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« Ici Marseille », le co-working spécial artisans

Par Agathe Perrier

Journaliste

© Agathe Perrier

C’est un hangar de 3 500 m² où l’on trouve des imprimantes 3D, une machine pour la découpe laser, une fraiseuse numérique, et tous ces outils high-tech dont les créateurs rêvent sans pouvoir se les offrir. La manufacture Ici Marseille les met à disposition de ses résidents. Je suis allée visiter ce lieu hors norme, qui mise sur le collectif pour encourager le collaboratif.

 

C’est sur le périmètre d’Euroméditerranée qu’Ici Marseille s’est installée en octobre 2018. Pas du côté du quartier d’affaires et des tours qui dessinent un début de skyline marseillaise, mais celui du haut de la rue de Lyon, près du marché aux Puces et du nouveau pôle d’échanges multimodal Capitaine Gèze – et la fameuse station de métro du même nom (ouverte… avec cinq ans de retard !).

À l’extérieur, hormis un panneau, rien ne laisse supposer la présence d’une manufacture. Une fois la porte ouverte, par contre, ça bouillonne. Le bruit des machines se mêle au son des musiques s’échappant de certains ateliers. L’air respire le bois, le travail manuel. Ça grouille à la fois d’artisans et d’énergie, malgré le froid régnant. Certains sont en tee-shirt quand moi, parée de ma doudoune et ma grosse écharpe, je me dis que le temps de la visite va être long dans ces conditions. J’y suis finalement restée près de deux heures, emportée par le flot des discussions avec les uns et les autres – ce qui ne m’a pas empêché d’avoir froid, qu’on se le dise !

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Une des machines d’Ici Marseille © AP

Du matos de pro

Une centaine de résidents louent actuellement un emplacement chez Ici Marseille. Ou plutôt un « droit d’accès », m’explique Mathieu, responsable de l’atelier et guide du jour. « Il est possible pour une entreprise de louer un bureau ou de s’installer dans le coworking. Les artisans peuvent avoir un box, un conteneur ou un atelier privatif ». La différence entre les trois ? Le premier est en fait un placard pour stocker son matériel. Le second aussi, mais plus grand. Le troisième est un espace où installer ses postes de travail. Quelle que soit la formule choisie, chaque adhérent dispose des mêmes droits d’utilisation sur les machines et d’un accès 7/7, 24h/24 à la manufacture. « Le fonctionnement une fois inscrit est à l’image de celui d’une salle de sport. Chacun utilise à sa guise le matériel, après une formation en amont bien sûr », précise Mathieu.

Côté matériel, il y a du choix et de quoi séduire plus d’un professionnel : imprimantes 3D, engins de découpe laser et de plasma, fraiseuse numérique, pour citer les plus impressionnants. Thierry Santoni, un artiste à la recherche d’un espace qui profite aussi de la visite, est scotché devant la découpe laser. « Le champ des possibles est immense avec ce genre de machine », souffle-t-il. Et c’est justement le type d’outil dont il a besoin. « Ça coûte des milliers d’euros. Je ne pourrais pas me l’offrir autrement ». D’où son intérêt pour intégrer les lieux. Outre le matériel, il y trouvera aussi beaucoup d’humain, au sens propre comme au figuré.

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Un des ateliers © AP

Des synergies créées par le hasard

Les résidents d’Ici Marseille – autobaptisés les Makers – forment une vraie communauté. La collaboration et l’entraide règnent, largement encouragées par l’équipe aux commandes. « Plutôt que de réaliser quelque chose pour quelqu’un, je préfère lui dire « Viens, je te le montre » pour qu’il apprenne à le faire », explique Mathieu. Lui est arrivé dans la manufacture en tant que résident, avant d’en devenir l’un des responsables. Il n’en reste pas moins serrurier-métallier à son compte. « On est artisans pour la plupart, mais on compte également des autoentrepreneurs, des entreprises voire des particuliers ».

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Nouria Nehari, créatrice et résidente d’Ici Marseille © AP

Ici, tout le monde sait sur quoi chacun travaille. Il n’est pas rare que des synergies se créent. Certaines « forcées » par le destin, quand par exemple une entreprise missionne la manufacture d’un projet et que cette dernière lance un appel à candidatures au sein de ses membres. D’autres totalement par hasard, étonnant jusqu’aux principaux concernés. Comme Nouria Nehari, fondatrice de la marque de maroquinerie Nehari Créations. Jusqu’alors installée à l’École de la Deuxième Chance, la créatrice a pris un atelier chez Ici Marseille à la rentrée 2019. « J’ai beaucoup plus envie de créer ici, du fait d’échanger avec différents corps de métier. On s’est d’ailleurs lancé à plusieurs Makers dans un projet commun de création de fauteuil ! Moi qui suis dans la maroquinerie depuis toujours, je n’y aurais jamais pensé seule », confie-t-elle.

