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Des mots pour soigner les maux des cités

Par Antoine Dreyfus, le 13 février 2020

Journaliste

Photo Christophe Negrel

Fonctionnaire de police au centre-ville de Marseille, Ismaël Cousin organise des « Dictées pour tous » dans les cités. Une idée qui vient de la Seine-Saint-Denis, et qui réunit autour du participe passé des minots et des mamies, dans une atmosphère bon enfant. La langue française, comme facteur d’intégration. Une idée à soutenir et à multiplier.

 

Des mots pour soigner les maux des cités
Photo Nicolas Prosperini

Lorsqu’on s’est donné rendez-vous au Café de la Banque, près de la Préfecture, je ne l’ai pas tout de suite reconnu. Je l’avais vu en photo, sûr de lui, devant des centaines de personnes, micro à la main. Mais là, Ismaël Cousin est grand, très grand (la taille des basketteurs) et presque timide. Sur les photos, il est souvent en tee-shirt noir floqué de slogans. Là, ce jour frisquet de janvier, il porte une parka épaisse et un pull beige. La poignée de main est chaleureuse. Il s’assoit, commande une boisson chaude et commence à raconter son histoire, qui contient celle de la Dictée pour tous.

Voilà presque trois ans que ce fonctionnaire de police de 37 ans (bientôt 38 ans, précise-t-il), père de trois enfants, organise sur son temps libre des dictées géantes, pour tous les âges et toutes les classes sociales. Des mots pour soigner les maux. Des gamins des cités et des communes des Bouches-du-Rhône transpirent sur des dictées en plein-air. On les voit écrire, grignoter leur stylo, raturer, se prendre la tête dans les mains, souffler, se souffler, parfois, les réponses, dans une ambiance incroyable, bon enfant. À côté d’eux, des parents, des grands-parents, des mamies en foulard, font de même. Ça souffre un peu sur l’orthographe et la grammaire. Mais ça sourit beaucoup. C’est joyeux.

 

Première dictée dans le 9-5

Des mots pour soigner les maux des cités 3
Photo Nicolas Prosperini

L’idée de départ ne revient pas à Ismaël. La première dictée, au pied des cités, émane de l’association ACLEFEU, dans les cités de Saint-Denis, en 2013. Puis Abdellah Boudour, habitant d’Argenteuil, lance les dictées à l’échelle nationale, en organisant même à Versailles. Aujourd’hui, les dictées d’Abdellah Boudour marchent tellement bien qu’il a également lancé le site « fais le job », pour que les élèves de troisième trouvent un stage. Au pied des immeubles, on a plus l’habitude de se tester lors de battles sur des rimes de rap ou des figures de street-dance qu’à coups de participes passés ou de subjonctifs. À Argenteuil, dans la ville du 9.5 d’Abdellah Boudour, où se déroule sa première dictée, la mayonnaise prend tout de suite (figure de style) : « On avait emprunté 40 chaises et on s’est retrouvé avec 250 personnes assises par terre, une feuille sur les genoux », a relaté Abdellah.

La première dictée d’Ismaël se tient donc, un dimanche de septembre 2018, au collège Auguste-Renoir, dans le 13ème arrondissement de Marseille. Un succès. Quatre catégories sont créées. Ismaël se souvient des sourires, des visages éclairés, pleins d’excitation, du verdict d’un zéro faute, de la remise de prix (livres, voyages d’un week-end et consoles de jeux vidéo), et de la distribution gratuite de fournitures scolaires. Et puis des « pipoles », stars des cités : le rappeur l’Algérino, le blogueur Oiseau Tyson et le comédien Maaskri Moussa. Sans oublier le petit plus, un goûter général, des jus d’orange et des gâteaux.

