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Arracher les plantes exotiques envahissantes pour sauver la biodiversité

Par Agathe Perrier

Journaliste

Exemple d'espèce exotique envahissante : l'agave d'Amérique (photo d'illustration)

À l’heure du réchauffement climatique et de l’explosion des émissions de gaz à effet de serre, il paraît presque assassin de déraciner des végétaux. Qui plus est dans les calanques de Marseille, un parc national ! C’est pourtant vital pour la flore locale, asphyxiée par la prolifération de plantes exotiques envahissantes. Je suis allée sur le terrain couper quelques têtes et saisir cet enjeu à la racine.

 

C’est une plante que l’on voit partout, aussi bien dans les calanques que dans n’importe quelle colline de la région : le figuier de barbarie. Joli cactus parcouru d’épines, facilement reconnaissable à ses feuilles épaisses en forme de raquette. Joli cactus arraché sans pitié ni remords par des dizaines de bénévoles réunis au Mont Rose, entre la Madrague de Montredon et Saména, ce dernier week-end de janvier. Dans leur viseur également : agave d’Amérique, griffes de sorcières et luzerne arborescente (bonus).

Mais pourquoi mettre à mal ces espèces ? « Elles nuisent à notre biodiversité car elles sont exotiques et envahissantes. Cela signifie qu’elles ont été introduites volontairement ou accidentellement hors de leur aire de répartition naturelle », explique Julien Ugo, chargé de mission au Conservatoire botanique national méditerranéen de Porquerolles (CBNmed). Il y en aurait 80 spécimens différents dans les calanques de Marseille. Jusque-là, je ne voyais pas le problème. Pourtant il y en a un : ces plantes se développent bien plus vite que les essences locales. Et de plus empiètent sur leurs plates-bandes. Les scientifiques alertent « depuis des décennies » sur cet impact. Il est encore gérable, heureusement, à condition de ne pas laisser les choses traîner.

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Exemple typique au Mont Rose : des figuiers de barbarie et des agaves envahissant l’espace d’essences méditerranéennes © AP

Agir avant qu’il ne soit trop tard

Parmi les mesures pour lutter contre les plantes exotiques envahissantes, l’arrachage pur et simple, mais pas n’importe comment. Une action qui ne s’envisage pas partout, comme le souligne Julien Ugo. « On a décidé d’intervenir là où ces espèces menacent la biodiversité, la santé ou l’économie. Et, surtout, où c’est faisable, donc dans des espaces pas trop envahis et accessibles ».

La première opération s’est déroulée début 2019 sur l’île du Frioul, près de l’hôpital Caroline. Elle a été organisée dans le cadre du projet européen « LIFE habitats Calanques », dont l’objectif est de protéger les habitats naturels menacés du littoral (bonus). Neuf tonnes de végétaux avaient été extirpées par les équipes. « Cela nous a permis de nous rôder en interne, car entre la théorie et la pratique, il y a toujours une grande différence », précise Cynthia Llas, coordinatrice du projet au sein de l’agence régionale pour l’environnement et la biodiversité (ARPE-ARB). Le deuxième acte a eu lieu fin janvier et sera suivi par trois autres cette année. Avec une différence de taille puisqu’ils font désormais appel à des particuliers bénévoles.

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Une partie des bénévoles de l’opération de janvier © AP

Sensibiliser le plus grand nombre

Une soixantaine de personnes s’était portée volontaire sur les deux jours. Des « monsieur et madame tout le monde » désireux de participer à la protection de l’environnement. Et souvent surpris par cette nécessité d’arracher des végétaux. « On voit bien quand on se promène que des espèces n’ont pas leur place, mais pas au point de se dire qu’il faut les enlever », reconnaît Thierry. Sa voisine de parcelle, Émilie, renchérit : « C’est vrai que ça fait « tilt », que leur présence n’est pas logique. Mais on les voit partout, on est habitué à elles ».

