne l’aurait imaginé.

 

« Notre salle est un sentier et nos spectacles sont des balades »

Marche et rêve 2Regarder son époque en face. Voir les paysages d’un œil nouveau. Les rêver en les partageant avec des artistes-marcheurs qui nous emmènent, physiquement et mentalement, dans « leur » univers. En cette période de remise en cause du tourisme et ses désastreuses conséquences environnementales, c’est une volonté d’appréhender différemment le territoire que l’on habite. C’est là toute l’originalité du travail du « Bureau des Guides – GR 2013 », puisque c’est ainsi que se nomme désormais la structure. « Bien des gens confondent encore le Bureau des Guides et le GR 2013. Pour résumer, le Bureau des Guides, né en 2014, est chargé d’animer et de pérenniser le GR 2013. Ce sentier est son infrastructure principale, mais l’équipe peut s’autoriser des incursions sur d’autres territoires, explique Loïc Magnan, l’un des fondateurs avec Julie de Muer, Alexandre Field et Baptiste Lanaspèze. Comme pour une salle de spectacles, nous imaginons des programmations, sauf que notre salle est un sentier, et que nos spectacles sont des balades… »

Là où les randonnées « classiques » se servent des paysages à la manière d’une carte postale, le Bureau des Guides propose une approche transversale, contemporaine, basée sur trois piliers (« la culture, l’écologie et l’aménagement du territoire »), nourrie par les interventions d’artistes, de philosophes, de botanistes… Mais son activité va bien au-delà : expositions, création d’« Hospitalités » (des abris conçus pour la contemplation du paysage, dont le premier a été le Rocher du parc de l’Arbois, inauguré en mai), des conférences-sauvages (tous les premiers dimanches du mois aux Aygalades)… Renouvelée chaque année, la programmation est dense, tellement touffue parfois qu’il peut devenir difficile de s’y retrouver. Pas pour tout le monde cependant : certains sont tellement fans du Bureau des Guides, qu’ils le suivent pas à pas, à Marseille et au-delà.

 

Essaimer à Athènes, Milan, Cologne…

Marche et rêve 3En réalisant le GR 2013, l’équipe s’est distinguée au niveau européen. Les néophytes ne s’en rendent pas toujours compte mais tricoter un sentier unique au fil de 38 communes est un immense casse-tête. Forte de ce savoir-faire pionnier, l’équipe voyage pour le transmettre à d’autres villes : Paris, Avignon et Bordeaux, mais aussi Athènes, Milan ou encore Cologne. Ces trois dernières font d’ailleurs partie d’un workshop sur la construction des sentiers métropolitains, cinq rendez-vous européens qui conduiront le bureau des guides dans ces trois villes, puis à Paris et enfin à domicile (Marseille) le 15 mai 2020, pour une ultime réunion avant la constitution d’un mook « Metropolitan trails academy ». Avis aux amateurs !

Pour ma part, j’ai opté pour un rendez-vous plus proche tout en promettant d’être très exotique : le samedi 7 décembre (ndlr : le quota est atteint, la prochaine a lieu le 15 février) avec l’artiste-marcheur Nicolas Mémain, le temps d’une nouvelle balade intitulée « Mémoires du quartier de La Cayolle : 1944-2019 ». Ne vous fiez pas à cet intitulé façon cours d’histoire rébarbatif. Si Nicolas peut évoquer Istres avec une infinie poésie, gageons que la balade de La Cayolle peut rimer avec d’autres idées folles. Avec en prime une exposition concomitante sur ce même quartier « à voir au musée d’Histoire de Marseille, de préférence avant la randonnée du même nom », conseille Marielle Agboton, la chargée de médiation de l’équipe. Message transmis. ♦

 

* Le La Villa Médicis de Cassis parraine la rubrique « Culture » et vous offre la lecture de cet article dans son intégralité.

 

Bonus [Réservé aux abonnés] : chiffres clé, fiches-balades, extension du domaine de la marche.

  • Les chiffres clés du GR13 : Longueur : 365 km – durée : 20 jours de randonnée  (le tour de l’étang de Berre : 10 jours ; le tour du massif de l’Étoile : 10 jours) – point de départ : la gare d’Aix-en-Provence TGV – point culminant : Col de Bertagne, 877 m – tracé : une double boucle en forme de 8 autour de l’étang de Berre et du massif de l’Étoile et du Garlaban dont le centre est la gare d’Aix-en-Provence TGV – les deux extrémités, Miramas et Aubagne, sont distantes à vol d’oiseau de 55 km – Nombre de communes traversées :  38 communes  – plus de 24 gares ferroviaires et routières reliées.

 

  • Chaque mois, Carole et Sarah, du Bureau des Guides, publient une fiche-balade tirée du GR 2013, pensée pour pouvoir être réalisée en transports en commun, à la journée. Le sentier dans son entier (365 km) peut aussi être fait en une vingtaine de jours. Le topoguide (20 000 exemplaires vendus depuis 2013) est toujours en vente en librairie.

 

  • Le Bureau des Guides s’étend vers le Var : des balades autour de Toulon sont animées par le géographe-urbaniste Paul-Hervé Lavessière, dont la prochaine à Hyères le 20 novembre. Comme celle d’Istres avec Nicolas Mémain, cette promenade s’inscrit dans un programme de cinq ans : dans le cadre du projet européen Nature 4 City Life (2017-2022), il s’agit de favoriser une meilleure intégration de la nature dans le projet urbain dans un contexte de changement climatique. Dans ce cadre, le Bureau des Guides est chargé d’un programme de marches mensuelles sur le GR2013 et dans la métropole Toulon Provence Méditerranée, en vue de construire un Sentier Métropolitain du Grand Toulon.