 

« Faire le lien avec l’éducation, de manière non-compétitive »

Le principe c’est l’ouverture à tous : « Dès le début, on a voulu que ces dictées impliquent le plus grand nombre, les enfants, les mamans, les grands-parents. Que ce soit ludique et inclusif, comme on dit aujourd’hui. C’est avant tout une fête familiale, autour d’une dictée. On ne juge pas, on ne corrige pas avec des stylos rouges. On joue avec les mots. On dédramatise. Ce qui nous intéresse, c’est de bousculer les codes, proposer cette activité, faire le lien avec l’éducation, et ce de manière non-compétitive, mais ludique. Il n’y a plus de couleur, plus de différence, juste un moment paisible passé ensemble. »

Et ça marche ! Chez des minots, Ismaël sent qu’il y a des déclics qui s’opèrent, probablement parce que les dictées se déroulent en dehors des murs des classes, dans les cours de récréation. En sept dictées organisées, Ismaël Cousin a réuni 2 200 personnes, envoyé une famille de Plan d’Aou à l’Élysée, et une autre à l’Assemblée nationale, pour des remises de prix. Aujourd’hui, il prépare un championnat départemental avec une finale dans un lieu emblématique.

 

Au service des autres

Ismaël Cousin est né dans les années 80. Parents immigrés. Enfance au Nord de Marseille, dans le quartier des Oliviers. L’école n’est pas trop son fort. Comme pas mal de ses copains, il décroche de la filière générale, pour une filière professionnelle (Baccalauréat des métiers de la sécurité en 2004). Avec d’autres, il lance une marque de vêtements, dont le logo est inspiré par le combat Ali/Frazer de 1974 à Kinshasa. « Mohammed Ali est mon idole. Il s’est battu contre la ségrégation aux États-Unis, sans cesse. N’a jamais renoncé. Il a été au bout de ses rêves et de ses combats. »

Après les fringues, la sécurité, en rapport avec les études. Il devient fonctionnaire de police. Il prend une « disponibilité » pour travailler dans l’alimentation (directeur adjoint d’un centre de profits de Carrefour avec 30 personnes sous son management), puis revient dans la Police nationale. Deux ans aux « patrouilleurs » (renforcement de la présence policière dans les rues des villes, un dispositif testé notamment à Marseille en 2011, et étendu à tout le territoire), puis il est affecté dans ce que l’on appelle dans le jargon, le « quart centre ». C’est en fait un groupe d’appui judiciaire. Ismaël travaille depuis quelques années dans les bureaux du commissariat de Noailles, à seconder les officiers de police judiciaire, à préparer les gardes à vue, les confrontations, etc. Un métier au service de la population.

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Photo Nicolas Prosperin

 

« C’est grâce à ce stylo que vous allez devenir qui vous êtes »

La première dictée du collège Renoir a fait des petits, dans le quartier du Panier, à Salon-de-Provence, à Miramas, par exemple. À chaque fois à la demande des municipalités qui adorent le concept. Pour la suite, Ismaël a plein d’idées : du soutien scolaire, plus de dictées, un championnat départemental, etc. Mais le temps et les moyens manquent. Père de famille et policier, il reste juste un peu de place pour l’organisation bénévole de ces dictées qui nécessitent un gros travail.

La première fois, pour la première dictée, Ismaël avait pris le micro devant les minots et les parents, et il avait raconté son parcours. Il encourageait les plus jeunes à qui il ressemblait il n’y a pas si longtemps à aimer la langue française : « Le stylo que vous avez entre les mains, ne le lâchez pas, l’orthographe, le français, c’est important... C’est grâce à ce stylo que vous allez passer des concours, réussir des examens, réussir votre vie, devenir qui vous êtes », avait-il lancé avant le début de l’épreuve. « C’est le français qui nous réunit », avait-il ajouté. La langue française, déclarée officielle en 1539, comme socle commun. ♦

 

Bonus

 

  • Quiz – La Dictée Pour Tous a développé « Le Quiz, vivez l’Histoire de France ». Cette action, ludique et moderne, a pour objectif d’approfondir les connaissances des participants sur le fonctionnement des institutions, du Gouvernement, l’Histoire de la France ou les sujets culturels. Le Quiz permet de revoir les fondamentaux de manière ludique, de créer du lien, et sensibiliser à l’importance de la lecture, de l’écriture et des connaissances générales auprès de tous les publics. Si vous souhaitez en organiser un, c’est facile, c’est par ici.

