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Joseph Arakel, la profession de foi du logisticien

Par Antoine Dreyfus

Journaliste

Enfant pauvre, fils d’immigrés arméniens, orphelin de père, Joseph Arakel est aujourd’hui le patron d’une PME de logistique qui pèse 200 millions d’euros de chiffre d’affaires. En parallèle, cet autodidacte libéral qui n’a pas oublié ses origines a créé un fonds de dotation pour aider les plus fragilisés. Portrait d’un patron chrétien, passionné par Saint-François d’Assise.

 

– Vous connaissez le J7 ?
– Oui, ça me dit quelque chose. C’était un camion, non ?
– Oui. C’est avec ça que j’ai démarré !

Joseph Arakel se lève et va chercher un objet sur son bureau. Je le vois farfouiller puis revenir dans cette salle de réunion sans ostentation où nous sommes installés pour discuter. Sur la grande table en verre, il dépose un modèle réduit d’une camionnette, le fameux J7. Fabriqué par Peugeot à partir de 1965, le J7 est incontournable des années 1960 et début 1970. De cette France des Trente Glorieuses, de ces années de reconstruction, où le travail ne manquait pas.

 

Un entrepreneur aux origines modestes

Étonnant parcours que celui de Joseph Arakel, 68 ans, PDG de la société Tempo One. Cette PME spécialisée dans la logistique et le transport pèse 200 millions de chiffre d’affaires. À ses débuts en 1964, Joseph Arakel est un artisan-livreur parmi tant d’autres, issu d’un milieu pauvre. C’est aujourd’hui l’un des poids lourds du secteur, avec toujours la même logique de faire du sur-mesure. Un patron social et chrétien, qui pense d’abord, répète-t-il, aux profits de l’entreprise (« sans profits et sans croissance, on ne peut pas faire de social »). Mais qui veut que ses salariés travaillent dans de bonnes conditions, avec de bonnes perspectives.joseph-arakel-avenir-marseille

Un entrepreneur, qui n’a pas oublié ses origines modestes et qui a créé un fonds de dotation, +Avenir, reconnu d’utilité générale. Il a pour objectif l’accompagnement, l’aide et le soutien des personnes qui ont eu à endurer un « accident de la vie » : deuil, handicap, maladie… « On ne sait jamais ce qui peut se passer dans la vie, glisse Joseph Arakel. Il y a des accidents, le décès d’un proche, la perte d’un proche. Nous apportons des appuis juridique et administratif, du soutien psychologique, et des aides financières ». Le fonds de dotation +Avenir finance, entre autres, le projet de l’association Naïm l’Abri fraternel, porté par Pierre Atlante, en faveur des SDF. Un nouveau lieu dans le 8e arrondissement de Marseille destiné à l’accueil et la mise à l’abri des personnes les plus démunies dont la rue est le quotidien, avec un chalet et un conteneur aménagés comme refuges.

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Inauguration de l’abri fraternel © Diocèse de Marseille

Des parents arméniens nés en Turquie, un père militaire dans l’armée française

Joseph Arakel est un patron peu commun. Ni héritage. Ni diplôme. Un self-made-man, autodidacte: « Mes parents sont originaires de la partie syrienne arménienne de Turquie. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, mon père s’est engagé dans l’armée française présente en Syrie. Puis il a été muté à Madagascar où il était militaire, jusqu’en 1952. Nous vivions dans des conditions déplorables, miséreuses. En 1952, nouvelle mutation, mon père est envoyé à Marseille, puis il meurt en 1954, en Indochine où il était parti combattre. Ma mère se retrouve veuve, à 37 ans, avec huit enfants plus ma grand-mère. Dix bouches à nourrir. Et elle ne travaillait pas. Elle recevait juste la petite pension de l’armée de mon père ».

