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Des fourmis pour redonner vie à une zone polluée de la Crau

Par Agathe Perrier

Journaliste

Photo d'illustration

Des chercheurs provençaux ont fait appel à des fourmis dites moissonneuses afin de réhabiliter un espace naturel de la plaine de la Crau, pollué aux hydrocarbures il y a dix ans. Une première mondiale pour cette méthode fondée sur la nature, dont les résultats sont plus que prometteurs.

 

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Thierry Dutoit, écologue et directeur de recherche CNRS à l’IMBE © DR

Août 2009. Un oléoduc passant sous la plaine de la Crau, exploité par la société SPSE, se déchire. Des litres de pétroles se répandent, en pleine zone naturelle d’intérêt écologique exceptionnel faunistique et floristique (ZNIEFF). Peu s’en souviennent alors que cela relevait d’une véritable tragédie pour la biodiversité. Un terme loin d’être exagéré. « La biodiversité sur cet espace a été entièrement détruite », affirme Thierry Dutoit, écologue et directeur de recherche CNRS à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie (IMBE).

Les chiffres montrent bien l’ampleur des dégâts : 4 000 m3 de pétrole déversés et 72 000 tonnes de terre polluée déblayée. Laissant un trou de cinq hectares, sur 50 cm de profondeur. De par le statut de réserve naturelle de la zone, SPSE (Société du pipeline sud-européen) a l’obligation de restaurer les lieux. Et c’est notamment une méthode d’ingénierie écologique qui va être choisie, et plus précisément une solution imitant la nature.

 

Remplacer la terre, et après ?

La première étape consiste à combler le trou avec une matière identique, couche par couche. Chargé des mêmes espèces de graines que les alentours, l’espace allait retrouver un aspect similaire, avec une flore identique à celle du voisinage non détérioré. Mais, comme le souligne l’écologue, la plaine de la Crau telle qu’on la connaît aujourd’hui a mis 6 000 ans à se façonner. Impossible d’attendre aussi longtemps.

« Je compare souvent ces recherches à un tableau. On avait la bonne toile, c’est-à-dire le bon sol, et les bonnes couleurs avec les graines qui allaient donner naissance à des plantes. Il nous manquait les artistes capables de reconstituer le dessin pour accélérer la restructuration de la végétation ». Un rôle qui pouvait être assuré par des « ingénieurs des écosystèmes ». Non pas des hommes, mais des êtres vivants jouant des rôles majeurs dans la reconstitution d’un milieu. « Cela peut aller de la bactérie à l’éléphant », glisse Thierry Dutoit. Restait à trouver l’espèce la plus adaptée à ce territoire.

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Espèce de fourmi moissonneuse présente en Crau © DR

Des fourmis comme agricultrices

Les chercheurs de l’IMBE ont d’abord pensé à la brebis (bonus). C’est finalement vers la fourmi qu’ils se sont tournés. « Grâce à des travaux fondamentaux menés dans les années 1980 en Crau, on savait déjà que 20 à 25 espèces de cet insecte étaient présentes. Dont deux « moissonneuses », qui jouent un vrai rôle d’agricultrices », détaille Thierry Dutoit.

Les études ont montré que les fourmis moissonneuses de la Crau présentent de nombreux avantages. Elles sont là toute l’année, transportent les graines de 70% des essences végétales de cette plaine et sont capables de le faire sur une distance de 10 à 30 mètres – l’équivalent de 11 kilomètres pour nous. Leurs fourmilières peuvent compter 20 000 individus au bout de cinq ans et les nids s’étendre jusqu’à 25 m² chacun.

Les scientifiques ont alors introduit, en novembre 2011, 169 reines de fourmis moissonneuses sur la zone à rétablir. Une expérimentation unique au monde. « C’est la première fois que les fourmis étaient utilisées pour leur rôle d’ingénieur avec le but de restaurer un milieu », pointe l’écologue de l’IMBE. Huit ans plus tard, les résultats sont prometteurs.

 

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Échantillon de reines de fourmis moissonneuses © DR

Sur la voie de la réhabilitation

Toutes les hypothèses émises par les chercheurs sont aujourd’hui validées. À commencer par le fait que les fourmis jouent bien le rôle escompté d’artiste. « On a une esquisse du tableau final qui se met en place grâce à elles. Il ne sera pas parfaitement identique au précédent, mais on est dans la bonne direction et on garantit une réduction d’impact au maximum de ce qu’il est possible de faire avec les connaissances techniques et scientifiques actuelles », explique Thierry Dutoit.

Les fourmis moissonneuses transforment même le sol au-delà des espérances. « On s’est rendu compte qu’elles ne mangent pas l’ensemble des graines qu’elles déplacent. Elles en laissent certaines encore viables dans des dépotoirs près de leur nid ». L’intérêt de cette démarche est qu’une fois germées grâce aux pluies automnales et printanières, ces graines donnent naissance à une nouvelle végétation, au plus près des lieux de vie des insectes. Ce qui leur permettrait d’avoir à se déplacer moins loin les années suivantes pour trouver leur subsistance. C’est en tout cas ce que pensent les scientifiques. Des études permettront de confirmer, ou non, cette hypothèse.

 

La Crau restaurée d’ici 5 à 10 ans

Le recours à l’ingénierie écologique a en tous cas permis de maîtriser l’impact environnemental de cette réhabilitation, puisqu’il n’a fallu prélever qu’une centaine de reines pour la démarrer. Le coût financier se révèle également peu élevé. « Grâce aux travaux fondamentaux menés des années auparavant. Le coût de ce genre de méthode porte davantage sur le besoin de connaissances fondamentales », relève Thierry Dutoit. Exemple à l’appui : les scientifiques ont repéré à la Crau un ver de terre spécifique à ce territoire. Mais, comme aucune recherche ne lui a encore été consacrée, son utilisation aux côtés des fourmis n’est pas possible.

Le projet mené à la Crau est loin d’être terminé. De 169 reines introduites, on est passé à des milliers d’individus qui vont petit à petit peupler l’intégralité de la zone. « 2% à 3% de la surface impactée est aujourd’hui restaurée. Mais on devrait avoir un déploiement exponentiel grâce à la démultiplication de l’installation de fourmilières. On mise sur une réhabilitation complète d’ici 5 à 10 ans. Si tout va bien… », précise l’écologue. Entendez par-là, « sans changement climatique extrême », par exemple. Pas très rassurant pour le futur. Thierry Dutoit se veut pourtant optimiste et des mesures des espaces transformés sont attendues, afin de mieux prédire quand l’objectif final sera atteint. Et avec lui, le nouveau tableau de la plaine de la Crau. ♦

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Photo d’illustration

La data au secours de la biodiversité 7 Le CEA Cadarache parraine la rubrique « Recherche» et vous offre la lecture de cet article *

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