 

  • Les pièges de la langue française. Des exemples

Le français comporte de nombreuses chausse-trappes (celle-ci par exemple). Florilège de difficultés.

Pécher ou pêcher ? Pour l’un, il est question de religion. Pour l’autre, de poissons. Dans un cas, l’homme est fautif. Dans l’autre, il exerce un métier. Le sens diffère, certes, mais le doute s’instaure quant à l’orthographe à utiliser. Alors, pour quel sens (métier ou faute), met-on un accent circonflexe ?

Tâcher ou tacher ? Là encore, l’homophonie peut porter à confusion. Si, après un déjeuner, vous découvrez avec effarement votre chemise blanche salie, vous vous êtes taché. Pourquoi donc cela ne s’écrit-il pas avec un accent circonflexe ? « Tâcher », en revanche, désigne l’action de « faire des efforts, faire son possible pour », lit-on dans le Trésor de la langue française.

Ballade ou balade ? Cela ne se joue qu’à une lettre. Quelle différence ? La « balade », c’est la promenade du dimanche matin dont l’objectif n’est autre que de flâner. La « ballade », elle, est une « pièce vocale et instrumentale destinée à la danse. »

Assassinat ou meurtre ? Cette fois, il ne s’agit plus d’orthographe mais bien de sens. Dans quel cas utiliser l’un ou l’autre ? La nuance semble moindre et pourtant ! Dans Les nuances de la langue française, Jean-Loup Chiflet explique l’assassinat « se prémédite (…) Alors que le meurtrier est un apprenti dans le domaine du crime, l’assassin est un artiste, un pro. »

Tendresse ou tendreté ? Même s’ils partagent l’adjectif « tendre », ces deux mots n’ont absolument pas le même sens. « La tendresse est le propre de l’homme au cœur tendre, dont la tendre enfance a été protégée par les tendresses maternelles », lit-on dans Les nuances de la langue française. « La tendresse devient tendreté lorsqu’il s’agit de savourer la chair fraîche : les amateurs de viande apprécient la tendreté. »

Boisson ou breuvage ? Les deux se boivent, c’est certain, mais sont différents. Le premier peut désigner n’importe quel liquide. De l’eau, du vin, du jus d’orange… Le second, en revanche, est plus sophistiqué. Sa préparation est plus élaborée comme de la bière ou du vin. Le breuvage est une boisson concoctée à partir de nombreux ingrédients aux vertus médicales ou curatives.

Cathédrale ou basilique ? Ah, la question des enfants. Dis papa, c’est quoi la différence entre une cathédrale et une basilique ? La basilique désigne une église chrétienne, bâtie sur le plan des basiliques romaines au 15ème siècle. La basilique est aussi une église que le pape a voulu honorer en raison de son importance religieuse. Quant à la cathédrale (avec un h !), c’est une église aussi, où se situe le siège de l’autorité épiscopale (avec bien entendu l’évêque, le chef local de l’église).

Un espèce ou une espèce ? Emprunté au latin classique species « apparence », « type », le terme espèce est depuis son premier emploi, au 12ème siècle, un mot au féminin. On dit et on écrit donc, une espèce !

À nouveau ou de nouveau ? C’est une petite nuance qui change le sens. À nouveau, signifie « d’une manière différente, sur de nouvelles bases ». On l’utilise lorsque l’on renouvelle une action, mais différemment. Exemple : « Ils ont triché au test de français, ils vont devoir le repasser à nouveau. » De nouveau, à l’inverse, signifie « encore une fois ». Exemple : « Il s’est de nouveau coupé les cheveux très courts. »

 

  • L’Académie Française – La maison des académiciens, créée en 1635, s’est mise à l’heure d’internet et dévoile sur son site des trésors insoupçonnés, avec une rubrique participative sur la langue française. On peut même poser des questions au service du dictionnaire sur les mots à dire ou à ne pas dire, les locutions, les expressions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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