Enfance pauvre dans la périphérie de Marseille. À cette époque, l’école n’est même pas envisagée pour réussir. C’est même parfois un frein, car il faut gagner sa croûte. Joseph se rappelle toutefois de la solidarité qui existait, des mains tendues. « Je me souviens du médecin de famille qui a aidé ma mère lorsque nous étions enfants, notamment pour les formalités administratives. Et quand vous débutez en conduisant une camionnette, pour arriver jusqu’à ce groupe de 700 personnes, il y a des rencontres successives, des gens qui vous conseillent, vous font confiance, grâce à la crédibilité, l’honnêteté. Et puis il y a l’aide de ma famille, ma femme, mes enfants ».

Charismatique et meneur d’hommes, Joseph Arakel a, en effet, rencontré de bonnes personnes, au bon moment. Il explique une partie de sa réussite grâce aux rencontres. « Et puis j’ai toujours mis un point d’honneur à très bien faire mon travail, à être très professionnel. Dans notre métier, ça ne souffre pas d’amateurisme, ni de retards, ni de pertes de matériels ».

 

Un patron chrétien

Est-ce parce qu’il a la foi que Joseph Arakel développe tous ses programmes d’aides aux démunis ou à ceux qui connaissent des coups durs ? Il se revendique patron chrétien. La grâce lui est un peu tombée dessus. De culture chrétienne, il n’était cependant ni vraiment croyant, ni pratiquant.

Et puis un jour, il a eu foi. « Je ne m’y attendais pas. Ça m’est arrivé un peu comme ça, dans mes quarante ans. J’étais même plutôt rétif à l’idée. Mais une fois que j’ai accepté ça, ma vie a changé. Je crois qu’il faut aider les autres. Et améliorer la condition de l’autre c’est améliorer la sienne. On parle beaucoup des anomalies de l’Église, mais il faut aussi voir le bien qu’elle fait. Je pense que le temps de l’individualisme, où seul l’intérêt personnel compte, est dépassé ». Joseph Arakel pense en effet que les valeurs de la chrétienté sont à la fois modernes et intangibles. « Nous ne sommes pas parfaits. Je ne suis pas parfait, mais les commandements du Christ par exemple restent des valeurs fondamentales. Tu ne déroberas pas. Tu ne tueras pas. Honore ton père et ta mère, etc ».

D’autant que Joseph Arakel trouve que la France du 21e siècle manque de solidarité et de chaleur. « Les gens vivent à côté les uns des autres, mais ils ne se parlent plus, regrette-t-il. Ce n’est pas du tout ce que j’ai connu dans mon enfance. Nous étions pauvres, mais on pouvait compter les uns sur les autres. Ma mère n’a pas hésité à demander de l’aide autour d’elle, auprès de voisins, d’un médecin, par exemple. Le respect et la générosité, c’est extrêmement important ».

 

saint-francois-dassiseUne passion pour Saint-François d’Assise

Le respect, la générosité et l’amour des autres, Joseph Arakel les a trouvés chez Saint-François d’Assise (Il Poverello), ce laïc qui « peut inspirer l’action des non violents par son sens de la personne humaine, son respect de l’autre et sa foi dans le dialogue » explique l’Église catholique de France. Joseph Arakel a constitué une collection impressionnante de plus de 1 000 objets, essentiellement constituée de peintures (L’apparition de la Vierge et de l’Enfant-Jésus à saint François de Lazzaro Baldi, peintre du 17e par exemple), de sculptures, de bronze, de médailles et de canivets (images pieuses italiennes).

Le patron de Tempo One est avant tout intéressé par la vie de François d’Assise et les valeurs que ce dernier véhicule. C’est pour cela qu’il a imaginé, avec l’une de ses filles, une exposition désormais itinérante. « Après neuf mois à La Major, en 2016, l’exposition est allée jusqu’à l’île Maurice. Et avec l’association Maison culture et dialogue qui l’a portée, nous avons investi dans un semi-remorque podium avec le soutien du Conseil départemental pour en faire une exposition itinérante sous forme de jeu en cours de fabrication dont le but sera de connaître les valeurs portées par Saint-François d’Assises comme le respect, l’humilité, l’entraide, l’écologie… ».

