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À Avignon, les cités vont piano

Par Nathania Cahen, le 28 novembre 2019

Journaliste

Sur scène lors de la soirée anniversaire de Marcelle, deux jeunes Avignonnais au piano avaient enchanté le public. Ils ont fait leurs gammes grâce à « La portée de tous », une association qui donne des cours dans les faubourgs populaires de la Cité des Papes.

 

Le piano adoucit la vie de quartier 1Centre social de La Barbière, ce lundi. Dans une salle moderne, un piano droit Yamaha. « Un don d’un particulier qui a même payé le déménagement ! Il ne roulait pourtant pas sur l’or », commente avec reconnaissance Vincent Truel, prof de piano. À 16h30, Fatima, 8 ans, s’engouffre dans la pièce, petite boule de nerfs exaspérée car les gâteaux de son goûter ne lui plaisent pas. Elle a démarré en septembre. Dans sa famille, personne ne joue d’un instrument, mais sa mère a tenu à l’inscrire. Elle s’installe au clavier, joue Au Clair de la Lune avec un doigt puis trois, observant puis reproduisant le jeu de la main de son guide. Pas facile de se concentrer après une journée d’école. Ses jambes pédalent sous la chaise. Mais Vincent Truel semble un bloc de patience. Il nous expliquera qu’il dose, s’efforce d’être ferme et souple à la fois : « Je les questionne sur l’école, leurs loisirs, c’est un contact privilégié ces 30 minutes en tête à tête. J’essaye de trouver une juste distance, peut-être parce j’ai souffert de profs trop fusionnels ! Ne pas être un éducateur ni un psy, juste bienveillant. » Puis vient le tour de Jaouad, 8 ans, élève débutant également. « C’est moi qui ai demandé à apprendre, explique le garçonnet. J’avais vu un orchestre et ce qu’il jouait c’était une mélodie comme pour dormir ». Regard noir concentré, Jaouad chantonne en même temps qu’il s’applique sur les touches : « Petit escargot, porte sur son dos, sa maisonnette… »

 

Plus d’une centaine d’élèves

Le piano adoucit la vie de quartier 2S’il y a des cours de piano dans ce centre social, c’est grâce à « La portée de tous ». Et derrière cette association, il y a Vincent Truel. En 2015, il joue un concerto de piano de Beethoven avec l’orchestre du Conservatoire d’Avignon, au centre social du quartier de la Croix des Oiseaux. Le directeur de la structure est lui-même musicien, et regrette que le piano qui trône dans une des salles n’ait aucun utilité. « Nous avons discuté, il m’a encouragé à me lancer avec un projet, tout a commencé comme ça ». Le prof de piano officie aujourd’hui dans quatre centres sociaux, Orel, La Rocade, La Barbière et la Reine Jeanne, suppléé désormais par une consœur dans ce dernier. Il assure quelque 15 heures de cours hebdomadaires en plus d’un poste d’accompagnateur au Conservatoire de Carpentras et de travaux de création personnels (bonus).

« La portée de tous » a amené au piano, et plus largement à la musique, plus de 100 enfants à ce jour, des filles en grande majorité. « Sans publicité, juste le bouche à oreille, c’est incroyable », sourit Vincent Truel avant de déplorer ne pouvoir accueillir tous les aspirants pianistes : « une trentaine sur liste d’attente à La Croix des Oiseaux ». Sur l’effectif, au moins deux élèves parviennent chaque année à intégrer le Conservatoire d’Avignon. « Une dizaine sont à même de postuler cette année, note l’enseignant. Je prévois d’organiser un stage intensif pendant les vacances d’hiver ».

S’il se sent parfois seul, s’il aimerait être davantage soutenu, Vincent Truel ne regrette rien : « Je me sens à ma place ici. J’ai grandi dans un HLM de la Rocade et j’étais le seul à aller au conservatoire. J’ai le sentiment que ce que je fais est nécessaire et me plaît. J’aime l’idée de transmettre, de les éveiller à un art. Et si je ne le fais pas, qui le fera ? Aller au conservatoire est très compliqué, c’est en ville dans les remparts, inaccessible en voiture ».

Les cours ne sont pas gratuits, mais corrélés au coefficient familial, soit une facture oscillant entre 60 et 160 euros pour l’année. Le reste est financé par le Conservatoire d’Avignon et les centres sociaux. Le problème qui se pose ensuite est celui d’un instrument pour s’entraîner. L’association compte une dizaine de synthétiseurs qu’elle répartit entre les nouveaux élèves. Les familles finissent souvent par acheter un piano numérique, « c’est mieux que rien, ça ne fait pas trop de bruit ce qui est un avantage quand on vit en HLM ». Et pour les élèves plus doués mais dont les parents manquent de moyens, ce peut être le prêt d’un piano grâce aux Passeurs de piano, qui en ont déjà placé six (relire notre article sur cette association).

 

Un prof de piano atypique

Le piano adoucit la vie de quartier 3Rien ne prédestinait Vincent Truel à devenir pianiste. Des cours pendant l’enfance – « traditionnels et un peu traumatisants » mais restés sans suite – puis plus tard, plus grand, des créations comme beat maker et DJ. Il revient pourtant au piano à 24 ans et suit d’abord une formation professionnelle plutôt orientée musiques actuelles. Qui va se prolonger de façon beaucoup plus classique au Conservatoire de Miramas puis d’Avignon où il obtient son DEM, Diplôme d’études musicales. En 2006, un ami lui propose la place de prof de piano qu’il laisse au centre social de Montfavet. S’ensuivront des années d’itinérance avec des postes dans des villages, des remplacements au gré de congés maternité : une formation tout terrain ! En 2015, il a 35 ans et « comme un ado », repasse sa médaille d’or au Conservatoire d’Avignon pour valider ses diplômes. « Il n’y a pas d’âge pour le piano. Du moment que les doigts, la tête et le cœur fonctionnent… » ♦

 

Bonus

  • Les projets de La portée de tous : Aller chercher les enfants plus en difficulté car bien souvent ce sont des enfants qui marchent plutôt bien à l’école qui sont inscrits. Des enfants « à qui cela ferait du bien quand la vie est difficile car la musique a un langage universel qui peut remplacer les mots, apaiser ».

 

  • Le piano adoucit la vie de quartier 4Vincent Truel vient de sortir son premier CD solo. Des créations personnelles regroupées sous le titre « Indicible Inné » qu’il est possible commander sur son site (15 euros) ou à télécharger sur Spotify ou Deezer.

 

  • La portée de tous participera au spectacle Racine(s) qui aura lieu le 18 avril à 20h à l’auditorium du Château de Fargues, au Pontet, avec l’association les Arts au coin de ma rue.

 

 

 

 

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