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Atelier de rue dans la cité  

Par Marie Le Marois

Journaliste

Arts et Développement propose des ateliers de peinture de rue au pied des cités HLM. Les séances, d’apparence simple, suivent un cadre bien défini et efficace. La preuve en est la longévité de l’association, qui fête ses 30 ans. Elle se déploie dans 41 quartiers prioritaires en France et touche 9 000 enfants. Reportage un mercredi après-midi à la cité Consolat, dans le 15e arrondissement de Marseille.

 

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Lou et Anna, salariées d’Arts et Développement, installent l’atelier au cœur de la cité.

L’atelier n’est pas encore installé que quatre minots accourent, le sourire jusqu’aux oreilles : Aya, Yasmine, Feriel et Youcef, de 6 à 8 ans. Feriel, qui arbore un blouson rose tacheté de peinture, participe à l’atelier chaque mercredi parce qu’elle aime Lou, l’animatrice de l’atelier Consolat, « elle est gentille ». Tandis que son grand frère, féru de dessins de ciel, d’herbe et de fleurs, vient « pour passer du temps et pas s’ennuyer ». Karima arrive avec sa fille de 3 ans et le fils d’une voisine pour sa première séance. La jeune maman a entendu parler de l’atelier par des parents de l’école. « La peinture est une bonne activité et, au moins, ils ne restent pas l’après-midi sans rien faire. Ici, à part le stade de foot, il n’y a rien ». Anna, chef de projets à Arts et développement (bonus), ajoute que Consolat, comme beaucoup de cités dans lesquelles l’association intervient, est enclavée, coupée des autres quartiers de Marseille en raison du manque de transports en commun. Construite dans les années 1960, elle fait partie des plus grands ensembles de son secteur avec 680 logements, 3 600 habitants. Et un taux de chômage des jeunes de 40%…

 

Un atelier à la demande du bailleur HLM

Atelier de rue dans les cités   4L’atelier a été créé dans ce quartier, en 2015, à la demande du bailleur HLM Unicil, qui le subventionne avec la Politique de la Ville (bonus). L’organisme prête par ailleurs un local pour entreposer le matériel de peinture. Leur objectif est d’ouvrir les enfants à la culture, favoriser le vivre-ensemble et l’appropriation positive de l’espace public. Les séances se déroulent sur deux heures à un endroit stratégique : au cœur de la cité et à proximité du terrain de foot. « Il est visible des appartements et les joueurs peuvent y venir après leur entraînement », explique Anna, tout en aidant l’équipe – une animatrice, une artiste, une bénévole –  à installer l’atelier : une immense bâche sur laquelle les enfants s’exprimeront, une corde nouée aux arbres pour délimiter l’espace et des postes de distribution (feuilles de papier Canson, peintures…). Malgré le froid, des enfants débarquent par grappes des quatre coins de la cité. Ils sont une trentaine en moyenne à venir le mercredi, « 250 à 300 participants différents sur l’année, autant de garçons que de filles et une tranche d’âge qui tourne autour des 7-10 ans », détaille la cheffe de projet. Hideya, 11 ans, est la plus âgée. Elle sait exactement ce qu’elle veut peindre : « des yeux qui regardent en arrière ». La collégienne s’est déjà entraînée le matin même au crayon en cours d’histoire géo. Marilyne, sa copine vient « juste pour discuter ».

 

Un quartier, un artiste

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Alice, l’artiste rattachée à l’atelier Consolat, et des participants

Le succès d’Arts et Développement repose sur trois piliers : gratuité, présence d’un artiste par quartier et régularité. Chaque mercredi, l’équipe est présente, sauf s’il pleut. « Ce qui fait qu’on est bien accueillis par les habitants, insiste Anna. Notre voiture et nos visages sont connus. Il est arrivé qu’on nous demande à l’entrée de la cité ce qu’on venait y faire, mais seulement lorsque l’équipe était nouvelle ». L’atelier est tellement bien intégré au paysage qu’il fait office de rendez-vous le mercredi après-midi. Des jeunes jouent autour, des mamans papotent, assises sur les bancs, tandis que leurs enfants peignent. Alice, l’artiste, passe de l’un à l’autre. Elle participe à l’atelier Consolat depuis un an et demi. Cette activité rentre pleinement dans sa démarche puisque cette trentenaire s’est formée à la création artistique dans l’espace public à la FAI-AR, école située à la Cité des Arts de la Rue.