 

Une carrière politique ?

À 68 ans, après ce parcours assez exceptionnel, Joseph Arakel goûte aux joies de la réussite. Martine Vassal, présidente (LR) du département des Bouches-du-Rhône et de la métropole Aix-Marseille-Provence, s’est appuyée sur des experts pour partir à la conquête de l’hôtel de ville de Marseille, et a demandé à Joseph Arakel d’intégrer ce conseil. Il est même aujourd’hui son porte-parole pour les questions de solidarité. « Avec Martine Vassal ça s’est fait assez naturellement. On s’est tout de suite bien entendu. C’est une question de personne surtout. Elle a été chef d’entreprise, comme moi. Elle dit ce qu’elle fait et elle fait ce qu’elle dit, comme moi. Je n’avais jamais été approché par le milieu politique, parce que ça ne m’intéressait pas trop ».

Porte-parole donc de Martine Vassal aux élections municipales des 15 et 22 mars 2020, Joseph Arakel n’envisage cependant pas d’entamer, à l’âge de la retraite, une carrière politique. La retraite, d’ailleurs, c’est un mot qu’il n’aime pas. « Je comprends bien sûr ceux qui font des travaux pénibles qui ne leur plaisent pas et qui pensent souffler à la retraite. Mais pour ma part, j’adore mon métier, j’adore faire ce que je fais. Il y a encore plein de perspectives de croissance et d’amélioration. Je ne me vois pas m’arrêter. J’ai encore beaucoup de choses à construire et à apprendre ». ♦

 

Bonus –

  • Tempo One, une PME spécialisée dans la logistique – 200 millions de chiffre d’affaire, plus de 700 salariés. Un siège social à Marseille et des implantations à l’étranger, Tempo One est l’une des PME qui comptent dans le secteur dominé par des mastodontes. Tempo One a un credo : « Nous ne venons pas avec des services déjà élaborés. C’est votre cahier des charges qui déterminera notre offre ».

 

  • Tempo One, un consortium de 20 sociétés – Le groupe s’est développé notamment avec des clients vendeurs de pneumatiques, français ou asiatiques. Un entrepôt de 30 000 m² a ainsi été construit à Monteux (Vaucluse) pour la marque Continental. La PME assure aussi la distribution dans la région des ventes d’Allopneus et dispose d’un autre site pour Euromaster. Mais Tempo One a aussi des clients dans d’autres domaines, dont les tongs Havaianas en Europe : 12 millions de paires passent chaque année par son entrepôt (26 000 m²) de Saint-Martin-de-Crau.

 

  • +AVENIR, un fonds à vocation socialeLe credo du fonds de dotation, +Avenir : « Ne pas oublier ceux qui nous ont tendu la main au moment où l’on en avait besoin. » Le fonds de dotation fonctionne de la manière suivante : « Les personnes ou les familles aidées par +Avenir doivent être présentées et recommandées par un membre du réseau d’entraide. Chaque membre peut parrainer la candidature d’Amis de +Avenir. » Les amis ? « Des bénévoles qui ont choisi de se mettre au service des autres à travers le réseau +Avenir en consacrant un peu de leur temps à accompagner une ou deux personnes tout au long de leur prise en charge. Ces « amis », personnes de confiance, reconnues par +Avenir sont le lien entre les familles et le fonds de dotation ». Joseph Arakel a aussi soutenu et financé des patronages. En 2015, il crée l’association +Avenir Le Patronage en s’engageant à fonder et à soutenir pendant trois ans trois patronages à hauteur de 60 000 euros par an. Depuis 2015 deux patronages – celui de la ville d’Allauch et celui du quartier de l’Estaque – reçoivent déjà de l’aide et du soutien.

 

  • Saint-François d’Assise, l’expo – La Maison culture et dialogue gère la collection de Joseph Arakel sur Saint-François d’Assise et organise les déplacements de cette exposition itinérante. Le public visé est désormais celui des enfants. Renseignements en cliquant ici.