Joséphine et Jean-Marc, un couple de randonneurs passant par-là, reste hébété devant le spectacle des coups de pioche, des morceaux de plantes éparpillés et des allers-retours des « brancardiers » évacuant les déchets verts. Il faut dire que le spectacle est impressionnant, certains agaves déracinés mesurant près d’un mètre. « On savait que ce n’était pas des essences méditerranéennes, mais on pensait qu’il fallait quand même les garder », soufflent-ils. Parmi les participants, rares sont ceux qui y connaissent vraiment quelque chose. Sauf quelques-uns, à l’image de Jean-Pierre, ancien professeur de sciences et écolo depuis toujours. « Pour la plupart des gens, ces plantes font partie du décor local. C’est aberrant ! Et c’est en plus entretenu par les élus. Récemment, par exemple, des palmiers ont été plantés sur l’espace public à la Madrague ! », s’offusque-t-il.

Sensibiliser est justement l’une des missions que s’est fixé le projet LIFE. D’où l’ouverture des opérations au grand public. « Logistiquement, on n’a pas besoin de l’aide de particuliers. C’est par contre indispensable pour qu’ils s’approprient le sujet, le comprennent et s’investissent. Ça leur donne en plus des bases qu’ils peuvent appliquer par la suite de leur côté dans leur jardin », met en avant Laureen Keller, chargée de mission du projet au parc national des calanques. En les relayant aussi auprès de leur entourage. De quoi toucher finalement un cercle bien plus large que les seuls participants.

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Un agave déraciné © AP

Des recherches pour valoriser les déchets

Si certains bénévoles ont eu pour mission de déraciner, d’autres ont été affectés à l’évacuation des rémanents. Une mission des plus importantes car un bout de raquette de figuier de Barbarie peut redonner naissance à une tige, sans besoin de le mettre en terre. « Ces espèces ont une résilience incroyable. Le compostage n’est par exemple pas choisi, puisque rien ne nous assure que les graines ne vont pas germer de nouveau. La meilleure solution à ce jour est de les incinérer, en attendant d’en trouver une autre plus optimale », reconnaît Cynthia Llas.

Des recherches sont ainsi menées pour tenter de trouver un destin plus vertueux à ces déchets verts. Julien Ugo met cependant en garde : « Quand on parle de valorisation, l’idée n’est pas de créer un marché derrière. On ne veut inciter personne à cultiver ces plantes juste parce que leur utilisation peut générer des avantages économiques ». Le but est avant tout de restaurer l’habitat naturel. Aussi bien dans les calanques que chez les particuliers. Le projet LIFE comprend d’ailleurs un volet pour aider les habitants à supprimer les spécimens exotiques de leurs jardins, afin de les remplacer par des méditerranéens.

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Pour évacuer les déchets verts, des bénévoles ont assuré la fonction de « brancardier » © AP

Déraciner pour mieux replanter

Si le Mont Rose porte les stigmates de ce récent arrachage, ce n’est que temporaire. Une opération de plantation va avoir lieu ce 5 février, autant pour l’aspect esthétique que géotechnique. « On est allés récupérer il y a quelques mois des graines d’espèces méditerranéennes à côté de celles qui ont été retirées. On les a mises en culture et ce sont ces semis qui vont être introduits en lieu et place des trous », précise Julien Ugo.

Les chercheurs vont ensuite suivre l’évolution de ces nouvelles plantations, regarder si les plantes envahissantes repoussent ou non, observer l’évolution de la végétation au fil des ans. « Si ça ne marche pas, ce ne sera pas un échec. Ça permettra de savoir ce qu’il ne faut pas faire pour envisager d’autres actions. Mais on est convaincu du succès de cette opération », considère Cynthia Llas. En attendant, silence, ça pousse ! Et pour que ça pousse justement, il est bon de rappeler une chose essentielle à tous promeneurs : suivez les sentiers balisés. Car les pas des marcheurs hors sentiers sont la principale menace qui pèse sur la biodiversité des calanques, devant même les plantes exotiques envahissantes. ♦

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Direction la benne, puis l’incinération, en attendant une solution de valorisation © AP

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