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Jean-Pierre Ambrosino, artisan et résident d’Ici Marseille © AP

Dans cette lignée de travail collaboratif, la Coutellerie du Panier, qui loue un conteneur depuis décembre en complément de sa boutique pignon sur rue dans le plus vieux quartier de Marseille, fait fabriquer ses supports à couteaux par l’un de ses voisins de palier. Et un autre Maker lui a réalisé des chariots en métal sur-mesure où poser ses propres machines. « On a un vrai espace dédié au travail maintenant. David (ndlr : le directeur de la manufacture) nous a même aménagé le conteneur d’une façon particulière pour correspondre à nos besoins », se félicite Jean-Pierre Ambrosino. Le coutelier, qui n’a que des éloges à faire sur le lieu, avoue tout de même une inquiétude sur l’avenir du site, voué à la délocalisation dans un peu moins de quatre ans.

 

Un avenir (pour le moment) en pointillé

La manufacture Ici Marseille est une des composantes principales du futur écoquartier « Les Fabriques » (bonus). Son installation dans le hangar de la rue de Lyon a toujours été présentée comme temporaire par Euroméditerranée, d’une durée de cinq ans. Car une partie des 3 500 m² de l’espace se situe sur le tracé de l’extension de la ligne 3 du tramway vers le nord, dont le terminus actuel à Arenc sera prolongé au pôle Capitaine Gèze. « On ne sait pas trop ce qu’on va devenir », reconnaît Mathieu.

Contacté, le service communication d’Euroméditerrané m’a précisé que « les discussions sont encore en cours ». « Une partie du bâtiment est forcément vouée à la destruction, mais on discute avec Bouygues (ndlr : le propriétaire du hangar) et les Makers pour décider s’ils resteront dans la partie non détruite ou s’ils s’installeront en rez-de-chaussée d’îlots de l’écoquartier, comme c’est initialement prévu ». Cette dernière hypothèse pourrait alors signifier une répartition des résidents entre plusieurs lieux.

L’éventuel déménagement ne réjouit pas Jean-Pierre Ambrosino. « C’est compliqué pour un artisan d’art de déménager, ne serait-ce que par le dérèglement des machines que ça entraîne. Et puis c’est grâce à une atmosphère sereine qu’on arrive à créer », glisse le maître coutelier. Autres atouts du lieu : sa proximité avec de nombreux fournisseurs, ses infrastructures de transport (autoroute, métro et bientôt tramway donc, fin 2023 – l’histoire veut toutefois que l’on prenne ce type d’annonce avec des pincettes). En attendant, la communauté devrait s’agrandir et accueillir de nouveaux Makers. Et créer toujours plus d’émulation ♦

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L’espace commun © AP

Bonus :

  • Ici Marseille se finance exclusivement par ses recettes. Elles proviennent des loyers des résidents (250 euros HT le box, 450 euros HT le conteneur) et des projets collaboratifs. La manufacture souhaite aussi développer la formation.

 

  • Ici… aussi ailleurs. La manufacture marseillaise n’est pas la seule de ce type. Elle est née sur le modèle de sa grande sœur, Ici Montreuil, ouverte en 2012 avec l’objectif de permettre à des artisans ou fabricants de vivre de leur activité en mettant à leur disposition les équipements professionnels, les ateliers et les services pour se développer. Le réseau compte également un fablab à thecamp, campus européen dédié aux technologies émergentes et aux nouveaux usages. Enfin, en janvier 2020, Ici Nantes a ouvert ses portes.

 

  • L’écoquartier Les Fabriques : auparavant désigné sous le nom « Îlot XXL », cet ensemble de bâtiments sera érigé sur 14 hectares dans le cadre l’Opération d’Intérêt Général menée par Euroméditerranée d’ici 2022. Le projet devrait mêler logements, commerces et équipements publics (bibliothèque, école, crèche…). Composante principale de ce futur écoquartier, Ici Marseille a reçu le soutien de Linkcity et UrbanEra (opérateurs du projet des Fabriques).