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Balance ton Yesss !

Par Marie Le Marois

Journaliste

Depuis un an, une émission de radio féministe sévit sur le web. Pas le genre à « taper » sur les hommes, non. Juste à donner la parole à des femmes ordinaires qui racontent leurs petites victoires du quotidien contre le sexisme. Ce peut être une bonne répartie face une remarque déplacée ou la satisfaction d’avoir monté seule un restau. Rencontre avec Anaïs Bourdet et Elsa Miské, fondatrices avec Margaïd Quioc de ce nouveau média positif et inspirant.

Rien n’est hasard. Deux jours avant mon interview, j’ai été confrontée à une situation désagréable. Celle-là même que vivent des millions de femmes : la drague déplacée. Je me trouvais au bord de la piscine lorsqu’un homme m’a proposé de le rejoindre, geste explicite et regard libidineux à l’appui. À deux reprises. J’ai préféré quitter les lieux et je m’en suis voulu. De ne pas l’avoir remis à sa place, d’avoir pensé que, peut-être, il me confondait avec sa femme. Ce genre de situation où on se dit qu’on s’est sûrement trompée. Comme la main baladeuse dans le métro.

 

Donner des outils pour se défendre au quotidien

YESSS pour écouter des témoignages de warriors du quotidien 2
Anaïs Bourdet et Elsa Miské, deux des fondatrices de Yesss

Anaïs Bourdet connaît bien ce genre de situations. Pendant sept ans, elle a recueilli plus de 15 000 témoignages de violences ordinaires envers les femmes sur son blog Paye Ta Schnek. Dans la même veine, #MeToo et #BalanceTonPorc ont continué à libérer la parole. Ce flot de mots tus depuis si longtemps. Oui mais. « Ces mouvements n’ont pas changé notre quotidien », assure cette graphiste freelance. Ils sont nécessaires mais donner des outils pour se défendre au quotidien l’est davantage. Pour que les femmes soient dans l’action et pas seulement dans une position passive ou de victime. « La parole est libérée, il est temps maintenant d’en faire quelque chose », poursuit-elle. Des témoignages plombants, cette trentenaire est passée aux témoignages de « warriors » en créant Yesss Podcast avec Elsa Miské et Margaïd Quioc (voir leur profil et la genèse de Yesss dans bonus). Oui, ça fait un bien fou. Et oui, ça donne envie de lâcher un ‘’Yesss’’ avec le bras.

 

On arrête de se taire, on agit

J’ai écouté quelques épisodes – Warriors dans la musique, la bouffe, le couple, l’espace public. Il en existe 16 actuellement (le Yesss#17 est enregistré publiquement le 19 novembre, voir Bonus). Le format est celui du podcast, une émission de radio gratuite disponible sur internet et très en vogue en ce moment. Yesss se déroule pendant 45 minutes à une heure, sous forme d’une conversation entre copines. Chacune y va de son anecdote. Une gérante de bar remet à sa place des commerciaux machistes venus vendre leur bière au patron (pas à la patronne). Une mère élabore un petit stratagème pour que son conjoint prenne conscience qu’il n’aura pas le choix : il donnera le biberon à leur bébé la nuit. Les répliques sont inventives, le ton est ferme et posé. Ces podcasts insufflent de la force (on n’est plus seule) et donnent concrètement idées, arguments et ‘’punchline’’ pour (ré)agir au quotidien. C’est en tout cas les retours qu’ont eu les trois fondatrices. « Mais l’idée, prévient Anaïs, n’est pas de passer d’une injonction à un autre, de ‘’on ferme sa gueule’’ à il faut absolument rétorquer. Chacune fait ce qui lui convient, les stratégies sont multiples ». Il y a quand même des pépites imparables, comme cette femme qui raconte s’être curé le nez devant un dragueur dans le métro, sans le lâcher des yeux. Je sais, ce n’est pas glamour mais manifestement cette technique fonctionne très bien. D’ailleurs, Anaïs raconte l’avoir testée un soir, alors qu’elle marchait tranquillement avec une amie et qu’elle se faisait héler lourdement par deux types en voiture.

 

Le ‘’mansplaining’’, le fléau

YESSS pour écouter des témoignages de warriors du quotidien 3On est loin de l’émission classique de radio, où les animateurs gardent la distance avec leur sujet et se positionnent en experts. Anaïs, Elsa et Margaïd assument leur subjectivité. Se placent au même niveau que tout le monde. Et se confient aussi. Sans honte. Sans culpabilité. Car elles aussi sont des warriors du quotidien. Elles se considèrent même en mode « survie ». Mot que je trouve un peu fort. Y aurait-il davantage de microviolences, de sexisme, qu’à ma génération ? (nous avons bien 20 ans d’écart) « Il n’y en a pas plus. Mais ce qui était normalisé avant dans la société, intégré dans les codes culturels, tellement ancré qu’on ne le voit pas, ne l’est plus », insiste Elsa qui avoue avoir eu, elle aussi, « le cerveau éteint » jusqu’à sa prise de conscience. « J’ai eu alors un flashback de plusieurs situations vécues qui, en fait, n’étaient pas normales ». La petite blague antisexiste, le prétendant qui tient à payer le restau sous couvert de galanterie, « mais qui participe au paternalisme sociétal ou pire, qui sous-entend un échange sexuel », s’insurge la jeune femme. L’attitude qui revient le plus souvent, aux dires de notre trio, c’est le ‘’mansplaining’’ « l’homme qui va t’expliquer la vie », me traduit Elsa. C’est tel client qui explique à une barmaid que la recette de son cocktail est fausse ou tel autre qui apprend à une responsable informatique son job.