 

Encouragement et valorisation

Atelier de rue dans les cités   7Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’atelier est loin d’être en roue libre : il est certes gratuit mais suit un rituel bien précis : les enfants doivent s’inscrire à chaque séance, avec prénom, nom et adresse, puis choisir feuille et palette de couleurs et, enfin, s’installer sur la bâche. Une fois leur peinture terminée, ils la font sécher sur la corde. « Ce geste peut paraître anodin mais le moment d’accrochage est très important, insiste Anna. Il permet de valoriser le travail de l’enfant. C’est d’ailleurs l’artiste qui s’en occupe, prend le temps de réceptionner la peinture et de poser son regard ». Un regard sans attente, ni jugement mais fondé sur l’encouragement et la valorisation.

 

Libre expression

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Aya s’amuse à coller ses mains sur sa peinture

L’approche Arts et Développement, inspirée du Jeu de Peindre d’Arno Stern, favorise la liberté d’expression. L’artiste accompagne le geste et la réalisation de l’enfant sans jamais intervenir sur sa production. « L’expression est d’autant plus libre et créative qu’elle se déroule dans un cadre », ajoute Anna. Ainsi, certains participants reproduisent consciencieusement des paysages imaginaires, d’autres se lancent dans l’abstrait en expérimentant différentes techniques : écoulement de peinture, projections à coups de pinceau… Aya et Yasmine finissent par plaquer leurs mains sur leur peinture et se faire un ‘’tchek’’, « t’as vu, avec le mélange, ça fait du bordeaux ! »

 

Développement de l’enfant

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Projections de peinture

La bienveillance et l’écoute de l’équipe permettent à l’enfant d’entrer en contact avec ses émotions, de les exprimer et révéler ses ressources. Autant d’éléments qui participent à son développement, « et au développement de la société », ajoute Anna. L’atelier crée du lien entre filles et garçons, enfants et préados, enfants et parents, et parents entre eux. La séance se termine. Hideya, qui a transformé son projet d’yeux en « chaos », s’en donne à cœur joie sur la peinture de Marilyne. Elle y applique les restes des palettes de peintures. Apparaît alors une œuvre magnifique en relief. « C’est ce que j’aime avec les enfants, il n’y a pas de filtre, ils ne se posent pas de question. Ils foncent », sourit Anna.

 

Ouverture à d’autres champs artistiques

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Projet 2019 : mise en abîme d’éléments du quartier

À l’intérieur de ce temps de découverte et d’expression libre, l’artiste nourrit la pratique des enfants en leur faisant découvrir de multiples champs artistiques et leur propose un projet commun. En 2019, Alice avait invité les enfants à prendre en photo des éléments architecturaux de la cité – tour, stade de foot… – à partir desquels ils ont composé six cartes postales. L’une d’entre elle a été exposée au MuCem pour l’expo ‘’Voyage Voyage’’. Treize photos grand format ont été tirées de ce travail et accrochées sur les murs de la cité d’octobre à décembre dernier. Ces projets, qui naissent dans chaque atelier de rue, valorisent le travail des enfants, l’ensemble de la cité. Mais nourrit également la pratique artistique de l’artiste. Des visites culturelles et patrimoniales sont également proposées : Musée d’Histoire, exploration botanique au parc Foresta, Centre de Ressource du MuCem… Et cette année, pendant les vacances de février, un artiste espagnol – Angel Vergara – est venu créer une œuvre in situ, avec les enfants présents, pour la prochaine biennale d’art contemporain Manifesta.

 

L’atelier est une œuvre en soi

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Maryline, oeuvre vivante

L’association envisage de dédoubler l’activité peinture avec de la couture pour le prochain projet. L’idée est de coudre une nappe pour un banquet et d’intégrer les mamans. L’équipe cherche activement une vieille machine Singer à pédale. En observant Hideya peindre le jean de Maryline puis les baskets et enfin la semelle, une idée vient à l’équipe : développer la peinture textile avec les ados. Lorsque Maryline repartira chez elle, elle laissera ses empreintes colorées sur le bitume. Pour Anna, cette performance artistique et spontanée illustre une phrase d’un administrateur de l’association : ‘’l’atelier fait œuvre’’. « Il fait œuvre de création mais aussi œuvre de lien social » ♦

* Le La Villa Médicis de Cassis parraine la rubrique « Culture » et vous offre la lecture de cet article *

 

 

  • Les besoins : Des bénévoles et services civiques pour étoffer les équipes sur les ateliers de rue.
  • Une vente aux enchères : 61 artistes se sont mobilisés en offrant une toile au profit de l’association. L’argent récolté permettra de compenser la perte d’une importante subvention de la Région. Les œuvres sont consultables sur le catalogue en ligne ici et visibles jusqu’au 13 mars à 18h, jour de la vente, à la Maison de l’Avocat, 51 rue Grignan, Marseille (6e), Inscription à la vente aux enchères ici.

Bonus [Pour les abonnés] L’histoire d’Arts & Développement. Évolution et essaimage de l’association. Une vingtaine d’ateliers à Marseille. Le financement.

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