 

Aucun thème n’est proscrit, pas même le sexe ou les règles

Le trio aborde les thèmes qui concernent toutes les femmes et ne s’en interdit aucun. Même les plus inattendus et audacieux comme « Warriors et les règles« , ou « Warriors pendant le sexe », épisode qui leur a valu le prix Conversation au Paris Podcast Festival le 20 octobre dernier. Elles bousculent, interpellent, renversent les tabous. Oui, leur Podcast est féministe en ce sens qu’il est « centré sur les femmes, leurs talents, leurs capacités », précise Anaïs. Mais, n’en déplaise aux allergiques au mot ‘’féminisme’’ qui, comme mon ami Fabrice, pensent qu’il exclut de fait les hommes : « notre trio ne les écarte absolument pas ». Et admet toutefois qu’ils sont dans une « situation inconfortable où ils doivent se réinventer ». Si le parti pris est de n’offrir la parole qu’aux femmes, c’est pour leur offrir un espace libérateur. Elles peuvent se lâcher justement parce qu’elles se savent entre elles. « Et plus nous serons nombreuses à répondre, plus les hommes arrêteront. Et plus les femmes auront le courage de se défendre ». Un cercle vertueux. Quant à moi, la prochaine fois, je remettrai l’importun à sa place. Car en ne disant rien, je l’encourage à s’en prendre à d’autres proies. ♦

 

Bonus – Qui sont les fondatrices de ce podcast – Genèse et fonctionnement de Yesss – D’autres podcasts

 

  • Qui sont les fondatrices de Yesss ?

YESSS pour écouter des témoignages de warriors du quotidienElsa Miské est consultante et formatrice en stratégie digitale. Elle est également la cofondatrice de Slice-Up, association qui forme de jeunes journalistes francophones à la production de vidéos sur smartphone et à la stratégie digitale qui permettront par exemple aux Africains d’accéder à une information racontée par les Africains eux-mêmes.

Margaïd Quioc est une journaliste indépendante qui publie enquêtes et reportages pour le web et la presse écrite, notamment sur les thèmes de la discrimination et du genre. Elle a réalisé le documentaire Révolution Roller Girls, portrait d’une génération de femmes qui pratique le roller Derby à Marseille et au Caire, un sport qui vient des USA, créé par les femmes pour les femmes.

Anaïs Bourdet est graphiste indépendante et prof de graphisme, elle s’est spécialisée dans le design graphique engagé. En 2012 elle a fondé le projet féministe Paye ta Shnek, qui dénonce le harcèlement dans l’espace public. Elle gère également Paye ton Taf qui dénonce le sexisme au travail. Et Mauvaise Compagnie, une boutique d’affiches vendues au profit d’associations féministes.

 

  • Genèse et fonctionnement de Yesss – Margaïd voit passer un appel à projet de Podcast Factory, label du podcast créé par Urban Prod. Elle en parle à Anaïs, une amie, qui en parle à Elsa, une autre amie. Toutes les trois ont les mêmes intérêts féministes, l’envie de faire bouger les choses mais positivement et de monter quelque chose qui fasse du bien. Elles partagent les mêmes valeurs – contribuer à l’égalité hommes-femmes, dénoncer les violences faites aux femmes et éveiller les consciences. Et en ont assez de tous ces témoignages plombants de violence ordinaire, particulièrement Anaïs épuisée par l’accumulation de violences sexistes et les insultes à son encontre sur les réseaux sociaux avec Paye Ta Shneck (site qu’elle a d’ailleurs définitivement fermé fin juin). Leur format est clair : interviewer des femmes ordinaires plutôt que des Michelle Obama ou autres personnalités sur lesquelles le quidam peut difficilement se projeter. Pour préparer leurs épisodes, elles lancent un appel à témoignage deux fois par mois. Une fois la récolte effectuée, elles enregistrent dans le studio de la radio BAM à Coco Velten. Parfois en live, le cas de l’épisode sur la musique enregistré à la Fiesta des Suds. Le cas également pour le prochain, enregistré le 19 novembre à Sciences Po Aix (évènement public sur résa) : Yesss #17 Warriors et Grandes Écoles. À l’heure actuelle, les fondatrices réfléchissent à un modèle économique durable.

À noter : Yesss est invité sur la tournée du spectacle ‘’Binge en scène’’ le 20 novembre au Toursky, Marseille (3e).

 

  • Autres podcasts à suivre : Les couilles sur la table. Un podcast de Victoire Tuaillon  »destiné aux femmes, aux hommes qui se posent des questions sur eux-mêmes ». Elle sera également présente le 20 novembre à ‘’Binge en scène’’. Méta de Choc, podcast sur la pensée critique appliquée à soi. Excellente émission Les hommes, les femmes, Mars et Vénus, avec la chercheuse Odile Fillod, chercheuse indépendante en sociologie des sciences et de la vulgarisation scientifique. Elle déconstruit certaines thèses sur son blog Allodoxia, notamment sur la question du genre.